CHAPITRE IV
FAUSSB9 COKSiQUKNCES TiaixS DES IMPRESSIOICS SENSIBLES QUI AGCOlIPAGNEIfT LA PEECEPTIOIT.
Il y a eu chez les anciens , aussi bien que chez les modernes, des philosophes qui ont regardé Thomme comme un fragment de matière si curieusement organisé, que les impressions des objets extérieurs suffisent pour produire en lui la sensation, la perception, le souvenir et toutes les autres opérations dont nous avons conscience. Us ont été conduits à cette opinion extravagante, en observant le rapport constant établi par l'auteur de la nature entre les impressions sensibles, et la perception des objets extérieurs qui les causent; cette coïncidence leur a fait croire que les impressions sont la véritable cause , la cause efficiente de la perception qui vient à la suite.
Mais^ parce que deux choses s'accompagnent constamment, a-t-on le droit d'en conclure que l'une est la cause de l'autre? ce serait raisonner bien mal. Le jour et la nuit se succèdent constamment depuis le commencement du monde, et cependant personne n'a la folie d'en conclure que le jour est la cause de la nuit , ou la nuit la. cause du jour. Au fait, rien n'est plus absurde que d'imaginer qu'un mouvement ou une modification quelconque de Ja matière peut produire la pensée.
Si l'on nous parlait d'un télescope si parfait qu'il eût la faculté de voir; d'une galerie si sonore qu'elle eût celle d'entendre; d'un secrétaire si artistement construit . m. 8
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qu'il pût se souvenir; d'une machine si délicate qu'elle éprouvât de la douleur lorsqu'on la touche; de pareilles absurdités choquent trop le sens commun, pour qu'elles trouvassent crédit même parmi des sauvages. Cependant la supposition que l'impression des objets extérieurs sur la machine du corps peut être la cause efficiente de la pensée et de la perception n'est pas moins ridicule.
Laissons donc cette conséquence qui ne mérite pas d'être discutée. ÏI en est une autre qui a été généralement admise par les philosophes et qui consiste à supposer que dans la perception il se fait une impression sur l'esprit aussi bien que sur l'organe, les nerfs et le cerveau. Aristote. soutenait , comme nous l'avons déjà vu, que la forme ou image de l'objet perçu pénètre par les organes et vient frapper l'esprit; Hume donne le nom fUmpres^ sions à toutes les perceptions, à toutes les sensations, et même aux objets que nous percevons; Locke affirme positivement que les idées des objets extérieurs sont produites en nous par impulsion; «car, dit-il, nous ne conce- « vons pas que les corps puissent agir d^une autre mate nière.i) Il est cependant juste d'observer que Locke a rétracté cette opinion dans sa première lettre à l'évêque de Worcester, et promis de rectifier ce passage dans la prochaine édition de son livre; mais, soit oubli de sa part ou négligence de celle de l'imprimeur, le passage est resté dans toutes les éditions subséquentes.
Il n'est pas de préjugé plus naturel à l'homme que celui qui assimile les opérations de l'esprit à celles dû corps; aussi, de ce que les corps sont toujours mis en mouveittent par quelque impulsion ou impression faite sur eux par les corps contigus, n'a-t-on pas manqué de conclure que la pensée et la perception sont produites dans
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l'esprit par quelque impression oi) impulsicMi d'objets en contact avec lui. Et véritableiDent si nous nous formons de l'esprk la même idée quHoisière se formait de ses dieux qui recevaient des coups de lance et d'épée , nous pouvons comprendre ce que veulent dire ces mots râ« pressions faites sur V esprit par un <corps; mais si nous concevoQs que l'esprit soit immatériel , comme nous ea avons 9 je crois, de très-fortes preuves., nous ëprouveirons quelque difficulté à leur assigner une signiScatian.
LeKpressJon impressicms sm* Vame est admise dans un sens figuré , comme nous lavoiis déjà remarqué au commencement de cet ouvrage ; mais aloi!s il s'agit tou^ jours de choses qui excitent en naus^un vif intérêt. Dire qu'un objet, que nous voyons avec une parfaite indiffé^ i^nce, fait impression sur notre esprit, c'est mal parler^ œ rae serabile; si les philosophes veulent tout uniment dire par4à que nous voyons cet objet, à quoi bon inventer une phrase impropre pour tradaire un fait que chacun sait si bien exprimer correctement ?
