‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 4)Chapitre 36 sur 77 · OPINION DE BERKELEY · texte numérisé non relu

OPINION DE BERKELEY

le distinguent , et avec tout le succès qu on peut attendre d'une première tentative.

Berkeley a consacré les sept dernières sections de cet ouvrage à chercher quelles notions un être intelligent doué de la vue et privé du toucher, pourrait se former des objets sensibles. Cette investigation peut paraître oiseuse aux penseurs sîiperficiels; mais Berkeley n'en jugeait pas ainsi , et ceux qui sont en état de la suivre et de comprendre combien de phénomènes de la vision elle intéresse, partagent entièrement son avis. On peut dire qu'il y a déployé plus de puissance d'esprit que dans l'invention même de son système.

Aussi bien les colonnes qui soutiennent l'existence du monde matériel dans la philosophie moderne, ne sont pas si. fermes qu'il fallût la force d'un Samson pour les ébranler , et s'il faut admirer quelque chose dans le système de Berkeley, c'est bien moins le génie qu'il suppose que la hardiesse de l'auteur , à braver en le publiant les imputations de folie qu'il pouvait lui attirer de la part des ignorants ; car un homme bien convaincu de la doctrine universellement adoptée par les philosophes, n'a besoin que de courage pour mettre en question l'existence du monde matériel. Quant aux arguments , la doctrine lui en fournit d'irréfutables, te II y a des vérités , dit Berkea ley, si près de nous et si faciles à saisir, qu'il suffit « d'ouvrir les yeux pour les apercevoir ; et au nombre « des plus importantes , ajoute-t-il, me semble être celle- « ci, que la voûte éclatante des cieux, que la terre et tout « ce qui pare son sein , en un mot , que tous les corps « dont l'assemblage compose ce magnifique univers n'existe tent point hors de nos esprits '. »

Quant au principe qui le conduit à celte conséquence,

> Principes de ta connaissance humaine, § 6.

igo ESSAI II. CHAPITRE X.

Berkeley l'a posé dans la première phrase de son ouvrage, sous la forme d'un axiome; et en effet il a toujours été avoué par les philosophes. « Si nous passons en revue les ob- « jets de la connaissance humaine , il est évident, dit*il , que « ce sont ou des idées sensibles, ou des idées que nous per* « cevons en tournant nos regards sur les opérations et les ce modifications de notre esprit , ou enfin des idées que la « mémoire et l'imagination créent en reproduisant , en ' f( composant ou en divisant les premières. »

Tels sont les fondements du système de Berkeley. Si ce système estvrai^ le monde matériel n'est plus qu'un rêve qui a abusé les hommes depuis le commencement du monde.

Il semble que Berkeley aurait du établir avec soin les bases d'une telle doctrine ; cependant il se contente d'affirmer que le principe d'où il part est évident. S'il entend par-là qu^il est évident de soi-même, c'est en effet une bonne raison pour n'en offrir aucune preuve; mais j'ai peine à croire qu'il en soit ainsi. Les propositions évidentes par elles-mêmes, sont celles dont la vérité frappe toute personne de bon sens, qui entend la signification .des termes, et qui est libre de préjugé. Or, le principe de Berkeley , que tous les objets de la connaissance humaine «ont des idées de notre esprit, porte- 1 -il ce caractère ? Loin de le penser , je crois au contraire qu'il sera jugé improbable , pour ne pas dire absurde , par quiconque n'a pas reçu les leçons des philosophes. L'homme le plus borné considère le soleil et la lune, la terre et la mer , comme les objets immédiats de sa connaissance^ et il ne serait pas aisé de lui persuader que ces objets ne sont que des idées de son esprit, et cessent d'exister dès-qu'il cesse d'y penser. Si j'ose parler de mes propres sentiments, il fut un temps où je croyois si bien à la doctrine des idées , que j'embrassai pour être consé-

' OPINIOir DE BERKELEY. IQf

quent tout le système de Berkeley. Mais de nouvelles conséquences tout aussi rigoureuses ^ mais pour moi plus péni* blés à adopter que la non existence de la matière^ s'étant révélées à mon esprit^ je m'avisai de me demander sur quelle évidence reposait doûc ce principe célèbre^ c|U6 les idées sont les seuls objets de la connaissance? Depuis quarante ans que cette pensée m'est venue, j'ai ch^erché cette évidence avec impartialité et bonne foi ; mais je n'ai rien trouvé que l'autorité des philosophes.

