III. t
aïO ESSAI H, CHAPITJIE XI.
« faible ou forte hors d'un esprit qui la perçoive ^ >]^ Il résulte de-Ià , que Berkeley entend par idée de sen-sation , la sensation même. C'est ce qui ressort d'uil grand nombre d'autres passages^ dont voici quelques* uns : (c La lumière et les couleurs , le chaud et le <c froid , l'étendue et la figure , toutes les choses que it nous voyons et touchons , que sont-elles autre chose « que des sensations , des notions , des idées ou impresce sions sur les sens? Et peut-on, même*par la pensée , « en séparer une seule de la perception ? Pour mpi , je se- <K parerais aussi facilement une chose d'elle - même ^. » « Quant à nos sens , nous ne connaissons par eux que a nos sensations^ nos idées, en un mot, ce qui est « immédiatement perçu par la sensibilité ; de quelque « nom qu'on veuille appeler ce quelque chose, toujours a est- il qu'il ne nous apprend pas qu'il existe hors de ce l'esprit des choses inaperçues, semblables à celles que « l'esprit aperçoit ^. » « Il est évident que toutes nos {( sensations , c'est-à-dire, toutes les choses que nous per- « cevons, de quelque nom qu'on les appelle, sont inertes ; (( il n'y a en elles ni pouvoir ni activité. »
Il paraît donc certain que par idées de sensation , Fauteur entend les sensations mêmes. Quant à ce qu'ii entend par le mot sensation y je renvoie à l'explication que j*en ai présentée au chapitre i*' de mon premier Essai ; elle me paraît s'accorder parfaitement avec le sens que Berkeley donne à cette expression.
De même , dit-il , que la pensée ne peut exister que dans un éti'e pensant,- de même la sensation ne peut exister que dans un être sentant. La sensation est l'acte ou le sentiment d'un être qui sent : son essence consiste tout entière à être sentie. Rien ne peut ressembler à une sen-
X Principes, $ 33. — * /^w/., S 5,-^^ lbid.,% iS. — 4 Ih'id.,% a5.
SEICTIMENT DE BERKELEY. ail
salioD j si ce n'est une sensation semblable dans le même espri t ou dans un autre; il est donc absurde de supposer la moindre analogie entre la sensation et une qualité quelconque des «très inanimés. Cette description de la sensation me pa* raît parfaitement juste et beaucoup plus nette et plus exacte que celle de Locke, qui suppose que nos sensa* lions ressemblent aux qualités premières des corps et qu'elles ne ressemblent point aux qualités secondes.
Sans doute, les sens nous donnent un grand nombre de sensations , et s'il plaît à Berkeley de les appeler idées , j'y consens ; quand donc il affirme que les sens ne nous donnent d'autre connaissance que celle de nos seipsations ou idées comme on voudra les appeler, je lui accorde de les appeler comme il voudra ; mais je désirerais qu'il pesât bien ce que cette phrase contient d'exclusif; car c'est là-dessus que porte tout son système.
S'il est vrai , en effet , que nos sens ne nous fassent connaître que nos sensations, son système triomphe et le monde matériel s'évanouit comme un rêve. En effet, si cette proposition est vraie , voici un raisonnement inattaquable : nous ne pouvons connaître le monde matériel que par nos sens ; or , nos sens ne nous font connaître que no^ propres sensations, et nos sensations n'ont aucune ressemblance avec la matière et ses propriétés. Tout'<lépend de savoir si nos sens ne nous font connaître que nos propres sensations; s'ils nous font connaître quelque chose de plus, ce quelque chose échappe à son argument; il se pourra que ce quelque chose n'existe pas dans l'esprit comme les sensations, et que nos sens nous en donnent la notion sans le secours des idées , de la même manière que la conscience et la réflexion nous font connaître l'esprit et ses opérations.
