‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 4)Chapitre 29 sur 77 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

THéomiB COMMUNE DE LA PEEGEPTIÔN ; OPINION DES PiaiPATÉ-

TIGIENS ET DE DESCAETES.

La théorie commune de la perception consiste en ce point que nous ne percevons les objets extérieurs qu'à l'aide de certaines images qui existent soit dans notre esprit, soit dans le sensorium où l'esprit est immédiatement présent. Les philosophes des difTérentes époques n'ont pas donné le même nom à ces images , et ne les ont pas conçues de la même manière ; ce serait une tâche difficile de rechercher toutes ces différences de lan-

thkorîje: coMMurrE de la perc^eption 149

gage et d'opinions /et peut-être le résultat n'en vaut pas la peine; il me suffira d^exposer les principales. Aristote et les Péripatéliciens donnaient le nom àejbr* mes ou ^espèces sensibles aux images que reçoivent nos sens, celui de^fimtomes 3ux images qui se présentent a la mémoire ou à l'imagination , et celui d'espèces intel^ ligibtes aux images qui se présentent à l'entendement; ils pensaient qu'il n'y a ni perception, ni imagination, ni intelligence sans espèces sensibles ou intelligibles et sans fantômes. Ce que les anciens philosophes appelaient ainsi, les philosophes modernes, surtout depuis Descartes, l'ont appelé du nom commun èUdées. Les Cartésiens divisent nos idées en trois classes , jes idées de sensation , S imagination et àe. pure intellection ; \\^ placent les images de tous les objets des sens et de l'imagination dans le cerveau , et celles des objets incorporels dans rentehdemeiit ou le pur intellect.

Locke prend le mot idée dans le même sens que Descartes; il entendparJà tout ce que l'on entend pary&/2/d5/w^, espèce ou notion ; il divise les idées en idées de sensation et idées de réflexion ; les premières sont celles de tous les objets corporels, soit que nous les percevions, soit que la mémoire ou l'imagination les reproduisent ; les secondes sont celles des facultés et des opérations de notre esprit. Ce que liocke appelle idées y Hume le divise en deux espèces distinctes , les impressions et les idées; la différence entre ces^,deux sortes d'idées, dit-il, consiste dans le dégré de force et de vivacité avec lequel elles agissent sur l'esprit; il range dans la classe des impressions toutes nos sensations, nos passions, nos émotions, à leur première apparition dansl'ame; par idées \\ entend les faibles images qui en subsistent dans la pensée et dans le raisonnement. Le ''docteur Ha rtley entend i^oxidéesh. méiue chose que Humé,

1 3o ' ESSAI II, CH^PITRi VIH.

0t j) s^pelle sensations ce qu^ Hume £ippe)jie impr^ioms; selpo lui nos sensatÎQDS ^nt prpi]iiita& p^r les vibrations des parties iafiaimeot petites du cerveau ^ et nos idées par les petites vibrations ou vibra tîuncules de ces mème^ partie».

Telles soqt les différences qui se rencontrent d^us les noms que les philosop)a,es doiiinent à ces images ïu^vm^ des objets sensibles^qu'ils regardent comme les objets imifiédiats die la perception* Nous allons maintenant passer en revue JesppiAfotis des Péripatéticiens et des Cartésiens, deLôcke, deBf^rkeleyet de Hume sur la nature même de ces images.

Aristote semble avoir pensé que l'ame est ccmiposée de demx parties, ou plutôt que nous avons deux âmes, J'ame animale et l'ame raisonnable , ou comme il les apj)ellp, Xame et V intellect. A la première appartiennent les sens, la mémoire, l'imagination; à la dernière, le jugement, l'opinion, la croyance et le raisonnement ; celle-là nous est commune avec les bétes, l'autre est propre à l'homme. 11. prétend que l'ame animale^ est une certaine forme du corps; elle en est inséparable; elle pjérit avec lui ; les sens lui appartiennent; et il définit un sens ce qui est capable de recevoir les formés ou espèces sensibles ^e& x>bjets, dépouillées de toute matière, à peu près comme la cire reçoit l'impression du cachet sans rece^ yoir aucuui^ partie de la matière qu} le compose. C'est ^insi que le^ formes des .sons, des couleurs, des saveurs ^i des. autres qualités sensibles sont reçues par les sens^

Jl semble que la conséquence nécessaire de cette doc^ trine d' Aristote soit que les corps envoient constamment, ^ans toutes les directions, autant de différentes sortes de formes immatérielles, qu'ils ont de qualités sensibles différente^; par les formes des couleurs doivent entrer par l/oeil , les formes des sons par l'oreille, et ainsi des autres sens. C'est aussi ce que soutei^aient les sectateurs d'Aris- .

