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vaient dans la terreur continuelle de voir leur fragile machine brisée et mise en pièces.
Tout ce que j'ai à dire là-dessus c'est que l'ame dans son état actuel n'est pas moins sujette à d'étranges mala^n dies que le corps ; et de même que nous ne jugeons pas de la constitution naturelle du corps par les infirmités auxquelles il est sujet, de même nous ne devons pas juger des facultés naturelles de l'esprit par certains désordres où il tombe quelquefois , mais bien d'après son état habituel qui est l'état de santé. Il est naturel à l'homme et commun à l'espèce d'avoir deux mains et deux pieds ; cependant j'ai vu un homme, et un homme de beaucoup d'esprit, qui était né sans mains et sans pieds; c'est aussi le propre de l'homnie de surpasser les animaux en intelli-> gence, cependant nous voyons quelques individus plus stupides que beaucoup de brutes , et divers accidents peuvent réduire à cet état l'homme le plus sage. Les lois générales de l'intelligence humaine ne sont pas détruites par l'exception d'un petit nombre de personnes , dont les facultés intellectuelles sont dérangées par quelque vice originaire ^ ou par quelque désordre accidentel.
L'autre exception est Celle de quelques philosophes, qui ont soutenu que le témoignage des sens est trotnpéur , et que, par conséquent, il ne faut pas s'y fier. Peut-être suffirait-il de répondre qu'il n'y a rien de si absurde que certains philosophes n'aient soutenu : mais autre chose est de professer une doctrine de ce genre, autre chose d'y croire sérieusement et d'agir en conséquence dans la conduite de la vie. 11 est évident qu'utl homme qui n'eu croirait pas ses sens éprouverait à chaque instant les accidents les plus graves ; néanmoins nous ne lisons pas dans l'histoire de la philosophie, qu'aucun sceptique se soit précipité dans le feu ou dans l'eau , pour avoir méprisé
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le tëmoignage de ses yeux , ni qu'il ait montré dans une seule partie de sa conduite inpins de confiance en ses sen& que les autres hommes. . Cela nous donne lieu de p^nseï* que la philosophie elle*méme ne triomphe point de la confiance que nous avons naturellement dans nos sens , et que les philosophes qui en médisent avec tant de subtilité ne sont point convaincus par leurs propres raisonnements.
. Il paraît donc que, pour tout homme d'un jugement sain , le témoignage clair et distinct des sens porté avec lui une conviction irrésistible.
J'observe, en troisième lieu, que cette conviction n'est pas seulement irrésistible, mais immédiate, c'est-à-dire que ce n'est point par une suite de raisonnements et de dé-* monstrations que nous parvenons à nous convaincre de l'existence des objets que nous percevons. A nos yeux, un seul argument suffit pour démonti^r l'existence de l'objet, c'est que nous le .percevons; nous n'en demandons point d'autre : quand la perception commande notre con* viction , son autorité «st en elle-même ; elle dédaigne de s'appuyer sur quelque raisonnement que ce soit.
La conviction d'une vérité peut êlre irrésistible et cependant n^être pas immédiate ; ainsi ma conviction que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits est irrésistible, mais elle n'est pas immédiate; elle découle d'un raisonnement. Il y a d'autres vérités mathé- .matiques dont nous avons une conviction non«seulement irrésistible 9 mais immédiate; tels sont les axiomes. Notre croyance aux axiomes mathématiques n'est point fondée sur des arguments; les arguments , au contraire, se fondent sur les axiomes, dont l'évidence est immédiatement reconnue par l'entendement humain.