Mais il est aisé de juger par la manière dont les philosophes modernes emploient cette expression , qu'jelle ne désigne point dans leurs «écrits la simple perception d'un objet, mais bien la manière même dont s'opère cette perception. Us pensent que l'objet perçu agit .sur l'esprit à peu près comme un eoi^s agit sur un autre corps c'estr à-dire'Cn Élisant impression sur lui; ils supposent que .dans cette impression l'esprit est purement passif, et que l'ob^ jiet produit en lui un x)ertain effet. Or c'est là une hypothèse qui choque le. sens commun., et que nous ne sommes point tenus d'admettre sans preuve.
Quand je regarde le mur de ma dhambre , le mur n'agit point du tout et n'est point capal|le d'agir; le fait de le percevoir est un acte ou une opératio«i qui se passe en
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moi : voilà la notion la plus simple de la perception , et la manière dont elle est exprimée dans toutes les langues, prouve qu'elle est commune à tous les hommes.
Le vulgaire ne s'inquiète point de savoir comment il perçoit les objets; il exprime ce dont il a conscience, et il l'exprime avec justesse. Mais la curiosité des philosophe$ ne leur permet point de s'arrêter là ; la similitude qu'ils imaginent entre le mouvement d'un corps et le changement qui s'opère dans l'esprit par la perception , leur persuade qu'il faut bien que l'esprit reçoive quelque impulsion ou impression pour percevoir, comme il faut que les corps en reçoivent pour se mouvoir: cette analogie leur semble d'autant plus forte que la perception ne s'accomplit €n effet que par le moyen de certaines impressions sur les organes des sens , les nerfs et le cerveau. Mais il faut remarquer que c'est précisément la nature des corps, de ne pouvoir changer d'état que par l'action de quelque force étrangère, et que telle n'est point la nature de l'esprit; tout ce que nous en savons prouve au contraire qu'il est essentiellement vivant et actif, et qu'il est doué <le )a faculté de percevoir, dans certaines limites déterminées par les lois de la nature.
Ainsi donc de deux choses Tune ; ou cette phrase les impressions faites sur t esprit par les objets extérieurs dans la perception , est une phrase impropre et qui n'a point de sens distinct , ou bien elle n'exprime qu'une hypothèse destituée de preuves. Par conséquent tout en accordant que dans la perception, il y a impression sur l'organe des sens , sur les nerfs et sur. le cerveau , nous n'admettons pas que l'objet fasse une impression sur Pe&pri t.
Les philosophes ont tiré des impressions faites sur le cerveau dans la perception une autre conséquence qui ne me paraît pas plus solide, quoiqu'elle ait été presque
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généralement adoptée: Ils supposent que ces. impressions produisent sur le cerveau des images de l'objet perçu, et que l'ame qui y est logée comme dans une salle d'audience , ne perçoit réellement que ces images et necoh-» naît l'objet que par elles. Cette, manière de concevoir la perception comme une opération raédi'dte, qui ne s'accomplit que par l'entremise de certiûnes images introduites par les sens, paraît être la. plus: ancienne hypothèse élevée pour l'expliquer et semble , sauf quelques modifications, avoir conservé jusqu'à présent toute son autorité.
Aristote , comme nous l'avons déjà observé, soutenait que les espèces, images, ou formes des choses extérieures, viennent de l'objet s'imprimer dans l'ame. Les disciples de Démocrite et d'Épicure en disaient autant de certaines émanations d'une matière subtile, qu'ils supposaient également détachées des objets et introduites dans l'esprit.
Selon Aristote tout objet de l'entendement entre d'abord par les sens; ce sont des images. grossières que les facultés de l'esprit épurent et spiritualisent , au point qu'elles deviennent à la fin l'objet des sciences les plus sublimes et les plus abstraites. Platon, d'un autre côté, faisait très-peu de cas des connaissances que nous acquérons par les sens; il pensait qu^elles ne méritent pas le nom de connaissancfss et qu'elles ne peuvent être le fondement d'aucune science, parce que tous les objets des sens sont individuels et dans une constante fluctuation; Selon lui, la science ne peut avoir pour objet que les idées éternelles et immuables, qui ont précédé l'existence des choses et qui ne sont point sujettes au changement. Ainsi les systèmes des deux philosophes différaient essentiellement. La doctrine des idées éternelles et immuables,
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que Paton avait empruntée à l'école de Pythagore, était absolument rejetée par Arislote^ qui posait comme axi<onié, qu'il u'y a t'wèè à^m l'entendemeût qui n'ait été anparavant élans les sens.
