SENTIMEHT DE BEEKEL1LT SUE LA KA.TURE BES ID^ES
Je passe sous silence les opinions de Berkeley, sur les idées abstraites y sur l'espace et sur le temps : je les ferai connaître en leur lieu; mais je dois m'arrêter ici sur une partie de son système, dans laquelle il semble s'être écarté de la doctrine reçue touchant les idées.
Quoiqu'il débute dans ses Principes de la connaissance humaine par déclarer qu'il est évident que les seuls objets delà connaissance sont des idées et quoique tout son sys* tème repose sur ce principe, cependant il reconnaît dans le cours de l'ouvrage qu'il y a des objets de notre connaissance qui ne sont pas des idées , mais des choses douées d'une existence propre et permanente. Ces objets, dont nous n'avons pas d'idées, sont nos propres esprits et leurs diverses opérations, les autres intelligences finies, et l'intelligence suprême. Ce qui fait que nous n'avons point d'idées des esprits et de leurs opérations ^ c'est que les idées étant passives, inertes, privées de la pensée, elles ne peuvent représenter des êtres actifs qui pensent et qui veulent.' Nous avons des notions des esprits , tnais nous n'en avons pas d'idées. Nous savons ce que c'est que penser, vouloir et percevoir, et nous pouvons raisonijer sur les êtres doués de ces facultés; mais nous n'avons point l'idée, de
ao6 ESSAI II. CHAPITRE XI.
la pensée, de la volonté, de la pert^eption. L'esprit est la seule substance oîi les êtres qui ne pensent pas , c'est-àdire les idées, puissent exister; or, il est évidemment absurde que cette substance qui soutient ou perçoit les idées y soit elle-même une idée ou quelque chose de semblable.
Berkeley observe, en outre, a que tout rapport iui- <c pliquant un acte de l'esprit , on ne peut pas dire avec ce propriété que nous ayons des idées , mais bien que nous <x avons des notions des rapports qui existent entre les ce choses. Si cependant on veut, avec les philosophes mo- (c dernes, étendre le mot idée aux esprits, aux actes, aux ce rapports, ce n'est, après tout, qu'une affaire de mots. (( Toutefois il importerait à la clarté et à la propriété du r< langage, de ne point confondre sous un même nom, des ce choses d'une nature différente <. »
Ceci est une partie importante du système de Berkeley^ et mérite notre attention. Il s'ensuit que les objets de la connaissance humaine se divisent en deux classes : la première comprend les idées que nous recevons par nos sens : elles n'existent que dans l'esprit de ceux qui les perçoivent, et cessent d'être, dès qu'elles cessent d'être perçues; les esprits, leui*s actes, les rapports des clioses> forment la seconde classe : nous avons des notions et non des idées des objets qu'elle renferme ; aucune idée ne peut les représenter , ni avoir avec eux la moindre ressembladce; cependant nous savons ce qu'ils sont; et sans idées nous pouvons en parler, en raisonner , et nous entendre.
Cette doctrine sur les idées s'éloigne tout-à->fait de celle de Locke. D'après le système de ce dernier , il n'est point de connaissance possible sans idées : toute pensée en a une pour objet immédiat; d'après celui de Berkeley, les objets les plus importants sont connus sans idées. Il y a ,
» Principes,^ i4a.
SENTIMENT DE BERKELEY. aoy
selon Locke, deux sources de nos idées, la sensation et la réflexion; selon Berkeley, il n'y en a qu'une, la sensation , parce qu'il n'y a point d'idées qui correspondent aux objets de la réflexion; nous les connaissons immédiatement sans idées. Locke divise nos idées en idées de substances, de modes et de relations; le système de Berkeley n'admet point d'idées de substances et de relations ; et même, parmi les idées démodes, il rejette celles des opérations de notre esprit, dont nous avons des notions mais point d'idées.
Nous devons rendre justice à Mallebranche, et reconnaître que sur ce point , comme sur beaucoup d'autres , il se rapproche de Berkeley bien plus que ce dernier ne veut l'avouer. Mallebranche distingue quatre sources de la connaissance ; les idées ne sont que Tune des quatre. Il affirme , que nous n'avons pas d'idées de notre esprit et de ses modifications, et que nous le connaissons directement et sans intermédiaire par la conscience. Peut-être ces deux savants hommes démêlaient-ils dans le système des idées les conséquences que Hume en a tirées plus tard , et par respect pour la religion ont- ils voulu les prévenir, en modifiant le principe d'où elles découlent.