Plus tard j'aufiai occasion de développer ce résultat de mes recherches ; pour le moment il me suffit de fairie remarquer que tous les raisonnements de Berkeley contre le monde matériel s'appuient sur le principe des idées , et qu'il l'a admis comme l'avait fait avant lui tous les philosophes j sans rien dire pour en montrer l'évidence.

En supposant qiie ce principe soit vrai , le système de Berkeley est inattaquable , et ses raisonnements sans re^ plique; tout ce que vous percevez est une idée, et une idée ne peut exister que dans un esprit ; elle n'existe que quand elle est perçue, et rien ne ressemble à une idée si ce n'est une idée«

Il sentait si bien que la conséquence découlait naturellement et sans effort du principe, qu'il s'accuse sans cesse de prolixité. «Pourquoi s'étendre, dit-il, et revenir si « souvent sur une chose qu'en «ne ligne où deux, oh peut c< démontrer.avec la dernière évidence à tout esprit capable « de la moindre réflexion'. » Il s'étend cependant, parce que la prudence l'avertit qu'il ne sufEt pas d'une ligne ou deux y quelle que soit leur force, pour faire adopter au monde une opinion qui se présente au premier coup d'œil comme un monstre d'absurdités << Quoique je ne connaisse « point de vérité , dit-il , d'une démonstration plus rigou-

' Principes, § **•

lOa ESSAI II. CHAPITRE X."

(i reuse et plus simple, cependant comme elle a contre elle « une nuée de préjugés et les habitudes de l'entendement, « je ne puis m'attendre cjue les hommes l'aperçoivent' clai- « rement et s'y attachent avec fermeté. Je sais qu'il y faut a du temps et de la peine, et que je ne puis parvenir à « éveiller et à fixer l'attention , qu'en répétant vingt fois « la même chose , tantôt sous un point de vue, tantôt sous « un autre '. »

C'est pour cela que Berkeley développe longuement sa doctrine, qu'il la présente sous toutes les faces, qu'il en suit toutes les conséquences , et qu'il va au-devant de tous les préjugés et toutes les préventions qui la repoussent. C'était déjà une entreprise difficile de la traduire dans la langue commune, et de la revêtir d'expressions intelligibles. Il n'y a que ceux qui l'ont sérieusement étudiée qui sachent combien il faut de temps et d'habitude pour parvenir à s'entendre soi-même quand on la médite^ ou à être clair quand on veut l'exposer aux autres.

Berkeley prévit la double opposition que son système éprouverait , et de la part des philosophes , et de la part du vulgaire qui obéit aux inspirations de la nature. Quant aux philosophes , il les brave hautement; mais il redoute beaucoup plus le commun des hommes. Il prend infiniment de peine , et use même d'un peu d'artifice pour se concilier leur faveur et les attirer dans son parti.

On le remarque particulièrement dans ses Dialogues. Dès le commencement du premier , il déclare que, depuis quelque temps , « il a entièrement abandonné plusieurs « des notions sublimes qu'il avait puisées dans les écoles «c des philosophes , en échange des opinions vulgaires. » <c Et je vous avoue, dit-il^ à Hylas, son interlocuteur,

' Dialogue If.

OPINION DE BEARELET. IgS

«que depuis ce retour des notions métaphysiques aux c( préceptes simples et clairs de la nature et de ce qu'on <( appelle le sens commun , je me trouve merveilleuse<- <!r ment éclairé, et je suis en état de comprendre facile^ a ment un grand nombre de choses, qui me paraissaient « auparavant comme autant de mystères et autant d'é- « nigmes ^ — Si l'on admet ces principes, dit-il, dans la pré- « face de ses Dialogues ^ les hommes seront ramenés des «paradoxes au sens commun.» Toutefois, il reconnaît en même temps, que ces principes sont en grande oppo* sition avec les préjugés philosophiques, qui ont si longtemps prévalu contre le sens cœnmun et les opinions naturelles du genre humain.

