‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 4)Chapitre 34 sur 77 · III · texte numérisé non relu

III

inséparable de l'opëration de la pensée elle - mêm^ , qu'il est moins étonnant qu'on ait confondu ces deux élé<ments.

A moins qu'on ne renie le sens commun , la pensée et ison objet sont deux choses différentes et qu'on doit distinguer. Il est vrai que la pensée implique son objet; car je ne peux penser sans penser à quelque chose; mais Tobr jet auquel je pense, n'est point ma pensée; toutes les langues le témoignent, et il n'en est point t[ui ne consacre une distinction aussinaturelle.il est évident que l'on peut affirmer de la pensée ou de l'opération de l'esprit lorsqu'il pense, une foule de choses, qu'on ne pourrait, sans erreur et même sans absurdité , affirmer de l'objet de cette opération.

Il s'ensuit que si dans un ouvrage où le mot idée se rencontre à chaque page, on l'emploie sans en prévenir, tantôt pour signifier la pensée ou l'opération de l'esprit <[ui pense, tantôt pour signifier les objets internes de la pensée dont les philosophes supposent l'existence , l'auteur et le lecteur doivent nécessairement se perdre dans cette confusion. La plus grande faute de Locke est de n'avoir rien fait pour l'éviter , et elle l'a fait tomber dans quelques paradoxes que nous aurons occasion de remarquer. On peut se demander ici, quelle a été sa véritable opinion à ce sujet ? A-t-il cru que les idées sont les seuls ob-* jets de la pensée? ou bien a-t-il admis quelque sorte de pensée qui n'eût pas pour objet nécessaire des idées présentes à l'esprit ?

Il n'est pas facile de faire une réponse directe à cette question. D'un côté,*il déclare à plusieurs reprises, et dans les termes les plus clairs et les plus étudiés, qu'il exprime par le mot idée tout ce qui est l'objet de Tentendement, et quoi que ce puisse être qui occupe notre

, OPIîriOW DB LOCKE. 1^9

esprit Ioi*qu'il pease ^ il répète sans cesse que lesprit ne perçoit que ses propres idées ; que toute connaissance consiste dans la percepticm de leur convenance et de leur disœnveiiance, et ne peât s'étendre plus loin qu'elles : ce^ expressions^ «t beaucoup d'autres de la même valeur « supposent évidemment que l'objet de toute pensée est une idée^ et ne saurait être autre chose*

D'un autre coté, je suis persuadé que Lod&e aurait reconnu que nous pouvons penser à Alexandre *-le^ Grand, à la planète de Jupiter , et à mille autres choses qui ne sont point des idées dans aotre esprit , mais des objets existant par eux-mêmes et indépendamment de l'action de là pensée»

Comment expliquer cette coatradtctiou? Il n'y a qn'wn moyen ; c'est de dire que nous ne pouvons penser à Alexandre nt à la planète de Jupiter, à moins que nous n'ayons dans notre esprit une idée , ou , ce q^i Pd-* vieiit au même^ une image de ces objets. L'i^e d'Alexandre est une image.» une peinture, une. représenta-^ tion de ce héros dans mon esprit ; et cette idée est l'objet immédiat de ma pensée quand je pense à lui. Telle était certainement l'opinion de Locke, "et tous les philosophes l'ont partagée.

Mais, aûlieu de résoudre la difficulté, cette explication semble l'eavelopper d'une nouvelle obscurité. Lorsque je pense à Alexandre , on me dit qu'il y a une idée ou image d'Alexandre dans mon esprit, et que cette idée est l'objet immédiat de ma pensée: il is'ensuit nécessairement que ma pensée a deux objets, l'idée qui est dans mon esprit, et le héros représenté par cette idée; l'une, objet iminédiat de ma penaée, l'autre, objet aussi de ma pensée, mais non son c^jet immédiat. La conséquence semble au moins singulière ; car elle implique que toutes lés fois

ï8o ESSAI II. ^^CHAPITBE IX.

que je pense aux choses extérieures, ma pensée a deux objets : or, nous avons tous la conscience de nos pensées, et cependant la réflexion la plus attentive ne nous découvre en aucun cas cette duplicité d'objet ; car si nous voyoiis double quelquefois , c'est un phénomène d'une toute autre nature. Aucun philosophe n'a expressément confessé cette duplicité dans l'objet de la pensée , bien qu'elle résulte évidemment de l'admission d'un objet immédiat de la pensée, présent dans l'esprit, et distinct de l'objet extérieur.

