CHAPITRE IX
OPIiriON DE LOCKE.
La réputation de V Essai de Locke sur V Entendement humain tant en Angleterre que sur le Continent, est une preuve suffisante de son mérite ; aucun livre de métaphysique n'a eu peut-être un aussi grand nombre de lecteurs ; aucun n'est plus propre à donner aux hommes une instruction précise, et à leur inspirer cette bonne foi dans les recherches, et cet amour de la vérité qui sont les deux caractères de l'esprit philosophique. Locke est le premier des auteurs anglais qui ait trouvé le secret d'écrire avec simplicité et avec clarté sur des matières aussi difficiles ; et son exemple n'a pas été perdu pour ceux qui l'ont suivi. Personne avant lui n'avait démontré avec plus de sagacité le danger de l'ambiguité des termes et la nécessité de n'employer dans les jugements et les raisonnements que des notions rigoureusement déterminées. Ses observations sur les diverses facultés de l'esprit, sur l'usage et l'abus des mots, sur l'étendue et les limites
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de la connaissance humaine, attestent qu'il s'était longtemps .et profondément étudié lui-même ; et cette étude est en effet la vraie source de la science philosophique, i Enfin, il a donné mille preuves d'une grande pénétration et d'un rare bon sens. Mais sa gloire n'a pas besoin de mes éloges; si je lui rends cet hommage, c'est afin que s'il m'arrive de combattre ses opinions , oti ne me croie pas insensible au mérite d'un métaphysicien pour qui je professe une haute estime, qui a.été mon premier guide dans la science et qui m'a appris à l'aimer.
Dès le commencement de son livre , il se montre persuadé, comme tous les philosophes qui l'avaient précédé, que chaque opération de l'entendement n'a pour objet que des idées , et cette opinion l'a conduit à employer si souvent le mot idée qu'il s'est cru obligé de prévenir, dans ^onJli^ant^Fropos^le reproche qu'on pourrait lui en faire : « Comme ce terme, dit-il, est, ce me semble, le plus pro- « pre qu'on puisse employer pour signifier tout ce qui est «l'objet de notre entendement quand nous pensons, je « m'en suis servi pour exprimer tout ce qu'on entend par fn fantôme^ notion^ espèce^ ou quoi que ce puisse être, « qui occupe notre esprit lorsqu'il pense, et je n'aurais pu « éviter de m'en servir aussi souvent que j'ai fait. 3e crois « qu'on n'aura pas de peine à m'accorder^qu'il y a de telles «idées dans l'esprit des hommes; chacun en a la'cons- « cience en soi-même , et peut s'assurer qu'elles se rencon- « trent dans les autres , s'il prend la peine d'examiner « leurs discours et leurs actions ^, »
En parlant de la réalité de nos connaissances, il s'exprime ainsi : « Il est évident que l'esprit ne con- « naît pas les choses immédiatement , mais seulement
» Essai, Avant-propos, § 8.
c( par reutremise des idées qu'il en a; et par conséquent <( notre connaissance n'est réelle qu'autant qu'il y a de la (c conformité entre nos idées et la réalité des choses. Mais lequel sera ici notre m/er/«^/w ? Comment l'esprit qui «n'aperçoit rien que ses propres idées, connaîtra-t-il «qu'elles conviennent avec les choses mêmes? Quoique « cela nç semble pas exempt de difficulté , je crois pour- « tant qu'il y a deux sortes d'idées , dont nous pou* « vous être assurés qu'elles sont conformes aux cho- « ses '. »
Ainsi Locke voyait aussi bien que Descartes , que la doctrine des idées , cette doctrine selon laquelle nous ne percevons qu'un monde intérieur d'idées , crée la nécessité et en même temps l'impossibilité de démontrer l'existence extérieure d'un monde matériel. Non - seulement Descartes avait senti cette difficulté, mais Mallebranche , Arnauld, Norris, avaient essayé après lui de la surmonter : tous avaient échoué ; Locke entreprend la nuême tâche , mais ses argumens sont faibles , et il semble qu'il s'en soit aperçu, car voici comment il termine: «Une « telle assurance des choses qui sont hors de nous , suffit « pour nous conduire dans la recherche du bien et dans « la fuite du mal qu'elles causent, à quoi se réduit tout « l'intérêt que nous avons de les connaître ^. » Certes, il n'y a rien là que ne soient disposés à accorder ceux qui nient entièrement l'existence du monde matériel.
Comme il n'y a pas de différences essentielles entre Locke et Descartes relativement à la perception des objets extérieurs , ce n'est guère ici le lieu de parler de celles qui les divisent sur d'autres points. Ils ne s'accordent point sur l'origine de nos idées : Descartes en admet di innées ;
" Liv. IV, chap. iv, J 3.
' Li%. IV, chap. xi, S 8.