Lorsque Hylas dit à Philonoûs , « Vous ne me persuaderez jamais que nier la matière ou la substance « corporelle , ce ne soit une chose qui répugne au sen- «jtiment universel des hommes,» Philonoûs répond : a Je souhaiterais de tout mon cœur qu'on exposât bien « nos deux opinions , et qu'on les soumît ensuite au jua gement de gens de bon sens , et qui ne fussent point pré- « venus des préjugés qu'on puise dans les écoles. Repré- « sentez-moi comme quelqu'un qui s'en rapporte à ses (c sens , qui pense connaître les choses qu'il voit et qu'il « touche, et qui ne forme aucun doute sur leur existence. « Si Ton entend par substance matérielle les seuls corps « sensibles, ceux qu'on voit et qu'on touche, (et j'ose dire ce que la partie du monde qui ne philosophe pas, n'entend « autre chose), je suis plus certain de l'existence de la ma- <K tière que vous et (|u^aucun philosophe. Si quelque tt chose peut éloigner le commun des hommes des sentice ments que j'épouse , c'est de croire mal*à-propos que je

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HI. . l3

«nie la réalité des choses sensibles; mais comme c'est •« vous qui êtes dans cette erreur et non moi^ il s'ensuit « que, dans le vrai, c'est contre votre sentiment; et non -iç contre le mien, que doit se tourner l'aversion générale. -^ <d Je consens d'en appeler au sens commun des hommes , «c pour décider de la vérité de mon opinion. — Je suis d'une te trempe d'esprit vulgaire , assez simple pour croire mes <« seiis,^t pour laisser les choses comme je les trouve. — « Je ne pourrai de ma vie m'empêcher de croire que la ff neige est blanche, et <}ue le feu -est chaud ': »

Lorsque Hylas est entièrement converti , il dit à Philonoûs : « Après tout , la dispute sur la matière , dans la « stricte acception de ce mot , roule uniquement entre «vous et les philosophes, dont je reconnais que les prinacipes ne. sont à beaucoup près, ni si naturels, ni si « conformes soit à la manière ordinaire de penser des «hommes, soit à rÉcriturerSainte, que les vôtres V» Philoooûs dit, en finissant : a Je ne suis point auteur de « nouveaux sentiments. Tout ce que j'ai tâché de faire « dans nos entretiens^ ça été de réunir, pour ainsi dire, « et en même temps de mettre dans un plus grand jour, « des "vérités peu claires qui avaient été jusqu'ici comme « partagées entre le vulgaire et les philosophes. Le vul- « gaire pense que les choses -qu'il aperçoit immédiatement « sont les choses réelles, et les philosophes soutiennent « que les . choses qu'on aperçoit immédiatement sont « des idées qui n'existent que dans l'esprit ; joignez en- « semble ces deux sentiments, et la conclusion que vous « pourrez tirer de cette réunion sera la substance de ce « que j'avance^. » Et il conclut en observant: « Que les « mêmes principes qui, au premier coup d'œil, paraisse saient conduire au scepticisme, ramènent, après qu'on

* Dialogttelli, pages aoi, 20a, io3. — * Page aS/j. —^pagç ,35^

OPmiON DE BERKELEY. IqS

u les a suivis jusqu'à un certain point , aux notions ordi- «c naires que suggère le simple bon sens, y^

Ces passages font assez voir combien Berkeley mettait de prix à concilier son système avec les inspirations du sens commun , pendant que l'on ne voit percer nulle part lé désir de le concilier avec les doctrines des philosophes. Sa prétention est de prendre parti avec le vulgaire con-? tre ceux-<;i, et de revendiquer les droits du sens commun contre leurs innovations. Que n'a*t-il poussé la méfiance des doctrines philosophiques jusqu'à douter du dogme très-philosophique sur lequel repose son système, savoir, que les choses immédiatement perçues par nos sens ne sont que des idées dans notre esprit?

Du reste, accorder l'opinion du vulgaire avec la sienne, n'est pas, après tout , une chose si aisée ; et ce n'est, ce me semble, qu'en leur faisant violence à l'une et à l'autre, et en les altérant , qu'il en vient à bout.

