‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 4)Chapitre 42 sur 77 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

RlÉFLEXIONS SU& LA TH^OXIE GOUMURl^ &ES IDÉES.

Après ce long exposé des opinions des philosophes anciens et modernes sur les idées , il y a peut-être quelque témérité à révoquer en doute leur existence. Mais ni le temps, ni l'adoption générale, ne défendent les opinions philosophiques ; l'autorité ne devant point être leur base , il est toujours permis de rechercher leur évidence , et de la prendre pour mesure de la confiance qu'elles méritent.

RÉFLEXIONS SUR LA THÉORIE DES IDÉES. a3l

" Pour éviter toute confusion et toute méprise , nous rappelerons encore a nos lecteurs que si, par idées, on entend seulement les actes de Tesprit quand il perçoit , quand il se rappelle, quand il imagine, rien n'est plus certain que Texistence des idées, puisqu'elles ne sont autre chose que les opérations de notre propre entendement , dont nous avons à chaque instant le sentiment intime , et dont aucun homme de bon sens n'a jamais mis en doute la réalité. Il n'est pas moins certain que les facultés dont nou$ sommes doués nous mettent en état de concevoir les choses absentes, aussi bien que de percevoir celles qui sont à la portée de nos sens; et que de telles conceptions peuvent être plus ou moins nettes , plus ou moins vives , plus ou moins fortes. Enfin , nous avons des raisons de croire que l'Être tout-puissant a des conceptions claires de toutes les choses existantes et possibles , ainsi que de leurs rapports ; et , si l'on veut appeler ces notions les idées éternelles de Dieu , c'est un mot qui ne mérite pas d'engendrer des disputes parmi les philosophes. Les idées dont il s'agit ici , et que nous voulons soumettre à l'examen , ne sont pas les opérations d'une intelligence quelconque, mais les prétendus objets de ces opérations ; elles ne sont pas nos perceptions , nos souvenirs, nos conceptions , elles sont les choses mêmes qu'on dit que nous percevons , dont nous nous souvenons ^ et que nous concevons.

Je ne contredis pas non plus l'existence de ce que le vulgaire appelle les objets de la perception. Ceux qui reconnaissent l'existence de ces objets les appellent choses réelles , et non pas idées. Mais les philosophes sont pei> suadés qu'outre ces choses , il y a des objets immédiats de perception, qui résident dans l'esprit; que , par exemple, nous ne voyons pas immédiatement le soleil , mais uneidée ,

a3a £SSAI n. — chapitre xiv,

ou, selon Hume, une impression du soleil en nous. Cette idée est l'image, la représentation , le portrait du soleil, supposé qu'il y ait un soieil : nous sommes assurés qu'elle existe parce que nous la percevons immédiatement; mais le raisonnement seul peut nous assurer que le soleil existe; nous sommes obligés d'inférer son existence de l'existence de l'idée*

i>e même , tout le monde convient que , dans l'exercice de la mémoire ou de l'imagination, il y a nécessairement quelque chose dont on se souvient, ou que l'on imagine^ L'objet de la mémoire ne peut être qu'une chose qui a existé; l'objet de l'imagination peut être une chose qui n'a jamais existé. Mais les philosophes prétendent qu'in-» dépendamment de ces objets universellement avoués , i) y a un objet plus immédiat qui réside dans l'esprit , lors-* que la mémoire ou l'imagination sont en activité ; et cetobjet plus immédiat est Vidée de la chose dont on se souvient , ou quje l'on imagine.

La première réflexion que je ferai sur cette opinion philosophique , c'est qu'elle est directement contraire au sentiment universel des hommes à qui les systèmes philo* sophiques sont inconnus. Lorsque nous voyons le soleil ou la lune, il nous semble assurément que les objets im-* médiats de notre vision sont très^éloigaés de nous, et qu'ils le sont aussi l'un de l'autre. Nous ne doutons pas qu'ils ne soient ce même soleil et cette même lune que Dieu a suspendus à la voûte dés cieux, le jour de la création , et qui depuis, n'ont pas cessé d'exécuter les révolu*lions qu'il ki^r avait prescrites. Cependant les philosophes nous avertissent que nous sommes dans une erreur grossière; que le soleil et la lune que nous voyons im* médiatement, ne sont point, comme nous le supposons^ à des milliers de tieues l'un de l'autre et de noqs; qu'iU

R^FL£XIOI?S SUR LA THJSORIE D£S^ 11»^. ^33

sont dans notre esprit; qu'ils ont commencé d'être lorsque nous les avons aperçus; qu'ils cesseront d'être lorsque nous cesserons de les voir; qu'en un mot, les objets que nous percevons ne sont que des idées en nous , qui existent ou qui n'existent pas, selon que notre pensée s'y attache ou s'en détourne.

Supposons qu'un homme simple et qui n'a point étudié la philosophie, ait la bonne foi de croire en ces mystères , dans quel étonnement ils doivent le jeter ! Il se trouve transporté dans un nouveau monde ; il ne voit , il ne goûte, il ne touche que des idées ; il n'a plus de commerce qu'avec des êtres fantastiques , qu'il peut à son gré évoquer du néant, ou faire disparaître en un clin d'œih

Mais, revenu de sa première surprise, il voudra sans cloute des explications , et il s'adressera à ses maîtres. Indépendamment de l'idée du soleil en moi , n'y a-t^il donc point, leur demandera-t-il , un soleil réel et permaneiit, qui existait avant que je le visse , et qui existera encore quand je ne le verrai plus ?

