OPINION DE DESCARTES
Dans cet état de doute universel, la première chose qui lui parut claire et certaine fut sa propre existence : il en était assuré, puisqu'il avait conscience qu'il pensait, qu'il raisonnait et qu'il doutait. CogîtOy ergo sum , tel fut donc l'argument qu'il employa pour prouver son exis-^ tence. Il crut que cette proposition était la première de toutes les vérités, la pierre fondamentale sur laquelle est construit tout l'édifice de la science humaine, et sur laquelle il doit reposer; et comme Ârchimède ne demandait qu'un point fixe pour remuer la terre, Descartes, enchanté de la découverte d'un principe certain , qui le sauvait du doute universel, crut que ce principe pourrait porter à lUi seul tout le système de la science. Il semhle, en conséquence, n'avoir pas pris beaucoup de peine à examiner s'il n'existerait pas d'autres premiers principes d'une clarté et d'une évidence telles que tout homme de bon sens ne puisse se refuser de les admettre : séduit par l'amour de la simplicité, si naturel à l'homme, au lieu de chercher à l'édifice de la science une plus large base, il appliqua toute la force de son esprit à l'élever sur le seul principe, de l'évidence intérieure.
En conséquence, il n'admit pas l'évidence des sens comme premier principe à côté de l'évidence de conscience. Sans doute les arguments des anciens sceptiques, que nos sens nous trompent souvent , qu'on ne saurait jamais se fier à leur témoignage, que, dans le sommeil, nous croyons souvent voir et entendre des chqses qui n'existent pas, se présentèrent à son esprit; mais la raison , qui détermina surtout Ûescartes à rejeter le témoignage des sens jusqu'à ce que leur véracité fût •,bien prouvée, c'est qu'à l'exemple de tous lei philosophes qui l'avaient précédé il . admettait , comme un fait constant , que nous ne percevons pas les objets extérieurs eux-
l54 ' ESSAI ÏI. CHAPITRÉ VIM.
mêmes , mais seulement les images ou idées de ces objets en nous. Sa conscience lui attestait bien qu'il avait des idées de soleil, de lune y de terre, de mer , mais com^ ment s'assurer qu'il eûstât réellement au«dehors des ol>> jets semblables à, ces idées:
. Jusque là donc il n'y avait de démontré pour lui que sa propre existence et celle des idées et des opérations de son esprit. Quelques-uns d« ses disciples s'arrêtèrent, dit-on, à cet échelon de son système; ce fut là qu'ils virent ta limite de l'évidence; on les appela J^^owfej; mais Descartes ne voulut point s'a'rrêter avec ejux. Il s'efForça de prouver par un nouvel argument tiré de l'idée d'un Dieu qu'il trouvait en lui , l'existence d'un être infiniment parfait, par qui il avait été créé et de qui il avait reçu ses facultés. Il inférait de la perfection de cet être, qu'il ne pouvait être trompeur , et il en concluait que les sens et les autres facultés qu'il trouvait en lui ne l'induisaient point» en erreur, et qu'on pouvait s'y fier lorsqu'on en faisait un usage légitime.
Le système de Descartes est exposé d^n« ses écrits, avec une grande clarté et une singulière vigueur. Il faut y recourir si l'on veut bien le oomprendre.
Le mérite de Descartes ne peut être bien senti par ceux qui n'ont pas quelque notion de la doctrine péripa* téticienne , dans laquelle il avaijt été élevé. Pour secouer tous les préjugés de son éducation, et pour créer un système de la nature complètement différent de celui qui avait subjugué l'entendement humain et le tenait eu esclavage depuis tant de siècles, il fallait une force d'esprit extraordinaire.
Le inonde, que Descartes présente à nos regards, ne dififère pas seulement de celui des Péripatéticiens par sa structure, on peut dire qu'il est coniposé de matériaux différents.
O^IlîieJSr JD£ DESCAEX^ i55
D^QS Tancien système tout jetait, par une sorte de subUiDatipa i^t^physique, résolu en principes si mystérieux, qu'on pouvait douter si ces principes étaient des mots vid^ de sens , ou des notions trop raffinées pour rintelii- .gence humaine.