Selon lui l'opinion vulgaire se réduit à ceci , que les choses perçues par les sens existent réellement : il en convient; car ces choses, dit-il, sont des idées en nous, ou des collections d'idées , auxquelles nous donnons un nom, et que nous considérons comme des réalilés : elles sont les objets immédiats de la faculté de sentir, et elles existent véritablement. Quant à l'opinion que ces choses ont une existence extérieure absolue , indépendante de l'esprit qui les perçoit, ce n'est point,. à son avis ^ une notion du sens commun, mais une subtilité philosophique. Et.de même les philosophes seuls ont inventé la notion d'une substance matérielle , suhstratum ou soutien de ces coliec* tions de qualités sensibles auxquelles nous donnons les noms à^ pomme ou de we/o/î;. elle n'a pénétré chez le vulgaire que par les enseignements des philosophes. La substance n'étant pas un objet sensible, le vulgaire n'y a

196 ESSAI II. C5APITRI X.

jamais pensé : on lui a appris à se servir du mot, mais il n'entend par ce mot que la collection des qualités sensi-> bles que leur association constante lui a donné Thabitude de considérer comme une seule chose , et de désigner par un seul nom.

Après avoir ainsi rapproché Topinion commune de la sienne, Berkeley, de son côté, Êiit quelques pas au»de]^nt d'elle, et il avoue que les choses sensibles ont une existence réelle hors de l'esprit de telle ou telle personne: Mais entre les Matérialistes et moi , dit-il , il s'agit de sa-» voir si elles ont une existence absolue, distincte de la perception que Dieu en a , et extérieure à tous les esprits? A la vérité, ajoute-t-il, quelques payens et quelques philosophes l'afBrment; mais les idées, que l'Écriture- Sainte nous donne de la Divinité , ne nous permettent pas de le croire'.

Mais ici se présente une objection^ qui réclamait toute son habileté. Les idées de mon esprit ne peuvent être identiquement les mêmes que les idées d'un autre esprit^ si donc , les choses que je perçois ne sont que des idées ; elles n'existent plus nulle part, dès que je cesse de les per^ cevoir ; le même objet ne peut être perçu par deux ou plusieurs esprits.

A cela Berkeley répond , que cette objection n'a pas moins de force contre l'opinion des Matérialistes que contre la sienne. Mais la difficulté consiste à faire coïncider son opinion avec les notions du vulgaire; car le vulgaire croit fermement que les objets de ses perceptions contî^ nuent d'exister quand la perception a cessé ; et il n'est pas moins persuadé que quand dix personnes regardent le soleil ou la lune, elles voient toutes le même objet.

% In Deo vmmus, movemur ettumus.

OPIHION DE BERKELEY. I97

Voici la réponse de Berkeley : a Je soutiens que si l'on (c prend le terme même dans l'acception vulgaire , il sera c( certain alprs et nullement contradictoire aux principes ^ « que je défends , que différentes personnes pourront « apercevoir la même chose , ou que la même chose ou (c la même idée pourra exister dans différents esprits ; a mais les mots sont d'institution arbitraire , et puisque (C les hommes ont coutume d'appliquer le mot mêmeàdMS (( des occasions où ils ne s'aperçoivent d'aucune diversité ce ou variété , et que je ne prétends rien changer dans leurs c( perceptions, il suit de là que , comme on a dit ci-devant « que plusieurs personnes voyaient la même chose , on ta pourra continuer de se servir dans des circonstances <£ semblables des mêmes expressions, et cela sans s'écarter « ni de la propriété du langage^ ni de la vérité des choses. (C Mais si l'on prend le terme même dans l'acception des «philosophes, lesquels prétendent avoir une notion ab- « straite de l'identité , alors suivant les différentes définice tions qu'on en donnera (car ce n'est pas une chose dont « on soit d'accord , que cette identité philosophique ) , il a pourra arriver, ou il ne sera point possible que différence tes personnes aperçoivent une mémechose. Je m'imagine, (C au reste, qu'il importe très-peu que les philosophes ju- « gent ou ne jugent pas à propos d'appeler une chose la ce même..,. Les hommes peuvent disputer sur l'identité et a la diversité, sans qu'il y ait aucune différence réelle ce dans leurs pensées et leurs opinions, si on les considère ee abstraction faite des noms qui les expriment'. »

Il me semble, en définitive, que dans ses efforts pour concilier son système avec l'opinion du vulgaire , Berkeley va plus loin que la raison ne peut l'accompagner. Il re-

' Dialog. m, p. a34, %^5, a36, a38.

doutait 9 dans une controverse de cette espèce, de laisser le sens commun contre lui; et il avait raison de le regarder comme son plus formidable adversaire.

