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2^6 ESSAI II. CHAPITRE Xlllt
« il est certain qu'il y a des idfes prises en ce sens , e* <c que ces idées sont ou des attributs ou des modifications « de notre ame '. »
En même temps que l'attaque d'Arnauld était dirigée contre le côté faible du système de Mailebranche, elle était aussi la moins prévue. Les philosophes admettaient si unanimement que nous ne percevons les objets extérieurs, que par l'intermédiaip» des idées qui les représentent , que Mallebranche ne déviait point s'attendre à être inquiété dé ce fcôté ; il ne s'était occupé que de savoir dans quel sujet résident ces idées, si c'est dans notre esprit ou dans l'intelligence de Dieu ?
Ce fut donc un isujet de surprise d'entendre Arnauld soutenir , que les idées ne sont que des chimères et des fictions philosophiques. De tels êtres , dit-il , n'existent point dans la nature; et par conséquent, il est inutile de rechercher s'ils résident dans l'intelligence divine ou dans la nôtre. Les seules idées vraies et réelles sont nos per* ceptions que tous les philosophes et Mallebranche luimême -reconnaissent pour des actes ou des modifications de notre propre esprit. Arnauld n'accuse pas Mallebranche de lés avoir imaginées lui-même; il réconnaît qu'il les a empruntées aux Scolastiques , et il indique avec beaucoup de sagacité les préjugés qui leur ont donné naissance.
De toutes les facultés de l'ame , celle que l'on croit le mieux comprendre, et dont les objets nous sont le plus familiers, c'est la perception par les sens. De là vient que nous jugeons des autres par celle-ci , et que nous leur appliquons un langage qui n'est fait que pour elle. Les objets des sens doivent être présens aux sens ou être mis à leur portée pour être perçus: nous disons, par ana-
« Chapit. V, dcf. 3,
OPîjriOIf D ANTOINE ARNAULD. 2:^7
logie,que toutes les choses qui sont l'objet de notre pensée doivent étrô présentes à l'esprit ou être en lui; mais cette présence n'est qu'une métaphore : c'est ce gu'Arnauld remarque, et il l'appelle présence ohjectwe^ pour la distinguer de la présence réelle qu'exige la perception. Toutefois l'identité des expressions fait qu'on les confond, et que l'on raisonne de la présence métaphorique, comme si elle était la présence réelle.
Nous sommes pareillement accoutumés à voir les objets dans un miroir ou dans l'eau, par l'intermédiaire de leurs images qui s'y réfléchissent ; de là , cet autre préjugé que les objets peuvent être représentés de la même manière à la mémoire et à l'imagination.
Ce sont ces préjugés et ces analogies, dit Arnauld , qui ont fait penser que les vrais objets de la mémoire et de l'imagination s^nt des images ; et ce sont ces itnages que les philosophes ont appelées idées. Ces préjugés ont pris sur eux plus d'empire que sur le vulgaire , parce qu'on s'est servi de cette hypothèse pour expliquer les diverses opérations de l'esprit, chose qui n'intéresse en aucune façon le commun des hommes.
Il croit cependant que Descartes les avait secoués, et que , dans ses écrits , idée ne signifie autre chose que perception. Il s'étonne donc qu'un disciple si zélé, et un admirateur si fervent de ce philosophe, les ait de nou-r veau adoptés. Et, en effet , c'est iinc chose digne de remarque que les deux disdples les plus étninents de Des* cartes, et qui étaient en même temps ses contemporains, interprètent d'une manière si différente son opinion sur les idées.
Je n'entreprendrai point de rendre compte au lecteur de la suite de cette controverse, n'ayant point à ma disposition les Défenses et les Répliques que les deiix àdver-
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saires publièrent.^ Après beaucoup de raisonnements qui ne furertt pas toujours exempts d'aigreur, l'un et l'autre demeurèrent dans leur opinion; Celle de Mallebranche , que iious voirons tout en Dieu , ne lui survécut guère , et celle d'Arnauld ne détruisit point l'erreur qu'elle combattait. Parmi les Causes qu'on en peut citer, peut-être faut-il compter ses efforts pour la concilier avec la doctrine commune des idées, efforts qui semblaient indiquer qu'elle ne lui inspirait à lui-même qu'une faible confiance.