THIÉORIE COMMCITE DE LA PERCEPTION. l5i

tote, quoique lui-même , autant que je puis savoir, ne Tait pasformeliemeDt énoncé : ils disputaient sur la nature de ces formes ou espèces , pour décider si elles étaient des "êtres réels ou des non-entités, et quelques-uns prétendaient qu'elles étai^it d'une nature intermédiaire entre les deux. Du reste la doctrine entière des Pérîpatéticiens, sur les formes substantielles et accidentelles et sur la manière dont les espèces sensibles se transmettent des objets à l'ame, est si fort au-dessus de ma compréhension, si toutefois elle est intelligible, que je lui ferais peut-être tort en essayant de l'exposer avec plus de détails. Malles branche, dans sa Recherche de la vérité, a employé tout un chapitre à démontrer que les objets matériels n'envoient pas d'espèces sensibles de leurs différentes qualités.

La grande révolution que Descartes opéra dans la philosophie fut l'effet de la supériorité de son génie et des circonstances. Il y avait plus de mille ans qu'Aristote était regardé comme un oracle en philosophie; son autorité était la seule règle du vrai ; l'ombre du Platonisme se retrouvait encore dans quelques mystiques, mais leurs principes et leur manière de vivre n'attiraient point l'at-* tention, et les faibles efforts de Ramus et de quelques autres pour le ranimer , étaient restés presque sans e£fet; Les doctrines paripalétiques étaient si étroitement tissues avec la théologie scholastique, que s'écarter des senti-» ments d'Aristote c'était rendre sa foi suspecte et alarmer l'église. Les parties les plus utiles et les plus intelligibles des écrits d'Ari$tote étaient négligées , et la philosophie était devemie l'art de parler savamment et de disputer subtilement , sans arriver à aucune découverte de quelque utilité pratique. Elle était fertile en mots , mais stérile eu résultats; admirable pour dissimuler aux hommes leur ignorance , en les remplissant de la vaine opinion qu'ils

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savaient tout, et mettre par-là un obstacle éterael. aux progrès de la science. Elle était également féconde en controverses ; mais comme ordinairement elles roulaient sur des mots, ou sur des objets inaccessibles à l'intelligence humaine , l'issue en était toujours la même ; après avoir long-temps disputé, sans gagner ni perdre un pouce de terrain , la fatigue. séparait les combattants ou d'autres, objets attiraient leur attention.

Telle fut la philosophie des écoles, en Europe, pendant ces longs siècles d'ignorance et de barbarie, qui suivirent la chute de l'empire romain. Enfin le besoin d'une réforme se fît sentir , et . quelques rayons de lumière commencèrent à percer ces épaisses ténèbres ; l'esprit d'examen naquit, et l'on s'enhardit peu à peu à douter des dogmes d'Aristote. Renverser l'autorité dont il était depuis si long- temps en possession^ était le point le plus important à gagner dans la cause des novateurs : Bacon et quelques autres philosophes avaient travaillé avec zèle à cette tâche, et lorsque Descartes vint, la domination d'Aristote n'était déjà plus entière.

Descartes comprit bien les vices de la doctrine dominante ; il avait à la fois le génie et Taudace nécessaires pour essayer d'en élever une nouvelle; les sciences mathématiques lui étaient familières; il y avait fait des découvertes importantes: il désirait introduire la. même clarté et la même évidence dans les autres branches de la philosophie.

Sachant combien nous pouvons être égarés par les préjugés de l'éducation , il pensa qu'il n'y avait qu'un moyqn de se soustrjaire à l'erreur; c'était de commencer par douter de tout , par regarder toutes choses comme incertaines , même celles qu'on lui avait appris à tenir pour assurées, ju$qu'à ce qu'il rencontrât une évidence si clair6 et si pressante qu'elle forçât son assentiment.

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