D'après la doctrine d'Aristote, tout ce que nous observons dans. la nature est produit par l'action successive et constante de la génération et de la corruption. Les principes de génération sont la matière et la forme, le principe de corruption est la privation. Toutes Ifes choses naturelles sont engendrées par l'union de la matière et de la forme; la matière, dans cette production, étant .pour ainsi dire la mère, et la forme le père. La matière, materia prima ^ comme on l'appelle , ^'est ni susb tance, ni accident; elle n'a ni qualités, ni propriétés; elle n'est rien iOùtueUement ^ mais elle est tout poteniiellemenC ; elle a un tel appétit de 1^ forme, qu'dle n'en a pas plutôt dé- .pouillé une qu'elle en revêt une autre; elle est susceptible de les prendre toutes successivement ; elle n'a point 4e nature, elle a seulement la capacité d'en avoir une.
Voilà ce que les Péripatéticieqs disent de la matière première. L^autre principe de génération , c'est Vdi forme , Yacte^ W perfection^ car ces trois mots signiÊent la même chose. ]Vbis il ne faut pa^ croire que la forme consiste dans la figure, la grandeur, la disposition, ou le mouvement des par- .tiés de là matière; ce ne sont là que des formes accidentelles, d'où résultent seulement des créations artificielles. Avant toutes ces formes , chaque production de la nature est douée d'une forme substantielle qui, jointe à la matière, J^ fait ce qu'elle est. La forme substantielle est une sorte <l'ame formatrice , qui donne aux choses leur nature spécifique , leurs qualités, leurs facultés , leur activité. Ainsi^ la forme subatantielle des corps pesants est ce qui les fait
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descendre ; celle des corps légers, ce qui les fait monter; la forme substantielle de l'or, c'e^t ce qui lui communique sa ductilité, sa fusibilité, son poids, sa couleur, et toutes ses qualités ; et il en est de même de toutes les autres productions naturelles. Le changement des formes ^ accidentelles d'un corps est une simple altération ; mais dans le changement de la forme substantielle, ^1 y ^ ^^u* jours génération et corruption; corruption, quant à la forme substantielle dont le corps est privé; génération quant à la forme substantielle qui succède. Ainsi quand un cheval meurt et se dissout en poussière, voici qu'elle est l'explication philosophique de ce phénomène: une certaine portion de la matière première, laquelle était unie à la forme substantielle à\un chei>al^ en est séparée par privation, et au même instant elle revêt la forme substantielle de terre. Comme il n'y a point de substance qui n'ait sa forme substantielle, quelques-unes de ces formes sont inanimées, quelques-unes végétatives, d'autres animales, d^aatres raisonnables. Les trois premières ne peuvent exister que dans la matière; mais là quatrième, selon les Scholastiques, est une création immédiate de Dieu, qui, répandue dans le corps qu'elle anime et ne faisant qu'une substance avec lui tant que dure leur uni<)n, peut néanmoins en être séparée, et conserver dans cet état la vie qui lui est propre.
Tels sont les principes des choses dans le système des Péripatéticiens. 11 à tant de rapport avec l'ancienne doctrine pythagoricienne, que nous ne pouvons en attribuer l'invention à Aristote , quoique sans doute il y ait fait des changements considérables. Les deux systèmes professaient probablement les mêmes opinions sur la matière première^ dont ils admettaient également l'éternité; ils différaient davantage sur la^/vw€. Les Pythagoriciens et
OPINIOlf DE DESCÀRTES. iSy
les Platoniciens regardaient les formes ou les idées comme des êtres existants par eux-mêmes, éternels, immuables ; Aristote leur refusait l'existence propre ef l'é-ternité; d'un autre côté, il n'accordait pas qu'elles soient produites; elles sont seulement tirées de la matière; et toutefois, selon lui, elles ne sont pas actuellement dans la matière d'où elles sont tirées , elles n'y sont que potentiellement. Ces deux systèmes différaient moins l'un de l'autre, que celui de Descartes ne diffère de tous les deux.