£n effet, en aurait tort de conclure de ce qui précède qu'Arnauld ait nié sans restriction l'existence des idées , et adopté sans réserve l'opinion du vulgaire, qui ne re^ connaît d'autre objet de perception que l'objet extérieur. {1 n'abandonne {)as à ce point les routes battues , et ce qu'il reaverse d'une main , il le relèv« de l'autre. Et d'abord , >après avoir établi qu'il y a identité entre l'idée et la perception , il ajoute : « Je laisse à {)art s'il y a d'auc< très choses à qui on puisse donner le nom d!îdées ; mais « il est certain qu'il y a des idées prises en ce sens. » Je crois effectivement qu'il n'y a point de philosophe qui n'ait quelquefois employé le mot idée dans cette acception vulgaire.
Arnauld , en second lieu , justifie cette acception vulgaire par jl'autorité de Descartes qui , dans sa démonstration de l'existence de Dieu , tirée de l'idée de Dieu en nous, définit ainsi l'idée : <c Par le nom d'idée^ j'entendà « cette forme de chacune de nos pensées par la percep- « tion immédiate de laquelle nous avons connaissance de « ces mêmes pensées ; de sorte que je ne puis rien exce primer par des paroles , lorsque j'entends ce que je « dis, que de cela même il ne soit certain que j'ai en moi « l'idée de la chose qui est signifiée par mes paroles. »
opiNioif d'aittoiite arnauld. ^29
Cfitte déflnitioa semble eu effet présenter le niêiiie sens que c«Ue d' Arnauld ; mais Descartes y ajoute un développement qu'omet Arnauld en la citant, et qui prouve que Descartes limite sa définition à Tidée de Dieu , dont il traite en cet endroit, et qu'il y a d'autres idées aux* quelles cette définition ne s'applique pas. «Et ainsi, conte tinue Descartes, je ne donne pas seulement le nom ç< d'idées AUX images peintes dans l'imagination. Bien plus, « je ne donne point du tout ici le nom dOdées à ces ima- « ges, en tant qu'elles sont peintes dans l'imagination « corporelle qui est dans quelque partie du cerveau; mais « en tant qu'elles avertissent l'esprit en dirigeant son at^ c< tention vers cette partie du cerveau. »
£n troisième lieu , Arnauld a employé tout son sixième chapitre à prouver que ces façons de parler , communes aux philosophes , que nous ne percevons pas les choses immédiatement; que ce sont leurs idées qui sont les Ob'jets immédiats de nos pensées; que dest dans tidée de chaque chose que nous percei^ons ses propriétés , ne doivent pas être rejetées; mais qu'elles sont vraies , quand elles sont bien entendues. Il s'efforce de concilier ces expres-^ sions avec sa propre définition des idées, en observant « que notre pensée ou perception est essentiellement réfléchissante sur elle-même y ou^ ce qui se dit plus heureusement en latin , sui coivsgia ; » et que par cette conscience et cette réflexion , elle devient à elle-même son objet propre et immédiat. D'où il conclut que l'idée , c'est-à-dire la perception , est l'objet immédiat de la perception.
Il est impossible de voir autre chose là-dedans que le vain effort d'un esprit qui veut concilier deux doctrines inconciliables. Sans doute il se joint à chaque perception le sentiment ou la conscience de cette même perception j
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mais ce sont deux actes de l'esprit tout-à-fait différents , et dopt les objets ne le sont pas inoins« Ni la conscience n'est la perception, ni l'objet de la perception n'est celui de la conscience. On en peut dire autant de tout acte de l'esprit qui a un objet. Ainsi l'injure est l'objet d'un ressentiment, dont nous avons conscience; mais de ce que nous avons cette conscience dont le ressentiment est l'objet unique et immédiat , il serait absurde de conclure que le ressientinvent est l'objet immédiat du ressentiment.
£n résumé y, si Arnauld , fidèle à sa pensée j que les idées, prises pour les images représentatives des objets extérieurs, sont une pure fiction philosophique, avait rejeté hardiment la théorie de Diescartes et des autres philosophes sur ces êtres fictifs , ainsi que toutes les façons de parler qui impliquent leur existence , sa doctrine , plus, conséquente , me paraîtrait en même temps la plus claire et la plus philosophique qui ait été publiée sur ce sujet.