Il faut donc voir si les sens ne nous font connaître
a I a £SSA1 II. CHAPITRE Xf .
que nos propres Sensations, et rien de plus, fierkéley netè prouve en aucune manière, sans doute, parce que cette doctrine n'est pas la sienne seulement, mais celle de tous les philosophes. Locke appelle toutes les notions qui nous viennent par les sens, idées de sensation; ses succes*seurs l'ont imité ; et il semble s'en suivre naturellement que les idées de sensation sont les sensations mêmes. Mais les philosophes peuveqt se tromper ; consultons donc là-dessus le 3ens commun et l'expérience.
Je reçois une piqûre d'épingle, la douleur que j'éprouve, est-elle une sensation? Oui; rien dans un être inanimé ne peut ressembler à la douleur. Mais l'épingle est-elle aussi une sensation? Je suis obligé de répondre que l'épingle n'est pas une sensation , et ne peut rien avoir de coirimunavecce quej'appelleainsi. L'épingle est longue; elle est épaisse; elle a une forme et un poids déterminé ; une sensation n'a rien de tout cela. Je suis également sûr que la douleur est une sensation , et que l'épingle n'est pas une sensation. Cependant l'épingle est un objet sensible; el je suis aussi certain que je perçois sa forme et sa dureté par mes sens , que je le suis que j'éprouve de la douleur, quand elle me pique.
Passons maintenant aux idées d'imagination, (c Jq trouve, dit Berkeley, que je puis à volonté exciter des a idées dans mon esprit et varier la scène aussi souvent a que je le juge à-propos. Je n'ai qu'à vouloir , et aus- « sitôt telle ou telle idée se (orme dans mon imagination ; « le même pouvoir la fait également disparaître et céder « la place à une autre. C'est par ce pouvoir de faire et a de défaire les idées que l'ame est active : l'expérience l'at- « teste ^ » « Nos sensations , ajoute Berkeley, sont ce que « nous nommons les choses ; les idées d'imagination re-
« Principes y S 20.
SEKTlMEIfT DE BERKELEY. 2l3
<c- çoivent plt^s proprement le nom aidées ou images des « choses. » Ce qui veut dire sans doute qu'elles sont des images de nos sensations.
Puisque les idées d*imagination sont notre ouvrage, nous devrions les connaître parfaitement; cependant Berkeley nous laisse dans une grande incertitude sur leur nature, et je suis fort embarrassé de m'en rendre compte. • D'abord , puisque les sensations viennent des sens et non de l'imagination , les idées d'imagination ne sont pas des sensations : la douleur est une sensation, l'idée de la douleur, quand je ne souffre pas, n'en est point une. J'observe ensuite qu'il est impossible d'assigner ta plus petite diffé* pence entre les idées d'imagination telles que Berkeley les décrit , et les notions qu'il assure cependant n'être pas des idées. Il m'est facile de distinguer une notion d'une sensation ; autre chose est d'éprouver la sensation de la douleur , autre chose d'en avoir la notion : dans ce dernier cas, je sais ce que c'est que souffrir ; dans le premier, je souffre réellement. Mais je ne parviens point à comprendre que la notion et l'imagination de la douleur ou de tout autre fait, soient des choses différentes. Ija distinction de Berkeley entre les idées d'imagination et les notions qu'il dit n'être pas des idées , m'échappe donc entièrement : les idées et les notions me semblent tout-àfait identiques»
A la vérité Berkeley semble confondre les idées d^niagination et les idées de sensation dans un' même genre et ne les distinguer que par des différëilcés'dè dégrés; lorsqu'il dit q«.ie les premières sont éeùleitlent ' moins: vives, moins régulières, et moins cônstaiiftesrj'Mdîs cettêf doctrine ) que Humé embrassa plus tat*d et qui deviDlilé fondement de son système, est inconciliable avec le sbtis commun, pour lequel Berkeley professe un ^ grand res-
2l4 ISSSAI II. CHAPITRE XI.