Il a mis beaucoup d'art et de soin à dégager son système des conséquences fâcheuses, que des esprits superficiels pouvaient lui imputer dans la pratique de la vie. Il fait voit* que son opinion ne détruit ni ne change nos plaisirs et nos peines , et que nos sensations agréables ou désagréables, restent ce qu'elles sont dans tout autre système, c'est-à-dire des choses réelles et les seules qui nous intéressent. Leur production est assujétie à certaines lois de la nature , qui nous dirigent dans la recherche des unes et dans la fuite des autres; peu nous importe après cela qu'elles soient produites immédiatement en nous par l'action d'un être puissant et intelli-^ gent , ou par la médiation d'un être inanimé qu'on appelle matière.

Les preuves de l'existence d'un Dieu, loin d^être af^ faiblies , semblent au contraire plus frappantes dans son hypothèse que dans l'hypothèse commune. Les pouvoirs dont on suppose la matière douée, ont toujours été l'arme favorite des athées, et c^est à elle qu'ils ne cessent de recourir pour la défense de leur système; or, cette arme est brisée , si la matière disparaît de l'univers. En tout ceci les raisonnements de Berkeley sont justes et ingénieux. Mais il reste une conséquence bien triste qu'il semble n'avoir pas aperçue , et dont il est difficile de laver son système ; la voici r

. Si son hypothèse ne compromet point les preuves de

l'existence de Dieu, elle semble n'en laisser aucune de

J'existence de nos semblables. Lorsque je dis mon père y

ma mère y mon frère y ces trois noms n'expriment que des

collections d'idées ; et comme ce sont des idées de mon

OPmiON DE BERKELEY. I99

esprit , elles ne peuvent avoir avec un autre esprit la relation qu'elles ont avec le mien^ pas plus que la douleur que je sens ne peut être la douleur sentie par un autre. Je ne puis rien trouver dans le système de Berkeley qui rende même probable l'existence d'êtres intelligents semblables à moi , et qui soient avec- moi dans les rapports de père, de mère , de frère, d'ami ^ du deconcitoy-en; je reste seul dans l'univers ; je suis l'unique créature que Dieu y ait placée ; je me sens^ en un mot, dans cet état désespéré à'égoîsme , où l'on dit que la philosophie de Descartes conduisit quelques-uns de ses disciples.

Comme de toutes les opinions avancées par les philo^ sophes, celle de Berkeley est la plus extraordinaire et la plus propre à couvrir la philosophie de ridicule. aux yeux des hommes simples, qui obéissent aux inspirations de la nature et du sens commun, je pense qu'il ne sera pas inutile de remonter à la doctrine qui contenait ce système, d'observer son origine, et de suivre ses progrès jusqu'au temps oîi elle a paru si solidement établie^ qu'un savant et pieux évêque n'a pas craint d'en produire les dernières conséquences, comme découlant de principes généralement re^ çus et comme très -favorables à la science et à. la reUgion.

Sous le règne de la philosophie péripatéticienne,, les esprits étaient plus disposés à dogmatiser qu'à douter; l'existence des objets sensibles était regardée comme un premier principe , et la doctrine reçue considérait L'espèce sensible ou l'idée comme la forme même de l'objet qui pénètre dans l'esprit après s'en être détachée. On ne trouve donc dans cette philosophie aucune trace de scepticisme sur l'existence de ta matière.

Descartes mit tout en question , même ce qui avait été regardé jusqu'alors comme premier principe. Il rejeta

îioa ESSAI II. CHAPITRE X.

rémission des espèces ou idées sensibles; mais il continua de soutenir que ce n'est point l'objet extérieur que nous percevons immédiatement , mais une idée ou image de cet objet présent dans notre esprit. Cette opinion conduisit quelques-uns de ses disciples à nier toute autre existence que la leur et celle de leurs idées : ce fut ceux* là qu'on appela J^mstes.

Pour lui, soit qu'il craignît les censures de l'Église qu'il prenait grand soin de ne point provoquer, soit qu'il ne voulût pas exposer sa philosophie tout entière au ridicule sous lequel les Egoïstes succombèrent , soit qu'il cédât à sa conviction , il résolut de maintenir le monde matériel. Mais l'existence de la matière n'étant point, selon ses principes , un fait primitif, il fut obligé d'avoir recours pour la démontrer à des arguments tirés de loin et fort peu concluants. Quelquefois il se borne à dire que nos sens nous étant donnés par Dieu , qui ne peut trom* per , nous devons croire à leur témoignage. Mais cet argument est faible ; car , selon ses principes , nos sens ne nous apprennent qu'une chose , c'est que nous avons certaines idées; or, si nous tirons de ce témoignage des conclusions qu'il ne contient pas, c'est nous qui nous trompons. Aussi , pour fortifier cet argument , ajoute-t-il quelquefois, que nous sommes naturellement portés à croire qu'il existe un monde extérieur correspondant à nos idées.