Dans le monde de Descartes nous ne trouvons que deux espèces d'êtres, les corps et les esprits ; les premiers nous sont manifestés par nos sens, les seconds parle témoi* gnage de notre conscience ; nous concevons les uns et les autres aussi distinctement qu'il nous soit donné de concevoir quelque chose. L'étendue, la figure, le mouvement ^^ sont les propriétés des corps; l'unique propriété des esprits est la pensée , avec ses diverses modifications dont nous avons conscience. Descartes, ne pouvant observer entre eux aucim^ qualité commune, aucun trait de ressemblance, en conclut quôvCe sont des substances distinctes, d'une nature totalement différente, et que les corps sont essentiellement inanimés,, inertes, incapables de sentir , de penser, et de prodijire aucune espèce de changement dans leur manière d'être.
C'est à Descartes qu'appartient Thonneur d'avoir tiré le premier une ligne de démarcation distincte entre le monde matériel et le monde intellectuel , mondes tellement confondus dans les anciens systèmes, qu'il était impossible de dire où commençait l'un et où finissait l'autre. On ne saurait dire combien cette distinction a contribué dans les temps modernes aux progrès de la philosophie de l'esprit et des corps.
î58 ESSAI II. CHAPITRE Vlll.
Il suivait évideinment de cette distinction , qu'une ré-^ flexion attentive sur les opérations de l'esprit était le seul moyen de faire quelques ppcfgrès dans là science qui s'en occupe. Mallebranchê, Locke, Berkeley et Hume apprirent cette vérité à l'école de Descartes, et c'est à elle que nous devons les plus notables découvertes qu'on ait élites dans cette branche de la philosophie. L'habitude si naturelle au vulgaire de raisonner sur les facultés de l'esprit par des analogies tirées des propriétés du corps, habitude qui a été la source de presque toutes les erreurs ^n ces matières, était aussi incompatible avec les principes de Descartes, que conforme à ceux de l'ancienne philoso-^ phie. On peut donc dire avec vérité que , dans cette partie de la philosophie qui a l'esprit pour objet. Descartes posa les véritables bases et ouvrit la seule voie qui ^ au jugement de tous les hommes sages de notre temps , puisse conduire au but.
Si , en physique et dans la philosophie naturelle, Descartes fut moins heureux et n'eut pas la gloire de mettre les esprits daiis le bon chemin, au moins eut-il le mérite de les tirer du mauvais. LesPéripatéticiens, en assignant à chaque espèce de corps une forme substantielle particulière qui produit d'une manière inconnue tous les effets que nous observons en eux , avaient rendu tout progrès impossible dans cette branche de la philosophie. La pesanteur et la légèreté, la fluidité et la solidité, le chaud et le froid , étaient des qualités qui dérivaient de la* forme substantielle des corps auxquels elles appartenaient : la génération et la corruption , les formes substantielles et les qualités occultes, étaient toujours là pour expliquer toute espèce de phénomènes. Au lieu donc d'expliquer un seul des phénomènes de la nature , la philosophie pé^ ripatéticienne se bornait à donner des noms savants à
OPINION DE DESCARTES. l5g
leurs causes îticonnues ; elle repaissait les hommes- de l'eT corce aride d'une terminologie barbare ^ au lieu de les nourrir des fruits solides d'une véritable science.
