CHAPITRE XIIL
OPINION D ANTOINE AftNAULD.
Dans ce tableau des opinions des philosophes touchant le$ idées, nous ne devons point oublier Antoine Arnauld^ docteur en Sorbonue, qui publia en i683 son livre Des vraies et des fausses Idées ^ en opposition au système de Mallebranche. Quoique Arnauid précède Locke, Berkeley et Hume dans l'ordre chronologique , j'ai cru devoir n'en parler qu'après les autres , parce qu'il semble difficile de déterminer s'il adopta la théorie commune des idées , ou s'il est le seul qui l'ait rejetée comme une fiction des philosophes.
La controverse entre Mallebranche et Arnauid dut les conduire à examiner une question que les autres philosophes avaient négligée , celle de savoir en quoi consistent les
a!24 ESSAI II, CHAPITRE XIlI.
idées. Tous deux professaient la doctrine univerdellemefit reçue que nous ne percevons point les choses matërielles immédiatement ; que leUrs idées seules sont les objets im* médiats de notre pensée , et que c'est dans l'idée de chaque chose que nous percevons ses propriétés.
Il est tiécessaire de prévenir que ces deux auteurs em-^ ploient he mot perception dans le même sens que Descartes; ils l'appliquent à toutes les opérations de l'entendement, te Penser, connaître et percevoir, dit Arnauld, sont la même chose '. » Il faut également observer que tous deux appellent les divei^ses opérations de l'esprit des modifica^ lions; et c'est sans doute une suite de la doctrine de Descartes que l'essence de l'esprit consiste dans la pensée comme celle de la matière dans l'étendue. Je pense donc que lorsqu'ils font de la sensation , de la perception , du souvenir, de l'imagination , les diverses modifications de Tame^ cette expression signifie seulement que ce sont des choses qui ne peuvent avoir d'autre sujet que l'esprit : c'est l'opinion que nous exprimons en appelant ces mêmes choses les modes de penser ou les opérations de l'esprit.
Les choses que l'ame aperçoit , dit Malfebranche , sont de deux sortes ; elles sont dans Pâme ou hors de Tame ; celles qui sont dans l'ame sont toutes ses dijfférentes modifications , ses sensations , ses conceptions , ses pures intellections , ses passions et ses affections; elles sont immédiatement perçues. Nous en avons conscience, et nous n'avons pas besoin d'idées pour nous les représenter.
Les choses hors de l'ame sont ou matérielles ou spirituelles. Touchant ces dernières, il croit possible que, dans un autre état, les esprits deviennent des objets immédiats de notre entendement , et soient perçus sans idées ; en un mot , qu'il existe entre les esprits une union telle
> Cliap. 5f défin. a.
OPINION b'antoipte arnauld. aîî5
qu'ils se perçoivent immédiatement Tun Pautre, et se communiquent leurs pensées sans signes et sans idées.
Mais, laissant ce point de côté comme problématique, il croit incontestable que les choses matérielles ne peuvent être perçues immédiatement, et qu'il faut qu'elles le soient par la médiation des idées. Il est également convaincu que l'idée doit être immédiatement présente à l'ame, qu'il faut qu'elle la touche pour ainsi dire, et mo-^ difie sa pereeption de l'objet.
Il suit de ces principes , selon M allebranche , ou que l'idée est une modification de l'esprit humain!, ou qu'elle est une modification de Pesprit de Dieu, toujours immé* di&tement présent au nôtre: La question étant réduite à cette alternative j Mallebranche examine toutes les manières dont une modification, telle que l'idée d'un objet matériel , pourrait être produite dans notre esprit ; et il suppose toujours, dans cet examen, que l'idée est l'objet delà perception, et doit différer de l'acte de l'esprit qui là perçoit. Trouvant des objections invincibles contre toutes les hypothèses qui admettraient que de pareilles idées sont produites dans notre esprit , il en conclut que les objets immédiats de la perception sont les idées de Dieu lui-même.
C'est contre ce système qu'Arnauld écrivit son livre Des vraies et des fausses Idées, Il admet l'alternative ^osée par Mallebranche; mais il prend un autre parti, et soutient que les idées sont des modifications de notre esprit. Reste à savoir quelle est cette modification. Il n'en trouve aucune autre que la perception même^ et il en conclut que la perception et Vidée ne sont qu'une seule et même chose désignée par deux mots différents. « Je prends, dit-il , pour la même chose Tidée d'un objet « et la perception d'un objet ; je laisse à part, s'il y a d auc( très choses à qui on puisse donner le nom' d! idées; mais