Ce penchant naturel ne paraissait point àMallebranche line preuve suffisante : à ses yeux l'existence de la matière est un article de foi , et ne saurait être démontrée par la raison. Il n'ignore pas que la foi nous vient par le sens de l'ouïe , et qu'on peut dire que les prophètes , les apôtres et les miracles , ne sont que des idées de notre esprit; mais à cela il répond , que bien que ces choses ne soient

OPINION DE BERICELET. 201

que des idées , la foi les change en réalités ; et îl espère que cette réponse satisfera ceux qui ne sont pas trop difficiles.

Il est singulier que Locke, qui a tant écrit sur les idées, n'ait pas aperçu les conséquences qui sortent d'elles* mêmes de sa doctrine, et que Berkeley en a déduit sans le moindre effort Locke ne voulait sûrement pas que l'on pût charger la doctrine des idées de pareilles cousé^ quences. Il avoue qu'il ne regarde l'existence d'un mondé matériel ni comme un premier principe , ni comme sus* ceptible d'être démontrée rigoureusement; mais il ne laisse pas de l'appuyer des meilleurs raisonnements qu'il peut trouva; et si on ne les juge pas tout-à-fait convaincants , il observe qu'après tout nous avons un degré de certitude. suffisant pour nous diriger dans la poursuite du bien et la fuite du mal que nous pouvons recevoir des. objets extérieurs, et que c'est là tout ce qui nous importe '.

Il y a cependant dans Locke un passage qui pourrait faire présumer qu'il avait entrevu le système de Berkeley, mais qu'il n'a pas jugé à propos de le mettre au jour ; ce passage se trouve dans le chap. X du 4* livre, § i8. Locke vient de prouver l'existence d'une intelligence éternelle ; il répond à ceux qui s'imaginent que la matière doit pareillement être éternelle , parce que nous ne saurions comprendre comment elle aurait été (a\,ite de rien ; et après leur avoir demandé si la création des esprits suppose moins de pouvoir que la création de la matière , il ajoute : « Peut-êtrçque si nous voulions nous éloi- « gner un peu des idées communes, donner l'essor à notre tf esprit, et nous engager dans l'examen le plus profond

' Xiv. JV, ch. XI, S 8 et lo.

a02 ESSAI II. CHAPITRIE X.

« que nous pourrions faire de la nature des choses, nous ce pourrions en venir jusqu'à concevoir, quoique d'une « manière imparfaite , comment la matière peut d'abord «avoir été produite et avoir commencé d'exister par « le pouvoir de ce premier être éternel ; mais on verrait « en même temps que donner l'être à un esprit, c'est un « effet de cette puissance étemelle et infinie , beaucoup ^ plus mal aisé à comprendre. Mais parce que cela m'é- « carterait peut-être trop des notions sur lesquelles là ce philosophie est maintenant fondée dans le monde , je ce ne serais pas excusable de m'en éloigner si fort , ou de ce rechercher, autant que la grammaire pourrait le perce mettre, si, dans le fond, l'opinion communément étace blie est contraire à ce sentiment particulier; j'aurais ce tort, dis-je, de m'engager dans celte discussion, surce tout dans cet endroit où la doctrine reçue me donne <e des moyens suffisants pour atteindre mon but. »

Il paraît d'après ce passage, j^ que Locke avait dans l'esprit un système encore mal développé peut-être, auquel il s'était élevé en approfondissant la nature des choses, et en secouant le joug des notions vulgaires; ^^ que ce système s'écartait si fort des principes de la philosophie de son temps, qu'il jugea convenable de le renfermer dans sa pensée ; 3^ qu'au fond , cependant , la différence était peut-être plus dans les mots que dans les choses; 4° qu'enfin ce système aurait pu donner à entendre , quoique d'une manière imparfaite et obscure, la création de la matière; mais qu'il n'aurait été d'aucun secours pour expliquer la création des esprits. Tels sont les caractères du système que Locke avait entrevu , et qu'il jugea prudent de supprimer. Ne pourrait-on pas en induire que ce système était le même , ou à peu-près le même que celui de Berkeley ? Selon Berkeley , la création du monde ma-