A mesure que le Cartésianisme se répandit , la matière première, les formes substantielles, les qualités occultes^ et tout le jargon de la physique aristotélicienne, tombèrent dans une complète disgrâce. Les partisans du nouveau système ne tes citèrent désormais que pour les tourner en ridicule. Les intelligences comprirent qu'elles avaient été dupes d'un jargon barbare. On s'accoutuma à rendre compte des phénomènes de la nature par la figure, l'é^ tendue et le mouvement des particules de la matière, toutes choses parfaitement accessibles à notre entendement. Tout ce qui était inintelligible ou obscur fut discré* dité. Aristote, détrôné après un règne de plus de mille ans , fut exposé à la dérision publique dans la burlesque majesté de ses formes substantielles et de ses qualités occultes. Les femmes mêmes s'éprirent d'une philosophie qu'elles étaient étonnées de comprendre , et qui ne blés» sait pas de mots trop durs leurs oreilles délicates. Des reines et des princesses, les plus distinguées de leur temps, recherchèrent la conversation de Descartes, et devinrent ses disciples; ténioins la reine Christine de Suède , et Elisabeth , fille de Frédéric , roi de Bohême. Quoique cette dernière fût très-jéune encore quand Dea* cartes écrivit ses Principes^ il déclare qu'il n'a rencontré qu'elle qui entendit à fond non-seulement tous ses écrits philosophiques , mais les parties les plus difficiles de sa géométrie. ^
La nature de l'homme e&t trop faible pour qu'il puisse sortir avec effort d'une extrémité sans se jeter plus ou moins dans l'extrémité contraire. Descartei et ses disciples ne furent pas exempts de cette faiblesse ; ils pensèrent que
l'étendue, la figure et le mouvement suffisaient pour rendre raison de tous lés phénomènes du monde matériel ; admettre d'autres qualités, dont la cause fût in^ connue, c'était à leur gré retourner dans cette terre d'Egypte dont on venait de sortir si miraculeusement.
Lorsque Newton publia sa doctrine , un demi-siècle s'écoula avant qu'elle fût reçue en Europe, et cela parce qu'on ne vit dans la gravitation universelle qu'une qualité occulte qu'on ne pouvait expliquer ni par l'étendue, ni par la figuré, ni par le mouvement, les seuls attributs connus de là matière. Les principes de Descartes admis , et ils l'étaient universellement, Tobjection était péremptoire, et les Newtoniens ne savaient comment s'y prendre pour la résoudre d'une manière satisfaisante. On finit cependant par reconnaître qu'en répudiant l'obscurité d'Aristote ^" les Cartésiens s'étaient jetés dans un autre excès; on se soumit à l'autorité de l'expérience qui nous apprend qu'il y a dans le monde matériel des qualités dont l'existence est certaine, quoique leur cause soit occulte : en reconnaissant cette vérité on ne fait après tout, que confesser naïvement son ignorance, et rien ne sied mieux à un philosophe.
Comme tout ce que nous pouvons connaître de l'esprit doit résulter d'une exacte observation de ses opérations au-dedans de nous, de même tout ce que nous' pouvons connaître du monde matériel doit dériver de l'observation sensible. Descartes ne l'igaorait pas , et son système est bien loin d'être aussi hostile à l'observation et à l'expérience que l'était le système ancien. Il fit beaucoup d'expériences, et exhorta avec chaleur tous les amis de la vérité à les répéter et à les multiplier; mais, persuadé que tous les phénomènes du monde matériel sont le résultat de l'étendue, de la figure et du mouve-
OPINION DE DESCARTES. l6l
ment , et que Dieu combine toujours ces éléments de façon à produire les phénomènes de la manière la plus simple , il pensa qu'il pourrait , par un petit nombre d'expériences , découvrir cette plus simple manière , et que, cela fait , il aurait trouvé la manière même dont ils sont réellement produits. Les conjectures qu'il forma en partant de cette donnée sont certainement très-ingénieuses ; mais elles se sont trouvées si différentes de. la vérité, qu'il suffirait de cet exemple. pour discréditer à jamais la méthode des hypothèses dans la recherche des opérations de la nature.
Les tourbillons de matière subtile, par lesquels Descartes s'efforça d'expliquer les phénomènes du monde matériel , sont maintenant aux yeux de tout homme sensé des fictions aussi vaines que les espèces sensibles d'Aristote.