Quoi qu'il en soit, si pour connaître un si grand nombre de choses les idées ne sont point nécessaires, il est naturel de se demander si elles le sont véritablement pour connaître les autres? Car, peut-on dire, si nous avons la faculté de concevoir le monde des esprits sans l'intermédiaire des idées, pourquoi n'aurions-nous pas la faculté de concevoir le monde matériel sans leur secours ? la conscience et la réflexion nous procurent la notion directe des esprits et de leurs attributs, pourquoi nos sens ne nous procureraient-ils pas la notion directe des corps et de leurs qualités?
Berkeley a prévu cette objection, et il la met ainsi
dan» la bouche d'Hylas : a Si vous prenez le parti de (( me dire que vous pouvez concevoir l'esprit de Dieu « sans en avoir une idée , pourquoi ne pourrai&je pas au (( même titre concevoir l'existence de la matière bien (( que je n'en aie pas d'idée? » Voici la réponse dé Phi* lonoûs : <c Ni vous n'apercevez la matière objectivement , c( comme vous apercevez les êtres destitués d'activité , (( ou les idées; ni vous ne la connaissez par un acte réflé* (( chi, comme vous vous connaissez vous-même; ni vous (( ne l'apercevez par la médiation, ou de vos idées, ou (( de votre propre être, et au moyen de sa ressemblance, (( avec l'une ou l'autre de ces deux espèces d'êtres; ni « vous ne pouvez enfin en conclure l'existence, par la voie « du raisonnement, de ce que vous connaissez immédiate tement : choses qui concourent toutes à rendre la con* (( sidéra tion de la matière fort différente à l'égard dont a nous parlons de celle de la Divinité '. »
' Quoique Hylas se déclare satisfait de cette réponse , j'avoue qu'elle ne me contente point; car si je puis en croire les facultés dont Dieu m'a doué, je perçois ob/éC' twement la matière; en d'autres termes, quelque chose d'étendu et de solide, qui peut être mesuré et pesé, est l'objet immédiat de ma vue et de mon toucher ; et cet objet , je le prends pour la matière , et non pour une idée ; et quoique les philosophes m'enseignent que c'est une idée, et que ce n'est pas la matière que je touche, jamais je n'ai pu le voir en observant attentivement mes propres perceptions.
Berkeley aurait dû expliquer en quoi consiste la différence des idées et des notions. Le sens du mot notion est très-clair; tout le monde entend par-là la conception d'une chose qui est l'objet de notre pensée. Une notion
X Dialogue III.
SENTIMENT DE BERKELEY. aOg
est donc Tacteque Tesprit fait, quand il conçoit quelque chose. L'objet de la conception ou de la pensée peut être dans l'esprit, ou hors de l'esprit; il peut exister ou ne pas exister ; il peut avoir existé ou devoir exister un jour; mais la notion que j'en ai^ est un acte de mon esprit, qui existe quand je pense à cet objet, et qui cesse d'exister quand je cesse d'y penser. Le mot idée , dans le lan* gage populaire, a exactement le même sens; mais les phhlosophes lui en ont donné un autre qu'il n'est pas facile de déterminer.
Tout le système de Berkeley roule sur cette autre acception , et sur la différence qui s'ensuit entre les notions et les idées. Qu'est-ce donc, selon lui , que Vidée opposée a la notion ? 11 est important de le découvrir; tâchons de l'apprendre de sa propre bouche.
Nous pouvons observer d'abord, qu'il reconnaît deux sortes d'idées, les idées de sensation^ et les idées d^ima^ ^nation, «Les premières, dit-il, imprimées dans nos sens i< par l'Auteur de la nature, sont appelées choses réelles; « les autres, que l'imagination produit, étant moins régu- « Hères, moins vives et moins constantes, sont plus propre- « ment nommées idées ou images des choses, dont elles sont <c la copie et la représentation. Mais les sensations, quel- « que vives et quelque distinctes qu'elles soient, ne laissent « pas d'être des idées , c'est-à-dire qu'elles existent dans « l'esprit et y sont perçues tout comme les idées qui sont <c sa propre création. On les considère comme ayant plus « de réalité, parce qu'elles oût plus de force, et qu'elles « sont mieux enchaînées et plus cohérentes entre elles, (c Elles sont aussi moins dépendantes de l'esprit qui les « perçoit, attendu que c'est la volonté d'un autre esprit « plus puissant, qui les excite; cependant ce sont en- « core des idées , et certainement il n'existe point d'idée