OPmiOir DE BERKELEY. 2o3

tériel signifia seulement que Dieu résolut dans un temps déterminé de produire des idées dans les intelligences finies, et qu'il le fit dans cet. ordre et selon ces règles que nous appelons lois de la nature. Il est certain qu'il n'y a aucune difficulté à concevoir la création de la matière dans cette hypothèse : Berkeley le remarque et s'en prévaut ; il ne l'est pas moins , qu'elle ne jette pas la moindre lumière sur la création des esprits ; ainsi tout ce que Locke donne à entendre de son mystérieux système, s'applique exactement à celui de Berkeley. Si l'on considère en même temps que le système de Berkeley n'est que la conséquence naturelle de la doctrine de Locke, conséquence inévitable et qui se présente d'elle-même , on peut raisonnablement conjecturer qu'elle n'avait pas échappé à Locke , mais qu'il a cru devoir laisser à d'autres la tâche de développer ses principes dans toute leur étendue , lorsqu'ils seraient affermis par le temps et capables de soutenir le choc du sens commun.

Norris dans son Essai sur la théorie du monde idéal et intelligible j publié en 1701, observe que le monde matériel n'est point une chose qui tombe sous les sens , puisque la sensation est au-dedans de nous et n'a point d'objet : il conclut de là que son existence ne peut être établie que par le raisonnement , et n'est pas une chose évidente.

On voit par le détail où nous venons d'entrer, que la doctrine des idées, telle qu'elle fut modifiée par Descartes, menaçait depuis long-temps le monde matériel , et que malgré les efforts des philosophes pour conserver et la matière et la doctrine, ils trouvaient de la difficulté à les sauver ensemble. Daps cet état de choses , Berkeley le premier eut la hardiesse de sacrifier le monde et de l'offrir en holocauste à la philosophie des idées.

Nous ne devons pas oublier , dans cette esquisse histo-

rique, un écrivain d'une réputation bien inférieure, Arthur Collier , recteur du collège de Langîord-Magna , près de Sarum, Il publia en 1713, sous le titre de Clauis universalis ou Nouvelle recherche de la vérité^ un livre où il soutient non-seulement que la matière n'existe pas , mais qu'elle est impossible. Ses arguments sont les mêmes en substance que ceux de Berkeley; et il en connaît bien toute la force. Il ne manque pas de pénétration métaphysique ; mais son style est désagréable par les jeux de mots, les néologismes , les termes scolastiques , les obscurités dont il est rempli ; Descartes , Mallebranche , Norris , lui sont familiers , ainsi qu'Aristote et les Scolastiques ; mais ce qui est singulier , c'est qu'il ne paraît pas avoir entendu parler de Locke dont XEssai avait été publié vingt -quatre ans auparavant, ni de Berkeley dont le preinier ouvrage Tétait depuis trois ans.

Il déclare que sa conviction de la non-existence du monde matériel a précédé son livre de dix ans ; il est loin de penser comme Berkeley , que le vulgaire soit de son opinion ; si par hasiard son livre fait quelques disciples, et malgré les nenf démonstrations qu'il contient il ne' s'en flatte pas, il prend peine à prouver qu'ils pourront, malgré leur opinion , s'entretenir des choses matérielles avec les autres hommes dans le langage ordinaire; il raconte qu'il a été lui-même tourmenté de scrupules à ce sujet, et que s'il n'était pas parvenu à les vaincre, il n'eût jamais ouvert la bouche; mais il a considéré que Dieu luimême avait parlé aux hommes dans ce langage, qu'il l'avait par là $ancti6é pour tous les fidèles , et qu'enfin dans les âmes pures tout est pur.. Il croit au reste sa doctrine très-utile, surtout à la religion; et il en fait usage pour mettre à fin la controverse de la présence réelle dans TEiicharistie.

OPINION DE BERKELEY. ' ao5

J'ai pris la liberté de donner ce court aperçu du livi^ de Collier j parce que je le crois rare et peu connu : je n'en ai jamais vu qu'un seul exeniplaire , qui est à la bibliothèque de l'Université de Glascow.

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