Il était réservé à Newton de tracer la route qui, nous conduit à la connaissance de la nature. Instruit par Bacon à mépriser les hypothèses , il établit comme règle de toute recherche philosophique qu'on ne doit assigner aux phénomènes de la nature que des causes dont on peut prouver l'existence réelle. Il vit que le résultat le plus élevé que les hommes puissent atteindre dans l'explication d'un phénomène , c'est la loi selon laquelle il est produit; et qu'ainsi la vraie méthode consiste à partir des faits réels constatés par l'observation et l'expérience , à en tirer les lois de. la nature par une induction rigoureuse , puis à se servir de ces lois , une fois découvertes , pour rendre compte des phénomènes.
Le philosophe a donc sa méthode comme le géomètre a la sienne, et les règles de l'une ne sont pas moins précises que celles de l'autre; le premier peut donc savoir, avec non moins de certitude que le second , dans quel cas
TIÏ 1 1
l6a ESSAI II. CHAPITRE VIII.
il observe ces règles , et daos quel cas il s'en écarte. L évidence inductive n'est pas , il est vrai , de même nature que la démonstrative ; mais elle n'en est pas moins le seul principe de nos déterminations dans les afiaires les plus importantes de la vie.
C'est en suivant fidèlement cette route que Newton découvrit les lois du système planétaire et celles de la lumière, et qu'il donna le premier et le plus noble exemple de cette modeste induction , dont Bacon s'était contenté de tracer la théorie. Certes , il est étrange que l'esprit humain kit erré pendant tant de siècles sans tomber dans cette voie ; mais il l'est encore bien plus , qu'après avoir été si clairement indiquée et si heureusement suivie, tant de personnes trouvent encore du plaisir à s'égarer dans les vaines régions d^ l'hypothèse.
Mais revenons à l'opinion de Descartes sur la perception , que nous avons un moment abandonnée pour rendre hommage au génie de ce grand réformateur de la phi-, losophie. Il crut avec tous les anciens philosophes que ce que nous percevons immédiatement réside nécessairement dans l'esprit, ou dans cette partie du cerveau où l'esprit est immédiatement présent. Selon les principes de sa philosphie, les impressions faites sur les organes, les nerfs et le cerveau, ne sont que des modifications diverses de l'étendue, de la figure et du mouvement; il n'y a rien dans le cerveau qui ressemble au son , à la couleur , à la saveur , à l'odeur , au chaud et au froid : ce sont de pures sensations qui naissent dans l'ame , à l'occasion de certaines impressions dans le cerveau; et quoique Descartes donne le nom d'idées à ces impressions , il n'est pas plus nécessaire, selon lui, qu'elles ressemblent aux choses qu'elles représentent , qu'il ne l'est que les mots ressemblent aux choses qu'ils expriment. Cependant , dit-il , pour
OPimOW ©E DESCART£S. l63
ne pas trop nous écarter des opinions reçues , nous pouvons leur accorder une légère ressemblance. C'est ainsi , ajoute* i-ii , que l'art du peintre peut représenter des maisons , des temples, des grottes; et toutefois ^ il est si peu nécessaire que la peinture ressemble exactement à la chose qu'elle représente , que sa perfection même exige le contraire; car souvent un cercle doit être représenté par une ellipse, un carré par un rhomboïde , et ainsi des autres figures.
Descartes pensait qu'on doit rapporter les perceptions des sens à l'union mystérieuse du corps et de l'ame : leur destination véritable est de nous apprendre en quoi les choses peuvent nous être utiles ou nuisibles; ce n'est que rarement et par accident , qu'elles hous les font connaître telles qu'elles sont en elles-mêmes. Cette considération doit nous engager à secouer les préjugés des sens et à diriger tputes les forces de notre intelligence sur les idées que la nature a gravées dans notre être ; ces idées nous apprendront que l'essence de la matière ne consiste point dans les propriétés qui affectent nos sens comme la couleur, l'odeur, la saveur, mais uniquement dans l'étendue sous ses trois dimensions.
Les écrits de Descartes sont en général remarquables par leur clarté ; il voulait sans dc^te que sa philosophie présentât sous ce rapport un contraste parfait avec celle d'Aristote : cependant, soit qu'il ait eu des opinions diverses selon les temps , i^t qu'il ait échoué contré les difficultés du sujet, la manière dont il s'explique dans différentes parties de ses ouvrages sur la perception des objets extériieurs n'e^t exempte ni d'obscarité, ni d'incohérence.