Sans doute la conviction de la vérité d'un axiome
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n'est pas de même nature que la conviction de l'existence d'un objet que nous voyons ; mais toutes deux sont immédiates et également irrésistibles. Nul ne s'avise de chercher une raison pour croire à ce qu'il perçoit, et avant que nous soyons, capables de raisonner nous n'avons pas moins de confiance en nos sens qu'après ; le sauvage le plus ignorant est aussi complètement convaincu de la réalité de ce qu'il voit , de ce qu'il entend , de ce qu'il touche , que le plus habile logicien. La nature de notre entendement nous détermine à recevoir un axiome mathématique, comme une vérité première qui en engendre d'autres et qui n'est engendrée par aucune ; et de même la nature de notre faculté perceptive nous détermine à admettre l'existence de ce que nous percevons distinctement comme un principe dont nous pouvons déduire d'autres vérités, mais qui n'est déduit lui-même d'aucune vérité supérieure.
Ce que je dis de la conviction immédiate et irrésistible de l'existence des objets distinctement perçus, n'est vrai toutefois que des personnes dont l'intelligence est assez développée, pour distinguer les objets de pure imagination des choses qui ont une existence réelle. Chacun sait qu'on peut avoir une notion de Don Quichotte et de Gargantua , sans aucune conviction que de tels êtres aient jamais existé; tandis que pour Jules César et Olivier Cromwell, non-seulement on en a une notion, mais cette notion est accompagnée de la conviction qu'ils ont réellement existé. Or on peut douter , que les enfants, quand ils cominencent à se servir de leurs sens, fassent aussitôt la distinction entre les choses qui ne sont que conçues ou imaginées et celles qui existent réellement; et tant que nous ne sommes pas capables de ce discernement , on ne peut dire avec propriété que pous
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croyons où que nous ne croyons pas à Texistence de quoi que ce soit ; la conviction de l'existence d'une chose semble supposer l'idée d'existence , idée trop abstraite peutêtre, pour entrer dans l'esprit d'un enfant. Je parle donc ici de la faculté de perception, telle qu'elle est dans les personnes adultes et d'un esprit sain , qui savent qu'il y a certaines choses qui existent réellement , et d'autres qui sont seulement imaginées et qui n'existent pas ; or que ces personnes^ attribuent invariablement l'existence à tout ce qu'elles perçoivent distinctement, sans chercher des raisons ou des arguments pour en agir ainsi, c'est un fait qui ressort avec une pleine évidence des moindres détails de la vie humaine.
Dans ce que je viens de dire de la perception , je n'ai pas eu d'autre prétention que de décrire fidèlement ce que tout homme mûr, et qui est capable d'observer ce qui se passe dans son esprit , peut sentir en lui-même. Quant à la question de savoir comment les sens nous procurent la notion des objets extérieurs et la conviction de leur existence, je n'ai ni la capacité, ni la prétention de la résoudre. Si la faculté de percevoir les objets extérieurs dans des circonstances données est un élément de la constitution originelle de l'esprit humain , tous les efforts qyHon fera pour l'expliquer seront vains : on ne peut donner d'autre raison de la constitution des choses^ que la volonté de celui qui les a faites; et de même que nous ne pouvons expliquer d'une autre manière pourquoi la matière est étendue et inerte, pourquoi l'ame pense et a la conscience de ses pensées; de même n'avons-nous rien de mieux à dire pour expliquer ce qui fait que nous percevons les objets extérieurs à de certaines conditions et non point à d'autres.
Le souveraili législateur a voulu que l'homme connût
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les choses extérieures , autant que l'exigeaient la satisfaction de ses besoins et le soin de sa conservation. Les facultés dont il Ta doué remplissent parfaitement ce but. S'il fallait raisonner pour acquérir la connaissance de tout ce qui nous environne, la plus grande partie de l'espèce humaine en serait privée ; car le plus grand nombre des hommes apprend à peine à raisonner , et dans l'enfance nul ne le peut. Mais, comme cette connaissance des objets qui nous environnent et dont nous pouvons recevoir de si grands biens et de si grands maux, est également nécessaire à l'enfant et à rhômmefait,àrignorantetau savant, Dieu, dans sa sagesse , nous la donne d'une manière- qui établit l'é* galité entre tous. L'instruction des sens est aussi parfaite , et produit une conviction aussi pleine chez celui qui ne sait rien que chez celui qui sait tout;