‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 4)Chapitre 35 sur 77 · OPINION DE BERKELEY · texte numérisé non relu

OPINION DE BERKELEY

Georges Berkeley, qui fut depuis ëvêque de Cloyne, publia sa Nouvelle Théorie delà vision en 1709, son Traité des Principes de la connaissance humaine en 1 7 10, et ses Dialogues d'Hylas et de PhilonoUs en 171 3, étant alors membre du collège, de la Trinité de Dublin. On le regarde généralement comme un excellent écrivain, et comme un raisonneur très-subtil et très-clair dans des sujets très-difBciles. Cependant la doctrine qu'il a émise dans ses ouvrages, et spécialement dans les deux derniers , a ^té jugée si absurde, que très-peu de gens sont convaincus que lui-même l'ait crue vraie, et qu'il ait voulu sérieusement la persuader aux autres.

Il soutient , et il se flatte d'avoir démontré par une foule de raisonnements appuyés sur les principes unanimes des philosophes, qu'il n'y a point de matière dans l'univers; que le soleil et la lune, la terre et les mers, nos propres corps et ceux de nos amis, ne sont que des idées dans nos esprits et n'existent que lorsque nous y pensons; ,que tout .cet univers, en un mot, ne comprend que deux classes d'êtres , des esprits et des idées.

Quelque ridicule que ce système paraisse au grand nombre qui regarde la réalité des objets sensibles comme .la plus évidente des vérités et comme une chose dont !un homme de bon sens ne saurait douter , les philosophes qui sont habitués à considérer les idées comme les

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objets immédiats de toutes nos pensées, ii*ont pas le droit d'en porter un jugement aussi sévère.

Descartes et ses successeurs leur ont appris que l'exis^ tence du monde matériel n'est point une chose évidente par elle-même , mais qu'elle demande à être démontrée par de bonnes preuves ; et quoique Descartes et beaucoup d'autres se soient efforcés de trouver ces preuves, on n'a pas reconnu, dans celles qu'ils ont produites, la force et la clarté désirables en une matière de cette importance; Norris a déclaré que la réalité de' la matière, après tout ce qu'on avait dit pour l'établir, lui semblait probable, mais non certaine; Mallebranche a pensé qu*elle reposait uniquement sur l'autorité de la révélation , et que toutes les autres preuves étaient insuffisantes ; enfin , d'autres ont représenté qu'un pareil argument n'était qu'un sophisme , puisque nous ne connaissons la révélation que par nos sens et qu'elle implique par conséquent lautorité de leur témoignage.

Ainsi la j>hilosophie moderne s'est appi^ochée gra»duellement de l'opinion de Berkeley, et quoi que d'autres puissent en penser, les philosophes n'ont pas le droit de la trouver absurde ni indigne d^examen. Plusieurs auteurs ont essayé de réfuter ses arguments, mais avec peu de succès ; d'autres ont avoué qu'ils ne pouvaient ni les réfuter , ni s'en laisser convaincre

Sans doute , Berkeley a fait peu de prosélytes ; cependant il est certain qu'il en a fait quelques-uns, et que, jusqu'à la fin de sa vie , il a défendu sa doctrine non*seulement comme vraie , mais comme extrêmement importante pour le progrès de la science et la défense de la religion. « Si l'on admet, dit-il dans la préface de ses « Dialogues , les principes que je vais tâcher de répandre « parmi les hommes, le« conséquences qui , à mon avis,

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« s'en suivroat immédiatement , seroot que lathéisrae et - c( le scepticisme tomben»! tolaleme&t ; que plusieurs «c poiâts embarrassants et obscurs se trouveront éclairce cis; que de grandes difficultés seront résolues; que a plusieurs parties inutiles des sciences en seront retran*- « chées ; que la spéculation sera désormais relative à la « pratique, et que les hommes seront ramenés des para- « doxes au bon sens. »

Dans sa Théorie de la vision , il se borne à avancer que les objets de la vue ne sont que de pures idées dans l'esprit. Il convient du reste, qu'il y a un monde extérieur et tangible qui existe , soit que nous le percevions ou non. Je ne saurais dire s'il s'en tenait là ^ parceque sou système n'était pas encore bien arrêté dans son esprit , ou parce qu'il croyait prudent de ne le produire qu« par tlegré; il a l'air d'insinuer ce dernier motif dans ses Principes de la connaissance humaine.

Cependant la Théorie de la vision, prise en elle-même et abstraction faite du système de l'auteur, contient des / découvertes importantes et qui marquent un génie supérieur. Berkeley distingue avec bien plus d'exactitude qu'on ne l'avait encore fait les objets immédiats de la vision , et ceux des autres sens dont l'action se mêle de bonne heure avec celle de la vue. Il prouve que nous ne percevons pas immédiatement la distance, mais que nous acquérons l'habitude de l'estimer, à Taide des autres perceptions qmi s'y joignent. C'est une observation très- importante, et ^ui, je crois , lui appartient entièrement ; elle répand une vive lumière sur les opérations de nos sens , et sert à résoudre plusieurs problèmes d'optique qui^ jusque-là y avaient été ou mal résolus ou jugés insolubles.

Observons toutefois que ^ingénieux auteur a négligé une distinction qui apporte quelque restriction à la gé-

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uéralitë de sou assertion. Il est vrai que la distance des objets à Tœil n'est point immédiatement perçue ; mais U est une autre distance, celle qui sépare deux objets dans le plan parallèle à l'œil , que nous percevons immédiatement; l'étendue visible et la iîgure visible, qu'il reconnaît pour des objets immédiats de la vision , impliquent que cette distance est visible. Les astronomes l'appellent distance angulaire , et ils la mesurent par l'angle que forment deux lignes tirées de l'œil aux deux objets distants ; mais elle est immédiatement perçue chez ceux mêmes qui n'ont jamais songé à cet angle.

Quoique depuis Berkeley on soit allé beaucoup plus loin que lui sur la manière dont nous apprenons à percevoir la distance d'un objet à l'œil, il lui reste la gloire d'avoir mis sur la voie. On lui doit également la distinction entre l'étendue et la figure que nous percevons par la vue, et celles que nous percevons par le tact; il consacra cette distinction par les dénominations diétendue et figuré visibles , et di étendue et figure tangibles. Il a observé que l'étendue tangible est le seul objet de la géométrie, quoique les géomètres n'emploient que des figures visibles dans leurs démonstrations.

La notion d^étendue et de figure telles que nous les acquérons par la vue, et ces mêmes notions telles que nous les acquérons par le toucher, sont tellement associées et confondues dès l'enfance dans les jugements que nous portons des objets , qu'il fallait une grande sagat;ité pour les séparer et pour rendre à chaque seiis ce qui lui appartient. «Combien n'est-il pas difficile , dit Berkeley luic( même , de rompre une union commencée de si bonne « heure, et fortifiée par une si longue habitude. » Dans tout le cours de \ Essai sur la vision^ il a lutté contre cette difficulté, avec le jugement et la rare pénétration qui

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