Il y a deux points cm particulier, où je ne saurais le mettre d'accord avec lui-même : d'abord , en ce qur regarde le lieu des idées ou des images qui sont les objets
If.
l64 ESSII II. CHAPITRE vjir.
immédiats de la perception; ensuite, en ce qui touche la véracité des sens.
Quant au premier point, quelquefois il place les idées dans le cçrveau non -seulement lorsqu'elles dérivent de la perception, mais rlorsque l'imagination les crée ou que la mémoire les rappelle ; et l'on a toujours prétendu que telle était la véritable doctrine cartésienne. Mais ailleurs, il dit que nous ne devons pas nous figurer que ces images ou impressions dans le cerveau soient perçues comme si le cerveau avait des yeux : ces impressions ne sont que des occasions qui, d'après les lois de l'union du corps et del'ame, excitent les idées dans l'esprit; et de là vient qu'il n'est pas nécessaire qu'elles aient une exacte ressemblance avec les choses représentées ^ pas plus qu'il ne l'est que les mots ou les signes ressemblent parfaitement aux choses qu'ils expriment.
Ces deux opinions, ne peuvent ce me semble être conciliées; car si les images ou impressions dans le cerveau sont perçues, elles sont les objets et non pas seulement les occasions de la perception , et si ces images ne . sont que les occasions de la perception , elles ne sont point perçues du tout. Il parait que Bescartes a hésité entre ces deux opinions, ou qu'il a passé de l'une à l'autre. Locke aussi semble avoir balancé entre les deux : quelquefois il place les idées des choses matérielles dans le cerveau , plus fréquemment dans l'esprit lui-même. Ni Locke ni Descartes ne pouvaient , en restant conséquents, attribuer d*autres qualités à ces images que l'étendue, la figure et le mouvement; car, qu[ant aux qualités que Locke distinguait sous le nom de secondaires , les deux philosophes ne croyaient pas qu'elles appartinssent aux corps, et ne pouvaient par conséquent les attribuer aux images dans le cerveau.
OFmiON. DE DESGARTES. ' l65
Newton, et le docteur Clarke placent tous deux lès espèces ou images des choses matërielles dans cette partie du cerveau appelée jc/woni^/n, et prétendent qu'elles y sont perçues par l'esprit qui s'y trouve présent : il est boa d'observer toutefois que le premier n'en parle qu'en passant, sous la forme de question^ et avec sa modestie accoutumée. Mallebranche s'explique sur le même sujet de la manière la plus claire : dans son système, les images qui sont. dans le cerveau ne sont point perçues; elles ne sojat que l'occasion de certaines sensations ^ à la suite desquelles Dieu lui-même nous manifeste certaines idées.
Le second point sur lequel l'opinion de Descartes më paraît indécise, c'est la confiance que mérite le témoignage des sens.
Quelquefois de ce- que Dieu est parfait et ne saurait être trompeur , il infère que nos sens et nos autres facultés ne peuvent nous abuser ; et puisque nous croyons apercevoir avec évidence que l'idée de matière nous vient du dehors et de choses auxquelles elle ressemble parfaitement , nous devons en conclure , qu'il existe réellement quelque chose d'étendu en longueur, largeur et profondeur, et qui a toutes les propriétés dont l'étendue est susceptible. D'autres fois, nous voyons Dëscartes et ses disciples se plaindre , comme les anciens philosophes , de l'infidélité des sens. Ils nous exhortent à secouer les préjugés qu'ils nous donnent et à concentrer toute notre attention sur les idées originairement gravées dans notre intelligence ; nous apprendrons par elles que la matière ne consiste dans aucune des qualités par lesquelles elle affecte nos sens, comme la dureté , la couleur, la pesanteur, mais que sa nature est d'être étendue, et rien de plus. 'Le ministère des sens est relatif à notre état actuel; il ridas
l66 ESSAI U. CHAPITRE VIIÏ.