Mais, malgré celte grande différence, les deux systèmes pouvaient s'accprdei^ sut* la maiiière dont nous percevons ks objets par te ministère des setis. Cette harmonie me semble mêm^ fnès^probable ; <i^t Ari^tote , autant que je puis savoir, ne clU nulle pdttt que \a doctrine des images ou espèces sensibles lui soit propre , ni qu'elle difiere de celle de son maître; et Platon , de son côté ^ dans le septième livre de sa République, compare la situation de l'esprit dans la perception,* à celte d^une personne qui, placée dans^une eavecue obscure et profonde où ta lumière ne pénétrerait que par laiïe petite ouverture, ne verrait pas les objets eux-naêmes ,, m^is sseulemeot leur ombre.
H parait donc que les PythagiOriciens et les Platoniciens s'accordaient avec les Péripatéticiens dans cette opinriou générale, q^e l'espnt n0 perçoit les objets extérieurs qi»e par l'intennédiaire de certaines images qui les lui représentent , comme les ombres les représentent aux yeux dans la caverne obscure.
On trouve chez les ancien» une grande diversité d'opinions $ur le siège de l'ame. Depuis que les progrès de l'anatomie ont fait connaître que te» nerfs sont les instru<» ments de la perception, et des sensatiai^s qui t'accompagnent et qu'ils aboutissent au cerveau ^ les philosophes ont ^éiiéteàe0e&l pensé que le cerveau est te siège de Panne, qu'elle perçoit les images qui y sont apportées, et qu'elle ne connaît Us objeta extériçm^ que par le moyen de ces images*
Descartes , observant que tomtes les parties du cerveau soBt doubles, à l'exception de la glande pinéale qui est
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simple, et persuadé d'ailleurs que l'ame doit avoir un siège 9 fixa dans cette glande son habitation, et lui fit apporter par les esprits animaux la notion de tous les objets qui affectent les sens.
D'autres n'ont point voulu la resserrer dans une habitation si étroite ; ils lui ont assigné pour demeure ou le cerveau tout entier, ou une partie du cerveau qu'ils appellent le senserium. Newton lui-même est fevorable à cette opinion , quoiqu'il ne la propose que sous la forme d'une question, et avec cette modestie qui ne le distingue pas moins que l'élévation et l'étendue de son génie, k Le « sensorium des animaux , dit^il , n'est-il pas le lieu où est « présente la substance qui sent , et où les espèces sensibles a des choses sont apportées à travers les nerfs et le cer- « veau , afin qu'elles y soient perçues par l'esprit présent en « ce lieu-là ? Et n'y a-t-il pas un être incorporel , vivant , « intelligent, présent partout, qui, dans l'espace infini, a comme dans un sensorium qui lui est propre , perçoit c( intimement et comprend parfaitement les choses elles- « mêmes comme lui étant présentes; tandis que le prin- « cipe qui pense en nous, ne perçoit dans son petit senso^ « rr'^/72 que les images de ces choses qui lui parviennent « par les organes des sens? »
Son ami , le docteur Samuel Clarke , adoptait le même sentiment avec plus de confiance. Dans ses lettres à Leibnitz, nous lisons les passages suivants : a Si l'ame n'était « pas présente aux images des choses dont elle a la per- « ception, il ne serait pas possible qu'elle les perçût; une a substance vivante ne peut percevoir que là où elle est « présente, soit les choses elles-mêmes comme Dieu « perçoit l'univers, soit les images des choses comme « l'homme les perçoit dans son sensorium, 11 est aussi « impossible qu'une chose agisse ou éprouve une action
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« là OÙ elle n'est pas , qu'il l'est qu'elle soit où elle n'est « pas. Nous sommes sûrs que l'ame ne peut percevoir ce ce qui ne lui est pas présent, parce que nous sommes sûrs « que rien ne peut agir , ai éprouver une action là où il « n'est pas. »,
Quoique le plus souvent Locke donne lieu de croire qu'il regarde les idées ou images, qui sont selon lui les objets immédiats de la perception , comme imprimées dans l'esprit même, il les place cependant quelquefois dans le cerveau, où eWes sont perçues par l'esprit qui y réside, « H y a des idées ^ dit-il:, qui ne peuvent avoir « accès, dans l'ame que par un seul sens; et si les organes « ou nerfs, qui, après avoir reçu ces impressions de « dehors, les portent au cerveau qui est pour ainsi dire ce la chambre d'audience où elles se présentent à Famé, ce viennent à être détraqués, ensorte qu'ils ne puissent ce point exercer leur fonctions,, elles ne sauraient y être ce admises par quelque fausse porte *.
