‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 4)Chapitre 27 sur 77 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

EN QUOI CONSISTE l'eXPLICATION d'uN PHÉNOMÈNE.

Un objet placé à une distance convenable et suffisamment éclairé, n'est nullement perçu tant que nos yeux restent fermés ; mais dès qu'ils s'ouvrent , nous l'ecevons comme par inspiration la notion de son existence , de sa figure, de sa couleur, de son éloignement : c'est là un fait que tout le monde connaît. Mais le vdlgaire se contente de le connaître, et ne se trouble point à en rechercher la cause;. le philosophe au contraire brûle de savoir comment ce fait est produit; il est impatient d'en rendre compte ^ ou , ce qui revient au même , de le rapporter à une cause.

l34 ESSAI II. CHAPITRE VI.

C'est à cette curiosité des causes que nous devons toute philosophie , la vraie comme la fausse. Les esprits spéculatifs font consister à les découvrir une grande partie de leur bonheur ; Félix qui potuit rerum cognoscere causas ! a toujours été un sentiment de la nature humaine. Mais si , dans la poursuite desautres genres de bonheur^ les hommes se trompent souvent de chemin, jamais ce malheur ne leur est arrivé plus fréquemment que dans la recherche philosophique des causes.

C'est une maxime du sens commun que les causes que nous assignons aux phénomènes doivent être réelles , et non des fictions de l'imagination; il est également évident que ces causes doivent être adéquates aux effets qu'on leur rapporte^

Afin que ceux qui sont peu accoutumés à rechercher l'explication des phénomènes naturels puissent mieux comprendre en quoi consiste la tâche d'en rendre compte, j'en citerai un dont on a donné une explication complète et satisfaisante. Ce phénomène est celui de la chute des corps; on peut l'énoncer ainsi : une pierre ou tout autre corps pesant , tombant d^une certaine hauteur , acquiert un nouveau degré de vitesse à chaque instant de sa chute^ double dans un temps double ^ triple dans un temps tri" pie, et ainsi de suûe. Cette accélération continuelle avait été observée depuis le commencement du monde; mais le premier qui en rendit compte d'une manière convenable et philosophique , fut le fameux Galilée : on en avait donné auparavant une foule d'explications fausses et imaginaires.

II observa que les corps une fois mis en mouvement, continuent ce mouvement avec la même vitesse et dans la même direction, jusqu'à ce qu'ils soient arrêtés ou retardés ou que la direction de leur mouvement soit changée par l'action de quelque force étrangère; on ap-

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pelle cette propriété des corps inertie ; car elle implique que les corps ne peuvent d'eux-mêmes changer leur état et passer par leur propre pouvoir du repos au mouvement , ou du mouvement au repos. U observa aussi que la gravité agissant constamment et uniformément sur un corps , doit lui imprimer des dejgrés égaux de vitesse dans des temps égaux. D'après ces principes, que Ton sait être des lois immuables de la nature, Galilée montra que les corps pesants doivent descendre avec une vitesse uniformément accélérée, comme le constate l'expérience.

Car si le corps par l'action de la gravitation acquiert une certaine vitesse au bout d'une seconde, en supposant qu'alors cette action cessât , il continuerait d'aller avec cette vitesse acquise; mais l'action continue et lui communique dans une autre seconde une nouvelle quantité de vitesse égale à celle qu'elle lui avait donnée dans la première ; ensorte que la vitesse totale au bout de deux secondes sera double de ce qu'elleétait au bout d'une iseconde. De même -cette vitesse acquise se conservant pendant la troisième seconde, et recevant de la gravitation la même augmentation que dans chacune des précédentes , là vitesse totale au bout de la troisième seconde sera triple de ce qu'elle était au bout de la première , et ainsi de suite.

Nous pouvons observer ici que deux causes interviennent dans l'explication de ce phénomène : i' les corps une fois mis en mouvement conservent leur vitesse et leur direction , jusqu'à ce qu'elles soient changées par l'action d'une force nouvelle; a<* l'actioii de la gravitation ou de la pesanteur est toujours la même. Ce sotit là des lois de la nature confirmées par l'expérience, et par conséquent les causes assignées ne sont point des fictions, mais des causes véritables; de plus, elles sont précisé-

ment adéquates à l'effet qui leur est attribué ; car elles doivent nécessairement produire dans les corps descendants la quantité de vitesse observée , ni plus ni moins. L'explication de ce phénomène est donc juste et philosophi<^ que; ceux qui la comprennent n'en demanderont ni n'en admettront jamais d'autre.

Nous ne devons pas négliger d'observer que les causes explicatives de ce phénomène sont des faits qui sont eux^ mêmes sans explication. Pourquoi les corps unç fois mis eu mouvement continuent-ils à se mouvoir? pourquoi les corps gravitent-ils constamment et uniformément vers la terre ? Personne n'est capable de le dire ; ce sont des faits confirmés par l'expérience universelle^ et sans doute ils ont une cause ; mais cette cause est inconnue, et nous les appelons lois de la nature , parce que nous ne leur connaissons pas d'autre explication que la ^volonté de l'Être suprême.

Mais i^e pouvons-nous pas essayer de trouver la cause de la gravitation et des autres phénomènes que nous appelons lois de la nature ? Sans doute , nous le pouvons. Nous ne savons point quelle liniite a été posée à la science humaine, et la connaissance des ouvrages de Dieu ne peut jamais être portée trop loin. Mais supposez par exemple qu'on veuille expliquer la gravitation par quelque milieu éthéré et élastique , deux choses seront nécessaires pour légitimer cette explication ; d'abord , qu'on prouve l'existence et l'élasticité de ce milieu ; ensuite qu'on montre que ce milieu doit nécessairement produire cette gravitation dont la réalité n'est pas douteuse. Tant que cela ne sera point fait , la gravitation ne sera point expliquée ni sa cause connue; quand on l'aura fait, l'élasticité de ce milieu sera considérée comme une loi de la nature dont la cause est inconnue. La série des causes naturelles

EXPUCATIOK d'un PHÉNOMÈNE. ' l3'J

a été, noa sans justesse, comparée à une chsiine dont le premier anneau serait suspendu au ciel et dont le dernier toucherait à la terre ; l'anneau que l'on découvre soutient l'anneau qui est au-dessous de lui; mais il faut que lui-même ait un soutien; et celui qui le soutient, doit à son tour être soutenu par un autre , jusqu'à ce qu'on arrive au premier anneau qui est attaché au trône du Tout- Puissant. Toute cause naturelle doit avoir une cause, jusqu'à la première qui existe sans cause et qui agit non par nécessité, mais par sa propre volonté.

D'après ce^ que nous avons dit dans ce chapitre, ceux qui ne sont point familiarisés avec les recherches philosophiques peuvent voir ce que Pon entend par expliquer un phénomène , ou montrer sa cause ; chose qu'il faut bien comprendre, pour juger le mérite des théories au moyen desquelles les philosophes ont essayé d'expliquer la perception des objets extérieurs.

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