révèle le bien ou le mat que les choses peuvc^sit mous causer : ce n'est que raremeat et par accident, qu'il nous faitf connaître les choses telles qu'elles sont en ellesmêmes»
Descartes ne voulait rien admettre qu'il ne conçût clairement; et ce fut sans doute cette aversion pour les notions obscures quije conduisit à soutenir qu'il n'existe point de substance de la matière, distincte des qimlités par lesquelles nous la percevons. Nous disons que la niatière est quelque chose d'étendu, de figuré, de mobile : l'étendue, la figure, la mobilité ne sont donc pas à nos yeux la ma«tière elle-même, mais des qualités qui appartiennent kod quelque chose que nous appelons matière. Or, Descart^s no pouvait goûter cet obscur quelque chose que nous admet* tons comme le ^ujet ou le substratum des qualités ; et de là vient qu'il soutenait que l'étendue est l'essence même de la matière. Mais coinme nous sommes obligés d'attribuer l'étendue à l'espace aussi bien qu'à la matière, il se trouva forcé de soutenir que l'espace et la matière sont une seule et même chose , et ne différent que dans notre manière de les concevoir; de sorte que partout où il y a espace 9 il y a matière , et qu'il ne reste point de vide dans l'univers. C'est aussi une conséquence nécessaire de cette doctrine que le monde matériel n'ait ni bornes m limites ; cependant Descartes aima mieux l'appeler indéfini quUn/ini.
C'est probablement pour la même raison que Descartes fît consister l'essence de l'esprit dans la pensée; itnevou-r lut point admettre que l'esprit fût quelque chose d'inconnu, doué de la faculté de penser. L'esprit étant la pensée , ne peut donc jamais être sans pensées ; et comme il ne conç()yait pas la pensée sans idées , il en conclut que l'esprit doil: être pourvu d'idées au premier moment de son existence : de là les idées. innées.
OPmiON BE BESCARTES. 167
Les philosopher qui dont venus après Descartes ont professé des opinions diverses sur la nature du corps et de l'ame. Plusieurs ont soutenu que la matière n'est qu'une collection de qualités à lacpielle nous donnons un nom , et que la notion d'une substance de ces qualités , n'est qu^une fiction de l'esprit; quelques-uns ont été jusqu'à penser que l'ame elle-même n'est qu'une succession d'idées relatives, sans aucun sujet auquel elles appartiennent. Ces opinions , comme on le voit , dérivent plus ou moins de la doctrine de Descartes.
La victoire remportée par le Cartésianisme sur la doctrine d'Aristote , est une des révolutions les plus mémorables que l'histoire de la philosophie nous présente ; c'est ce qui m'a engagé à m'arrêter sur les principes de ce système peut-être plus long-temps que mon sujet ne le demandait. A la voix de Descartes , l'autorité d'Aristote s'évanouit à jamais ; le respect pour des mots barbares et des notions confuses, qui avait si long -temps obscurci l'entendement humain , se tourna en mépris , et tout ce que l'on ne comprenait pas clairement et distinctement devint suspect. Tel est l'esprit de la philosophie de ce grand homme; et la propagation de cet esprit est une acquisition plus importante pour le genre humain , qu'aucune des théories renfermées dans sa doctrine, est pour avoir créé cet esprit, pour Favoir communiqué avec tant de zèle et répandu avec tant de succès, qu'il mérite une gloire immortelle.
Il faut observer cependant, que Descartes ne rejeta qu'une moitié de l'ancienne théorie de la perception et qu'il adopta l'autre. Cette théorie peut se diviser en deux parties : i^ les images , espèces ou formes des objets extérieurs émanent de ces objets et pénètrent dans l'esprit par le canal des sens; 2^ ce n'est pas l'objet extérieur
l68 ESSAI II. CHAPITRE VIII.
lai-même qui est perçu, mais seulement scm espèce ou image dans l'esprit. Descartes et son école- ont rejeté, et réfuté par de solides arguments, la première proposition ; mais ni lui ni ses disciples n'ont songé à révoquer en doute la seconde ; ils sont demeurés convaincus, que nous ne percevons point l'objet extérieur lui-même,, mais l'image qui le représente dans l'esprit. Cette image que les Péripatéticiens appelaient espèce , Descartes l'appelle idée; il a changé le nom , mais conservé la chose.