ce II me Semble, dit-il ailleurs, qu'il arrive toujours du déee chet dans toute&nos idées, dans celles- là mêmes qui sont ce gravées le plus profondément. Les images tracées dans « notre esprit sont peintes avec des couleurs légères. De ce savoir si le tempérament du cerveau produit cette difce férence , que dans les uns il conserve comme le marbre ce les tra<îes qu'il a reçues, en d'autres comme une pierre ec de taille^ et en d'autres à-peu>-près comme une couche ce de sable, c'est ce que je ne prétends pas/examiner*. »
D'après ces passages et beaucoup d'autres , il est évident que Locke croyait qu'il y a des images des objets extérieurs portées au cerveau : mais on ne voit pas aussi clairement s'il pensait avec Descartes et Newton., qjué
' Essais, liv. U, chap. m, § i.
* Ibid., liv. II, chap. x, § 5.
CX)]VS£QUElfC£S TIR££5 DES IMPR£SSIONS, CtC. I^I
ces images sont dans le cerveau et que l'esprit qui y est présent les y perçoit, ou s'il admettait qu'elles s'impriment dans l'esprit lui-même.
Il y a maintenant, dans cette hypothèse, trois choses qui méritent d'être examinées , parce qu'elles forment la base sur laquelle elle repose, et que si une seule des trois manque elle-même de fondement , toute l'hypothèse s'évanouit avec elle. La première , est de savoir si l'ame a son siège, ou comme Locke le. dit , sa chambre d'audience dans le cerveau; la seconde^ s'il se forme dans le cerveau des images de tous les objets sensibles; la troisième^ enfin, si l'ame ou l'esprit perçoit ces images dans le cerveau , et ne connaît les objets extérieurs que par leur intermédiaire.
Le premier point , que l'ame a son siège dans le cerveau, n'est certainement pas si clairement établi , que l'on puisse avec sécurité s'en servir comme d'une base, pour élever dessus d'autres principes. On a émis diverses opinions et beaucoup disputé sur le lieu des esprits. Ontils un lieu? et s'ils en ont un, comment le remplissent-ils? Agiter de pareilles questions , c'est combattre dans les ténèbres* Aussi , après des siècles de controverses , les philosophes raisonnables les ont abandonnées comme inaccessibles aux facultés de l'esprit humain.
Quant au second point, nous prendrons sur pous d'affirmer qu'il n'est ni prouvé, ni probable qu'il existe dans le cerveau des images d'aucun des objets sensibles, et qu'à l'égard du plus grand nombre ces mots sont absolument vides de sens.
Nous n'avons pas la moindre preuve que l'image d^un seul objet extérieur se forme dans le cerveau. Le cerveau a été disséqué une infinité de fois par les plus habiles auatomistes ; chacune de ses parties a été examinée à
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l'œil ou , et avec le secours du microscope ; on n'y a jamais rien trouvé qui ressemWâtà des images. Aussi bien, le cerveau, qui est une substance médullaire molle et humide, paraît la chose la moins propre qu'on puisse imaginer pour recevoir ou conserver des images.
Mais comment ces images se forment-^elles , et d'où viennent-^elfes ? Locke nous dit que les organes et les nerfs les apportent du dehors; mais c'est là précisément l'hypothèse des espèces sensibles d'Aristote, que les philosophes modernes ont pris tant de peine à réfuter, et qui est certainement une des parties les plus inintelligibles du système péripatéticien. Ceux qui considèrent les espèces qu on fait partir de l'objet et pénétrer par les organes des sens comme des absurdités scholastiques de* puis long-temps bannies de la science , ne peuvent guère se dispenser d'en exiler avec elles les images dans le cerveau, Ce qu'on ne trouve dans aucun auteur, c'est Tombce d'une preuve qui démontre que l'image d'un objet extérieur soit jamais entrée par les organes des sens.