pect; car il s'ensuivrait qu'entre l'état d'un ^omme tourmenté de la goutte, et celui d'un homme qui se rappelle en parfaite santé ce qu'il a souffert ^ la différence consisterait seulement en ce que, dans le dernier cas, la douleur est moins vive, moins régulière, et moins constante. Or c'est ce qui ne saurait être admis: tout le monde sait qu'on peut raconter le mal qu'on a souffert non-seulement sans douleur, mais avec plaisir; et qu'éprouver de la douleur et s'en souvenir, ne sont pas deux degrés différents du même état, mais deux états absolument distincts^
En définitive, voici à-peu-après. ce qu'on peut tirer du système deBerkeley. Nous ne connaissons point les esprits, leurs actes et les rapports des choses (c'est-à-dire les objets les plus importants de la connaissance) par des idées; nous en avons seulement des notions. Les idées que nous avons , sont de sensation ou d'imagination : comme les premières sont les sensations mêmes , nous les connais^* sons parfaitement par le témoignage de la conscience , et on doit rendre cette justice à Berkeley qu'il les décrit avec beaucoup d'exactitude. Il n'en est pas de même des idées d'imagination; il dit qu'elles sont des images de nos sensations, et, selon sa propre doctrine , rien ne peut resçembler à une sensation , si ce n'est une sensation ; il sem^ ble penser qu'elles ne diffèrent des sensations qu'en degré; mais l'expérience nous enseigne qu'elles en diffèrent en nature. Que sont -elles donc et quel caractère peut les distinguer des notions? c'est ce que Berkeley ne nous apprend nulle part. Il y a plus , toutes les raisons par lesquelles il montre que nous ne pouvons avoir des idées djes actes de l'esprit ,. ni : des rapports des choses , ç'^ppliquent à ce qu'il appelle idées de Vimagination. Écçutons Berkeley : « On ne peut . dire avec éxac- « titude que nous ayons une idée d'un être actif, ni
SENTIMENT DE BERKELEY. 2l5
<c d'une action , quoiqu'on puisse dire que nous en Sivons <c une notion; si je comprends bien la valeur des mots^ « je dois dire que j'ai la connaissance ou la notion de K mon esprit et de son action sur les idées. De même, ce tout rapport impliquant un acte de l'esprit , on ne <c peut dire avec propriété que nous avons une idée , mais « bien que nous avons Uiie notion des rapports et des (c habitudes qui existent entre les choses '.»A ce compte , nos imaginations ne sont pas des idées, mais des notions; car elles impliquent un acte de l'esprit^ et cekdu propre aveu de Berkeley, puisqu'il nous dit qu'elles sont descréa^ tions de l'esprit , qu'il les fait et les défait comme il le juge à-propos , et que c'est en cela même que son acti-* vite consiste. Si la raison qui démontre que nous n'avons point d'idées mais seulement des notions de rapports « est bonne pour les rapports, elle est bonne aussi pour les imaginations, puisqu'elles supposent aussi Une aotioo de l'esprit, qui les produit à volonté.
Après tant d'écrits, et tant de disputes sur les idées ^ il est tout naturel que l'on ait le désir de savoir en quoi elles consistent et à quelle classe d'êtres elles appartiennent; l'exactitude et la précision de langage qui distingue Ber-* keley persuadent d'abord que l'on trouvera dans ses^écrits quelque solution à ce problème; et c'est pourquoi j'ai pris tant de peine à découvrir ce qu'il entend par œ mot^. ' En résumé, et si je l'ai bien compris, il entend par idées de sensation y les sensations mêmes que nous recevons par nos cinq sens ; mais il observe que ce n'est pas à elles que le nom d'ii^ee^ s'applique avec le plus de propriété.
Jecomprends également ce qu'il entend fdiVtioti(ms;jn2À^ il observe encore que bien qu elles soient très-différentes
* Principe s y § 142.
2l6 ESSAI II. CHAPITRE XI.
des idées, souvent les philosophes modernes leur donnent
pe nom.