H semble étrange qu'après s'être donné tant de peine pour secouer les préjugés de l'éducation, pour rejeter loin de lui toutes ses opinions premières, et douter de tout juisqu'à ce qu'il parvînt à une évidence qui forçât son assentiment , Deseartes n'ait point songé à mettre en question cette opinion de l'ancienne philosophie. Évidemment elle est toute philosophique ; car le vulgaire est très-convaincu qu'il voit les objets eux-mêmes et noa pas leurs images; et c'est pour cette raison qu'iL regarde comme une folie parfaite de révoquer en doute l'existence des objets extérieurs.
C'est un premier principe, qui paraît également ad^ mis par les savants et par les ignorants, que ce qui est réellement perçu existe, et que percevoir ce qui n'existe pas , est impossible. Jusque-là , les philosophes et le vulgaire s'accordent; mais ils se divisent aussitôt. Le vulgaire dit : je perçois l'objet extérieur, et il existe puisque je le perçois; rien ne peut être plus absurde que d'en douter. Le Péripatéticien dit : ce que je perçois, est la forme identique de l'objet; elle m'est envoyée par lui, et elle s'imprime dans mon esprit comme le cachet sur la cire; certainement, je ne puis douter de l'existence d'un objet , dont je perçois la forme. Le Cartésien dit à son
OPmiOIf DE DKSCàRTES. l6c)
tour : je ne perçois pas l'objet extérieur lui* même; en cela, ilest d'accord avec le Péripatéticien et il s'éloigne de l'opinion vulgaire; il ajoute : je perçois une forme, une image , une idée qui est dans mon esprit ou dans mon. cerveau; je suis assuré de l'existence de cette idée, parce que je la perçois immédiatement ; mais comment se forme-t-elle ? que represente-t-elle ? je ne le sais pas avec la même certitude ; et par conséquent je suis obligé de chercher des arguments qui m'autorisent à conclure l'existence de l'objet, de l'existence de l'idée qui le représente.
Si ce sont là, comme je le crois, les principes de l'homme ignorant , du Péripatéticien et du Cartésien , il me semble qu'ils raisonnent tous conséquemment à leurs principes ; que le Cartésien a de fortes raisons pour douter de l'existence des objets extérieurs , le Péripatéticien peu, et l'ignorant point du tout; et que cette différence résulte de ce que l'ignorant n'admet point d'hypothèse, de ce que le Péripatéticien en admet une, et de ce que le Cartésien mutile cette hypothèse et n'en accepte que la moitié.
Descartes, conformément à l'esprit de sa propre philosophie, aurait dû douter des deux parties de l'hypothèse péripatétique , ou donner ^es raisons pour rejeter l'une et pour adopter l'autre; d'autant mieux que les ignorants, qui ont la faculté de percevoir les objets par leurs sens avec non moins de perfection que les philosophes et qui par conséquent doivent savoir aussi bien qu'eux ce qu'ils perçoivent, ont' toujours été unanimes dans l'opinion que' les objets que nous percevons ne sont pas des idées en nous, mais des choses hors de nous. On avait le droit d'attendre qu'un philosophe , assez défiant pour ne point adopter sans preuves la croyance de sa
propre existence, n'admettrait point sans preuves non plus, que tous les objets qu'il percevait n'étaient que des idées dans son esprit.
Mais si Descartes s'est trompe en ce point, il n'est pas le seul qu'on doive accuser ; ses successeurs ont marché sur ses traces et adopté cette même partie de la théorie ancienne, que les idées sont les seuls objets immédiatement perçus ; tous ont élevé leurs systèmes sur ce fondement.