Ce n'est pas tout. Qu'est-ce «qu'un objet de la pensée qui n'est pas son objet immédiat? Il est difficile, pour ne pas dire impossible , de le comprendre. Un corps en mouvement peut mouvoir un autre corps en repos, par le moyen d'un troisième corps interposé : ceci se conçoit aisément; mais comment concevoir un intermédiaire, entre l'esprit et sa pensée? Pensera un objet par l'entremise d'un milieu , parait une expression vide de sens, un seul cas excepté, celui où l'on dit qu'au moyen du signe on comprend la chose signifiée. En effet le signe naturel ou conventionnel introduit dans l'esprit la pensée de la chose signifiée. Mais dès que la chose signifiée est introduite dans l'esprit, elle devient un objet immédiat de la pensée comme le signe l'était auparavant : il y a ici deux objets de la pensée , mais qui le sont l'un après l'autre. Il n'en est pas de même de l'idée et de l'objet qu'elle représente.

Il me semble donc que si l'on veut soutenir que les idées sont les seuls objets immédiats de la pensée, on sera forcé d'accorder qu'elles sont les seuls objets de la pensée, et que les hommes ne sauraient penser qu'à des idées. Toutefois Locke croyait bien certainement que nous pouvons pensera mille choses qui ne sont pas des idées, mais la conséquence de son principe lui échappait.

OPINION DE LOCKE. iSl

Elle n'échappa ni à Berkeley, ni à Hume, quiaimèreiU mieux l'adopter que d'abandonner le principe d'oîi elle découle.

Peut-être le plus grand tort de Ijocke a-t-il été d'employer si fréquemment le mot idée, qu'il n'a pu lui conserver toujours le même sens.. On voit clairement que dans , une foule d'endroits, il n'entend rien de plus par idée que la notion ou la conception que nous avons d'un objet quelconque de la pensée, c'est-à-dire l'acte de l'esprit qui conçoit, et non pas Tobjet conçu. ,

Dans les éclaircissements qu'il donne sur ce mot ' , il dit qu'il l'emploie pour signifier tout ce que l'on entend par Janf orne, notion j espèce. Voilà donc troi« synonymes du mot idée : le premier et le dernier sont très-propres à exprimer le sens philosophique du mot , puisque ce sont les termes techniques, employés dans la philosophie péripatéticienne, ppur désigner les images des choses extérieures en nous, images qui, selon les principes de cette philosophie, sont les seuls objets de la pensée; mais le mot notion appartient à la langue commune, et le sens qu'elle y attache représente parfaitement l'acception populaire, mais nullement l'acception philosophique du mot idée.

Si Locke a confondu dans la définition même de ce mot les deux sens dont il est susceptible, on ne saurait s'attendre à les trouver soigneusement <Jistingués dans le cours de son ouvrage. Aussi rencontre-t-on quantité de passages qui seraient inintelligibles, si le mot idée ne signifiait ;, tantôt l'action de l'esprit , tantôt l'objet intérieur de cette action. Il est évident que l'auteur, n'ayant pas remarqué son ambiguité , l'emploie dans Tune ou l'autre

.' Avant- propos, $ S.

l8a ESSAI II. CHAPITRE IX.

aceeptioo, selon que le sens l'exige , et la plupart des lecteurs n'j oqt pas pris garde plus que luL

Le mot idée a dans Locke un troisième sens^ qui revient même assez souvent; il l'emploie pour désigner non plus les objets intérieurs , mais les objets extérieurs de la pensée. Il semble l'avoir remarqué lui-même^ et quelque part il s'en justifie. Ainsi quand il affirme y comme il le fait en milte endroits, que toute la coU'» naissance humaine consiste dans la perception de la eonvenànce ou de la disconvenance de nos idées., il faut ]»ien que, selon ses propres prineipes, il entende par idées tout ce qui peut être l'objet médiat ou immédiat y intérieur ou extérieur de la pensée; en un mot, tout ce qui peut être signifié par le sujet ou le prédicat d'une proposition.

Le mot idée a donc trois acceptions différentes dans X Essai sur V entendement ^ et l'auteur semble l'avoir employé tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre,, satis remar- <}uer la variation. Le lecteur qui donne toujours à ce qu'il Kt le sens le plus raisonnable, se laisse facilement aller à la même illusion. J'ai connu des personnes, disant bien connaître \Es$ai sur F entendement humain ^^\ soutenaient que le mot idée n'y signifie partout que pensée y et que lorsque l'auteur parle des id^s comme d'images qui existent dans l'esprit et qui sont les objets de la pensée, ce n'est là.qu'une manière de parler figurée, ou «me analogie. Je crois que- plusieurs passages du livre ne gagneraient pas médiocrement, s'ils pouvaient se prêter à cette interprétation.