Restent les idées d'magim^Qn, auxquelles, selon Perkeley , le nom d'idées convient spécialement. Quant à cellesci, je suisencore dans Jçs ténèbres. Lorsque j'imagine un lion ou un éléphant, le lion ou leléphant est Tobjet imaginé; l'acte de l'esprit qui conçoit cet objet , est la notion , la conception, l'imagination de cet objet. S'il y a quelque chose de plu$ qui ne soit ni l'acte de l'esprit ni l'objet conçu , mai$ qui soit l'idée de cet objçt , je ne sais où le trouver.
En interrogeant les autres écrivains qui ont traité des idées j je demeure dans la même ignorance sur le véritable sens de ce mot. Le vulgaire l'a adopté; niais il nWteqd par là que la eonœption ou la notion que nous avons d'un objet , et il l'applique surtout aux notions abstraites: ou générales ; employé de la sorte pour exprimer l'opération de l'esprit qui conçoit, qui se souvient, qui perçoit, on le comprend à merveille. Mais, selon les philosophes,, {es idées ne sont pas les opérations dç l'esprit; elles sont les objets de ces opérations. Sans doute la pensée a une infinité d'objets , les esprits et leurs opérations , les corps,^ leurs qualités et leurs relations. Les idées sont-elles quelque chose de tout cela? je sais ce qu'elles sont; sont -elles ai^):re chose? je ne Je sais plus.
J(j'anciqnnç philosophie enseignait que les idées sont les former ipimatérielles des choses. Selon Platon elles existaient ^e toute éternité , et selon Aristote elles émanaient des objets. Dans la philosophie moderne, elles sont quelque chose qui existe dans l'esprit, qui est l'oibjpt immédi^l: de (putes nos pensées, et qui s'évanouit qiiand nous cessons d'y penser. Ou dit quç les idées SQn( les images , les portraits , la représentation des objets exté- .
SENTIMEITT DE BERILELET. 217
rieurs des sens; et que cependant elles n'ont ni couleur^ ni odeur, ni forme, ni mouvement, ni aucune qualité sensible. Je révère beaucoup l'autorité des philosophes , surtout quand leur opinion est unanime ; mais , jusqu'à ce que je comprenne ce qu'ils entendent par idées , je me verrai forcé de penser et de parler comme le vulgaire.
Je distingue deux choses dans le fait de sensation , l'être sentant et la sensation. Qu'on regarde ce second élément conuneun sentiment ou comme un acte, peu m'importe; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il n'a point d'objet distinct de lui-même. Y a-t-il dans le fait de sensation une troisième chose qu'il faille appeler idée?^\t m'est absolument inconnue.
Je distingue pareillement trois choses dans la perception, dans le souvenir et dans la conception ou imagi- . nation ; l'esprit qui agit , l'action de l'esprit , et l'objet de cette actioa. Que l'objet perçu soit une chose et la perception de cet objet UDC «lutre , cela est pour moi de la der* nière évidence, et j'en puis dire autant de la conception, du souvenir, de l'amour et de la haine, du désir et de l'aversion. Dans toutes ces opérations, l'acte de l'esprit est distinct de l'objet de cet acte; réel ou imaginaire, l'objet est nécessaire , et nécessairement distinct de l'acte qui s'en occupe. Y a-t-il une quatrième chose , une chose qui soit ce qu'on appelle idée? Je ne sais ni ce qu'elle est , ni oîi elle est , et tout ce que l'on a écrit d^ idées ne m'en a rien appris. Et de même, si la doctrine des philosophes touchant les idées , confond deux des éléments distincts dont j'ai feit mention, si elle identifie, par exemple, l'objet perçu avec la perception de cet objet, elle est contraire à tout ce que je puis observer des opérations de mon esprit, aussi bien qu'à l'opinion commune des hommes , attestée ^ar la constitution de toutes les langues.
at8 ESSAI n. — chapitre xii.