‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 4)Chapitre 25 sur 77 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DE LA PEACEPTiONr

En traitant des impressions faites sur nos organes dans ia perception , nous procédons sur des faits empruntés à Tanatomie et à la physiologie , et attestés par le témoignage des sens ; mais en abordant la perception ellemême, qui est purement un acte de resprit,*nous devons invoquer une autre autorité. Les opérations denptreesprit ne nous sont point révélées par les sens, mais par la^ conscience , dont l'autorité n'est ni moins certaine , ni moins irrésistible.

Cependant pour acquérir une notion distincte de quelques-unes des opérations de notre esprit, ce n'est pas assez d'en avoir la conscience, car tous les hommes l'ont; il faut encore les observer avec attention quand elles ont lieu , et y réfléchir avec soin quand elles sont récentes encore et présente? à la mémoire. Il est nécessaire de contracter, par un exercice fréquent, l'habitude de cette attention et de cette réflexion. A l'appui des faits que j'aurai occasion d'exposer sur ce sujet , je ne puis donc en appeler qu'à la pensée du lecteur , et lui demander si ces faits ne sont pas conformes à ceux dont il a lui-même conscience.

Si nous examinons cet acte de l'esprit que nous appelons la perception d'un objet extérieur, nous trouve-

rons dans cet acte trois choses; i^ quelqtie couception ou notion de l'objet perçu ; a® une conviction irrésistible et une croyance ferme de son existence actuelle ; 3^ cette conviction et cette croyance sont immédiates et non l'effet du raisonnement.

1® 11 est impossible de percevoir sans avoir quelque conception ou notion de ce que l'on perçoit. Nous pouvons, à la vérité, concevoir un objet que nous ne percevons pas; mais quand nous percevons un objet, nous avons nécessairement de lui quelque conception , et nous en avons ordinairement une notion plus nette «t plus vive quand noas le percevons , que quand bous nous le rappelons ou l'imaginons. Cependant même dans la perception , la notion que nos sens nous donnent , peut être plus ou moins claire , plus ou moins distii>cte.

Ainsi nous voyons plus distinctement les objets qui sont près de nous que les objets éloignes, et ceux-ci plus distinctement sous un ciel serein que sous un ciel nébuleux; un objet indistinctement saisi avec l'œil nu nous devient parfaitement visible à i'aide du microscope; tout ce qui nous «nvironwe s'obscurcit .peu à peu à mesure que la lumière du jour s'affaiblit, et, de degrés en degrés, disparaît enfin dans les t^èbres. Ce que nous disons des objets de la vue s'applique si aisément atix objets des autres sens, que le lecteur lui-même en fera sans peine l'application.

Dans un suj^ si familier à toutes les personnes capables de réflexion, il est seulement à^propos de faire observe^ que la notion d'un objet, telle que les sens la donnent, ne doit pas être confondue avec la notion plus scientifique qu'un homme dont l'intelligence est développée peut s'en former , en réfléchissant sur les propriétés de cet ol^t, sur ses diverses parties, et sur leurs rap-

DE LA PERCEPTION. la^

ports entr'elles et avec le tout. Ainsi l'idée qu'un enfiiut se fait d'un tournebroche , n'est point identique à celle que s'en fait un homme , qui comprend la construction de cette machine ^ et qui saisit le rapport des parties entr'elles et avec le tout. Cependant l'en&ut voit le tournebroche et chacune de ses parties aussi bien que l'homme ; l'enfent en a donc toute l'idée que la vue peut en donner : ce qu'il y a de plus dans la notion de l'homme raisonnable ^ dérive d'autres facultés que nous décrirons plus tard. Si nous plaçons ici cette observation, c'est afin qu'on ne confonde pas les opérations de plusieurs facultés de l'esprit qui, agissant constamment ensemble quand nous sommes parvenus à lage de raison, courent le risque d'être identifiées en une seule.

a® Dans la perception nous n'avons pas seulement ime notion plus ou nioins distincte de l'objet perçu, nous avons encore une croyance et une conviction irrésistible de l'existence de cet objet; du moins en est -il toujours ainsi , quand nous sommes certains que nous le percevons; mais notre perœption peut être si faible et si indistincte, qu'elle nous laisse douter si elle est réelle. Ainsi quand à la chute du jour une étoile commence à briller , on peut pendant un certain temps croire qu'on la voit sans en être assuré, jusqu'à ce que la perception aojuière quelque force et quelque continuité; de même lorsqu'un vaisseau paraît à l'extrémité de l'horizon, nous pouvons d'abord douter si nous le percevons réellement ; mais djès que la perception devient nette et continue, nous ne doutons plus de sa réalité; et dès que la réalité de la perception est certaine^ l'existence de l'objet perçu nous paraît incontestable.

Selon les lois de toutes les nations, dans les procès judiciaires les plus solennels, où il s'agit de la vie et de

ia fortune des citoyens, le jugement se prononce couformément à la déposition des témoins dignes de foi. Un juge équitable écoutera attentivement toutes les objections possibles contre l'intégrité d'un témoin et conviendra qu'il est possible qu'il se soit laissé corrompre ; mais il n'admettra jamais qu'il ait pu être trompé par ses yeux et ses oreilles; et si un avocat sceptique attaquait le témoignage des déposants, et soutenait qu'ils n'ont d'autre évidence des faits qu'ils viennent de déclarer que le témoignage de leurs yeux et de leurs oreilles et que nous ne devons pas accorder à nos sens une confiance si grande que nous en fassions dépendre la fortune ou la vie de nos semblables , assurément un juge de bon sens n'admettrait pas une défense de ce genre. Je ne crois pas qu'aucun avocat, quelque sceptique qu'il fût, ait jamais osé présenter un tel argument; et si quelqu'un l'essayait, à coup sûr il serait repoussé avec mépris.

Est-il une plus forte preuve de l'opinion universelle du genre humain, que l'évidence des sens est une évidence sur laquelle nous pouvons nous reposer avec sécurité dans les circonstances les plus importantes ; que c'est une évidence contre laquelle nous ne devons admettre aucun raisonnement ; et que par conséquent raisonner pour ou contre cette évidence, c'est insulter le sens commun ?

Toute la conduite des hommes dans les affaires ordinaires de la vie, découvre également l'empire de cette conviction. Je ne connais que deux exceptions qu'on puisse alléguer contre son universalité.

La première est celle de quelques hypocondriaques, qui se persuadent des choses que semble contredire le témoignage évident de leurs sens. On dit qu'on en a vu qui, très-sérieusement, se croyaient de verre et qui vi-

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