Locke, du reste, n'est pas le seul philosophe à qui l'on puisse reprocher d'avoir négligé de distinguer les opérations de Tesprit de leurs objets. Quoique cette distinction soit familière au vulgaire , et qu'on en retrouve

OPmiON DE LOCKE. l83

J'empreinte dans toutes les langues, il n'est pas rare d^ yoir les philo$ophes la perdre de vue quand ils parlent des idées. Rien du reste n'est plu^ naturel ; car les idées étant des êtres fantastiques placés entre la pensée et son objet y semblent tour-à-tour se confondre avec l'une, se perdre ' dans l'autre , et reprendre par intervalle le rdie distinct qu'on leur a assigné.

C'est encore la théorie philosophique des idées qui a fait confondre toutes les opérations de l'entendement, sous le nom commun Ae perception. Locke n'est pas toutà-fait exempt de cette méprise, mais il la commet bien plus rarement que les philosophes qui sont venus après %àu Nous Sii^^Aovk^ perception dans la langue commune cette connaissance immédiate des objets extérieurs que JAOUS dieyoust:^ nos sens : voilà la signification propre et naturelle de ce mot , et quand on lui en donne une autre ^ ^'est par métaphore ou par analogie. Si je pense à une ehôae qui j^'e^iste pas, comme par exemple à la République de Platon , je ne dis point que je la perçois , mais que je la conçois, ou que je l'imagine; si je suis occupé d'une chosjB qui m'est arrivée hier, je ne dis point que je la perçois , tnaîs que je m'en souviens; si j'ai ta goutte, je ne dis point que je perçois la douleur, mais que je la sens; elle n'est pas un objet de perceptiop, mais de sensation et de conscience. Ainsi le vulgaire même distingue avec vérité les différentes opérations de l'esprit , et se garde bien d'imposer le même nom à des choses si différentes. Mais grâce à la théorie des idées, les philosophes sont persuadés que toutes ces opérations sont identiques , et doivent porter le même nom : chez eux, percevoir, sentir, se souvenir, imaginer, sont une seule et même opération de l'esprit qui consiste à percevoir des idées j et qui s'exprime par un seul et même terme. De là

vient que les philosophes parlent sans cesse des percep* lions de la mémoire , et des perceptions de V imagination. Ils font de la sensation une perception , et de tout ce que nous percevons par nos sens àe^ idées de sensation; et tantôt ils disent qu'ils ont la conscience des idées préseates à l'esprit, tantôt qu*ils les perçoii^ent.

Il peut sembler étrange que des hommes qui ont fait une si laborieuse étude des opérations de leur esprit, les expriment avec moins de propriété et de clarté que le vulgaire. Toutefois, il en est ainsi , et voici, je pense , la seule . explication qu'on puisse donner de ce merveilleux phénomène : le vulgaire ne cherche point de théorie pour expliquer les opérations de son esprit ; il sait qu'il voit, qu'il entend, qu'il se souvient, qu'il imagine, il ne sait rien de plus, et ce qu'il sent distincte ment, il l'exprime de même; mais c'est trop peu pour les philosophes de savoir que l'esprit fait de pareilles opéra* tions; ils se croient tenus de découvrir de quelle manière elles s'accomplissent ; ils veulent expliquer comment nous voyons, comment nous entendons, comment nous nous souvenons, comment nous imaginons; ayant inventé à cette fin l'hypothèse des idées , ils adaptent leur langage'à leur théorie , et de même qu'un mauvais commentaire nuit à l'intelligence du texte, de même une fausse théorie ne fait qu'obscurcir les phénomènes qu'elle ava^it pour objet d*expliquer.

Nous examinerons plus tard cette théorie; je voulais seulement montrer que si elle est fausse, il n'est pas étonnant qu'elle ait conduit de savants hommes à confondre des choses que les ignorants mêmes distinguent nettement, comme la langue vulgaire le témoigne. Celui qui se fie à un guide trompeur court plus de risque de s'égarer, que celui qui , sans connaître la route , s'en rapporte à ses propres yeux.

OPINION DE BERKELEY. .l85

Page 1