CHAPITRE XII
OPIVION DE HUME.
Hume publia en 1739168 deux premiers volumes de son Traité delà nature humaine^ et le troisième en 1740 : lî'est dans cet ouvrage qu'il a exposé , pour la première fois, les principes de sa philosophie. Il les a reproduits depuis sous une forme plus populaire dans ses Essais phi'» losophiques qui ont eu plusieurs éditions. Ce que les autres philosophes , depuis Descartes , avaient appelé idéeSj Hume le divise en impressions et en idées; il comprend sous le titre impressions toutes nos sensations, nos passions et nos émotions , et sous celui d^idées les images affaiblies de ces faits , qui se reproduisent dans le souvenir ou l'imagination. Il afi&rme en même temps, sans le démontrer et comme un principe qui n'a pas besoin de l'être, que toutes les perceptions de l'esprit humain se résolvent eu ces deux espèces de faits , les impressions et les idées.
Ck)mme cette proposition est le fondement sur lequel cet écrivain , aussi ingénieux que subtil , a élevé et a fait reposer son système , il serait à désirer , qu'il nous eût dit à quel titre il la regardait comme évidente ; mais il nous laisse à deviner, s'il la pose comme un premier principe évident en soi ou comme une maxime consacrée et garan-* tie par l'autorité .des philosophes.
Locke avait enseigné que tous les objets immédiats de la connaissance humaine sont des idées. Berkeley , s'ap** puyant sur ce principe, démontra que le monde matéri^;
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estune illusion, et dans cette victoire remportée sur la matière , il vit le triomphe de la philosophie et de la religion. Mais ce pieux évêque voulait sauver le monde spirituel. Il vit bien que les idées n'étaient pas plus propres à représenter les esprits qu'à représenter les corps; peut-être vit-il aussi que si on leur assignait cette fonction , il serait aussi difficile de remonter par le raisonnement des idées aux esprits , qu'il l'est de remonter de l'idée de la matière à la matière elle-même ; et voilà pourquoi , en même temps qu'il sacrifie le monde matériel au système des idées , on le voit sacrifier la moitié de ce système au monde des esprits , et soutenir que nous pouvons penser, parler et raisonner sur les esprits et sur tout ce qui en dépend, sans l'intermédiaire des idées.
Hume ne montre point cette partialité en faveur du monde des esprits. Il adopte la théorie des idées tout entière ; et il en tire cette conséquence qu'il n'y a pas plus d'esprits que de corps dans l'univers, et qu'il n'existe que des impressions et des idées. Ce que nous appelons corps n'est qu'une collection de sensations; ce que nous appelons ame ou esprit n'est qu'une collection de pensées , de passions et d'émotions sans substance.
Dans quelques siècles , on regardera peut-être comme une anecdote curieuse, que deux philosophes du dix-huitième siècle, également distingués par leur talent, aient été conduits par une hypothèse philosophique, l'un â ne point croire à l'existence de la matière, l'autre à ne croire ni à l'existence de la matière, ni à celle de l'esprit. Une telle anecdote peut n'être pas sans instruction , si elle avertit les philosophes de se mettre en garde contre les hypothèses, surtout lorsqu'elles mènent à des conséquences qui ^choquent tous les principes sur lesquels se règle la conduite des hommes de bon sens*
Ainsi Hiime laisse bien loin derrière lui les Egoïstes, qui croyaient au moins à leur propre existence, et peutêtre à celle de Dieu. Son système ne laisse pas même à son auteur un moi qui puisse réclamer la propriété de ses impressions et de ses idées.
Quelque absurdes que puissent âtre les conséquences , d'une doctrine , elles sont d'une utilité réelle pour la science dans des matières aussi difficiles, et peuvent servir à la mettre dans le bon chemin , si elles sont déduites des principes avec justesse et sagacité. C'est un mérite que les ouvrages méthaphysiques de Hume possèdent à un haut degré.
Nous avons déjà remarqué que depuis Descartes, les philosophes, en traitant des facultés de l'esprit, ont sou* vent confondu des choses que le sens commun distingue, et qui ont reçu des noms différents dans toutes les lan* gués. Ainsi toutes les langues témoignent qu'il y a trois choses dans la perception d'un objet extérieur, l'esprit qui perçoit, l'acte de l'esprit qu'on appelle /^erc^^/z , et l'objet perçu; il est vrai que ces trois choses sont étroite* ment unies , mais ce n'est pas une raison de les confondre, et personne ne le fait ; la grammaire atteste la distinction, et ses lois la supposent. I^es philosophes ont introduit dans cette opération une quatrième chose, qu'ils appellent idée de Vobjet^ qu'ils supposent en être l'image, la représentation, et qu'ils en distingueut i^dir\^\Atreà^objet immédiat. Le vulgaire qe connaît point ce quatrième élément; c'est un être purement philosophique, imaginé pour expliquer le mystère de la perception.