Que les objets extérieurs produisent une impression sur les organes des sens et par eux sur les nerfs et le cerveau , c'est un fait incontestable ; mais que ces impressions ressemblent aux objets qui les causent , tellement qu on puisse les appeler les images de ces objets , rien ne Je fait présumer. Toutes les hypothèses qu'on a imaginées montrent l'impossibilité d'une telle ressemblance : ni les mouvements des esprits animaux , ni les vibrations des fibres élastiques , ni celles de Télher élastique , ni celles enfin des particules infiniment petites des nerfs ne peuvent ressembler aux objets qui les excitent.
Nous savons que dans la vision , les rayons lumineux forment au fond de l'œil une image de Fobjet visible; mais nous savons aussi que cette image ne saurait par-
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venir au cerveau^ puisque le nerf optique est opaque, comme tout ce qui l'environne, et impénétrable aux rayons de la lumière; l'oetl est en outre le seul de nofi organes où il se forme de pareilles images.
Observons d'ailleurs que , si par rapport à quelquesuns des objets sensibles , noas comprenons ce que l'on entend par leur image imprimëe sur le cerveau , par rapport au plus grand nombre la phrase est absolument inintelligible et dépourvue de sens. Nous comprenons ce que serait l'image de la figure des objets visibles dans le cerveau; mais comment concevoir l'image de leur couleur, dans un lieu oîi règne l'obscurité la pks absolue? Quant aux autres qualités sensibles , on ne peut même comprendre ce que l'on veut dire par leur image; qu'on m'explique ce que signifie l'image du chaud et du froid , l'image du dur et du mou , l'image d'un son , d'une odeur , d'une saveur ? le mot ima^e appliqué à ces qualités , n'a aucune espèce de sens» Quelle force peut donc avoir l'hypothèse qui admet que les images de tous les objets sensibles sont imprimées sur le cerveau , après y avoir été introduite» par le canal des organes et des nerfs?
Cette hypothèse admet en troisième lieu que l'esprit perçoit les images dans le cerveau et ne connaît les objets extérieurs que par leur intermédiaire. Cette perception est aussi probable que l'existence des images qui en seraient l'objet Si nos facultés de perception ne sont pas entièrement trompeuses , les objets que nous- percevons ne sont pas dans notre cerveau , mais hors de nous ; loin de percevoir des images dans le cerveau , nous ne percevons point notre cerveau lui-même; et jamais nous n'aurions su que nous en avons un, si les dissections anatomiques ne nous avaient appris que cet organe est une partie constituante du corps humain.
Îîi4 ESSAI n. CHAPITRÉ IV.
Résumons ce que nous avons dit des organes de ÏA I>erception , et des impressions faites sur les nerfs et le cervew. C'est une lai de notre nature, établie par la volonté de Dieu, que nous ne percevons les objets extérieurs que par le moyen des organes qu'il nous a donnés à cette fin; mais ce ne sont pas ces organes qui perçoivent. L'œil e^t l'organe de la vue , mais il ne voit pas ; un télescope, est un organe artificiel de la vue , l'œil en est l'organe naturel, mais il voit tout aussi peu que le télescope. Nous savons comment l'œil forme sur la rétine une image de l'objet visible ; mais nous ne savons pas comment cette image nous fait voir l'objet : et nous n'aurions jamais su même qu'elle est nécessaire à la vision , si la science ne nous l'avait appris. Nuus n'avons pareillement aucune raison qui nous explique pourquoi l'image sur la rétine est suivie de la vision , pendant qu'une semblable image sur toute autre partie du corps , ne produit rien de pareil..
C'est aussi une loi de notre nature , que nous ne percevons aucun objet extérieur, à moins que certaines impressions ne soient produites par l'objet sur l'organe , et par 1^ moyen de l'organe sur les nerfs et le cerveau. Mais la nature de ces impressions nous est absolument inconnue , et quoique la volonté du Créateur en ait fait la condition de la perception , il ne parait pas qu'il existe naturellement, de la perception à elles, aucune dépendance nécessaire, et encore bien moins qu'elles puissent en être la cause efficiente véritable. Nous percevons, parce que Dieu nous a donné la faculté de percevoir , et non parce que les objets produisent sur nous des impressions; nous ne percevons rien sans ces impressions , parce que notre Créateur a limité et circonscrit notre faculté de percevoir, par certaines lois qu'il a plu à sa sagesse d'éla-»
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blir , et qui convenaient au rang que nous occupons dans la création.