Or, il est arrivé une chose plaisante : après un siècle d'efforts , pour expliquer la perception et les autres opérations de l'esprit , par le moyen des idées , on a vu les idées prendre successivem^it la place de la perception ,
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de l'objet, de l'esprit lui-même, et supplanter ainsi toutes les choses qu'elles étaient destinées à expliquer. Descartes , persuadé que toutes les opérations de l'entendement consistent à percevoir des idées, réduisit toutes ses opérations à la perception; Locke confondit l'idée, tantôt avec la perception de l'objet extérieur , tantôt avec l'objet extérieur lui-même; dans le système de Berkeley, l'idée seule est l'objet , et quelquefois elle est prise pour la perception; nmis dans le système de Hume, l'idée ou Vint* pression qui n'est qu'une idée plus vive , est tout ensemble l'esprit, la perception et l'objet de la perception; dé sorte que, par le mot perception , on doit entendre àanfi ce système, et l'esprit, et toutes les opérations de l'entendement et de la volonté, et tous les objets de ces opérations. Le mot, ainsi défini, il divise les perceptions, en perceptions plu3 vives, qu'il appelle impressions^ et etï perceptions plus faibles, qu'il appelle idées. J'ai déjà fait quelques remarques sur ce sujet ( Essai 1^ chap. i.); je prie le lecteur d'^y recourir.
. Les philosophes , comme nous l'avons déjà vu , se sont partagés sur l'origine de nos idées. Les Péripatéticiens ont enseigné que toutes nos connaissances nous viennent des sens; et dernièrement cette doctrine a été ressuseitée en France par quelques philosophes, et parmi nous par les docteurs Hartley et Prièstley. Descartes a soutenu qu'un grand nombre de nos idées sont innées. Il a été combattu sur ce point par Locke ' , qui admet deux différentes sources d'idées ; les opérations des sens qu'il appelle sensations et par lesquelles nous acquérons les idées des corps et de leurs qualités, la réflexion par laquelle nous acquérons les idées de l'esprit et des phénomènes
' Essai f liv. I.
aaa ESSAI II. CHAPITRE XII.
dont il est le sujet. Locke a employé presque tout le se-*coud livre de V Essai sur V entendement^ à faire voir que toutes nos idées simples, sans exception, dérivent de Tune ou de l'autre de ces sources ^ ou de toutes les deux ensemble. Cette division entraîne Tauteur dans quelques paradoxes, quoique, en général, il ne les aime point; il est probable que s'il avait prévu toutes les conséquent ces qu'on pouvait tirer de son explication de l'origine de nos idées, il l'aurait examinée avec plus de soin.
Hume adopte l'opinion de Locke sur l'origine des idées , et il en conclut que nous n'avons aucune idée de substance corporelle ou spirituelle, aucune idée de pouvoir, aucune autre idée de cause que celle d'une chose qui précède toujours ce que nous appelons effet; en un mot, que nous n'avons aucune idée de tout ce qui n'est pas une sensation ou une opération de l'esprit, attestée par la conscience«
Il ne laisse aucun pouvoir à l'esprit dans la formation des idées et des impressions, et cela n'est pas étonnant, puisque d'un coté, selon lui, nous n'avons pas l'idée de pouvoir \ et que, d'un autre côté, l'esprit n'est rien que cette succession d'impressions et d'idées, dont nous avons conscience. Hume pense donc que nos impressions naissent de causes inconnues, et qu'elles sont ensuite les causes des idées correspondantes; ce qui signifie seulement que les impressions précèdent toujours les idées, car c'est là tout ce qui constitue la relation de la cause à l'effet.
Quant à l'ordre dans lequel nos idées, se succèdent , il e$t déterminé par trois lois d'attraction ou d'associa*tion, qu'il regarde comme des propriétés naturelles des idées , et en vertu desquelles les idées s'associent nécessairement à celles qui leur ressemblent , ou qui leur ont été contiguês dans le temps ou dans l'espace, ou qui sont
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avec elles dans la relation de cause à effet. Nous observerons, en passant, que la causalité n'étant autre chosç^ selon Hume, que la contiguïté dans le temps et dans le lieu, la troisième de ces lois est renfermée dans la seconde.
Mon dessein n'est point de montrer ici comment Hume, pressant les conséquences des principes de Locke et de Berkeley, a élevé avec beaucoup d'art un système de scepticisme absolu qui ne laisse subsister aucun motif rar tionnel de croire à une proposition plutôt qu'à la proposition contraire. Je me borne, pour le moment, à exposer les opinions des philosophes sur les idées et sur leur intervention dans la perception des objets extérieurs.