Oui , répondront Descartes, Mallebranche et Locke : il y a un être substantiel et permanent , qui s'appelle soleil'^ mais il ne comparaît point en personne; il ne se manifeste que par l'idée qui le représente , et nous ne savons de lui que ce qu'elle veut bien nous en apprendre.

Non, répondent Berkeley et Hume; la réalité des objets extérieurs est une erreur vulgaire, un préjugé de l'ignorance. Il n'existe point de soleil substantiel et permanent* Les corps célestes et terrestres, nos propres corps, ne sont que des idées de nos esprits , et rien ne peut ressembler aux idées d'un esprit , que les idées d'un autre esprit. Il n'existe dans la nature , dit Berkeley , que des esprits et des idées. Les esprits eux-mêmes, dit Hume, wsont'

a 34 ESSAI II. CHAPITRE XÏV.

iiae chimère; il n'existe dans la nature que des idées; car ce que nou^ appelons un esprit n'est qu'une suite d'idées qui se succèdent et s'enchainept selon certaines lois.

Ou je m'abuse, ou il n'y a ni exagération, ni travestissement dans cette exposition de la théorie des idées ; et certes , il n'en faut pas davantage pour établir qu'elle est extravagante aux yeux de quiconque n'a point étudié les systèmes philosophiques, et parconséquent, en contradic-* tion coipplète avec les principes du sens commun.

Hume, du reste, en convient sans détour dans son Essai sur la philosophie académique ou sceptique. « Il « pareil t évident, dit-*il, qu'un instinct naturel semble <c porter les hommes, comme par droit de possession, à « s'en fier à leurs sens. Sans raison , et même avant Tuc( sage de la raison , nous supposons un univers extérieur, « indépendant de nos perceptions , et qui ^'en existerait « pas moins, quand nous serions absens ou anéantis avec c( toutes les créatures sensibles. Le genre des brutes se c< gouverne d'après la même opinion; toutes ses pensées, « ses desseins et ses actions , en sont des preuves.

« Il paraît encore évident que les hommes , en suivant « cet instinct de la nature , si aveugle mais si puissant, ce supposent toujours que les images présentées par les ce sens, sont les objets externes mêmes; ils n'ont garde de (c soupçpnner que ce n'en sont que des représentations, (ç Cçtté même table, dont nous voyons la blancheur, et c( doQtnous touchons la solidité, nous la jugeons existante « indépendamment de notre perception ; nous la croyons « quelque chose d'extérieur à l'anre qui l'aperçoit ; notre ce présence ne la réalise point ^ et notre absence ne l'anéan- « tit point; elle conserve son être dans sa totalité, et dans « son uniformité ; et cet être ne relève en aucune façon « de la situation des intelligences qui l'aperçoivent ou « qui la considèrent.

REFLEXIONS SUR LA THÉORIE 0£S IDÉES. a 35

â Cependant cette opiaion, bien qu'elle soit la pre* c( mière en date et la plus univerçellement reçue chez c( les hommes, se détruit bientôt à l'aida de la plus légère ce teinture de phiIosiophie« Celle-ci nous enseigne que rien « ne peut être présent à Tame , qui ne soit image ou p^- (c ception, et que les seDs ne sont que des canaux qui « transmettent les images, sans accorder à l'ame aucun « commerce immédiat avec les objets extérieurs'. »

Ainsi Hume avoue nettement qu'un instinct naturel , universel^ et antérieur au raisonnement, porte les hommes à croire qu'ils perçoivent non des images présentes à l'es* prit, mais des objets extérieurs, dont l'existence ne dépend en aucune manière de nous et de notre perception.

En cela, il se montre de meilleure foi et plus généreux que Berkeley , qui voudrait nous persuader que c'est l'existem^e extérieure du monde matériel qui est une hypothèse philosophique, et qu'ainsi, ce n'est point avec l'opinion du vulgaire, mais avec celle des philosophes, que sa doctrine est en opposition. On sent que Berkeley redoute le sens commun , comme un adversaire dont il n'est pas sûr de triompher; loin de le braver, il cherche son appui; au lieu que Hume le défie avec intrépidité, et semble se glorifier d'un combat digne de son courage; optât aprum autfubum descendere monte leonem. Mais un philosophe qui déclare la guerre à un pareil antagoniste , court les mêmes hasards qu'un mathématicien qui entreprendrait de prouver qu'il n'y a point de vérité dans les axiomes mathématiques.

La seconde réflexion que je présenterai au sujet des idées, c'est que les auteurs qui en ont- traité, admettent en général leur existence comme un fait indubitable et

' Mssaisf tom. II.

a 36 ESSAI II. CHAPITRE XIV.

hors de question, ou que s'ils en donnent en passant quelques preuves, ces preuves sont loin de justifier les conséquences qu'ils en tirent.

Locke nous dit , dans l'introduction à son Essaie qu'il emploie le mot idée^ pour signifier tout ce qui est l'objet inamédiat de la pensée. Puis il ajoute : « Je crois qu'où €c n'aura pas de peine à m'accorder qu'il y a de telles a idées dans l'esprit des hommes. Chacun les sent en soi* « même, et peut s'assurer qu'elles se rencontrent dans les « autres hommes, s'il prend la peine d'examiner leurs dis* çc cours et leurs actions. » Il est vrai que je sens en moimême que je perçois , que je me souviens ^ que j'imagine. Mais je ne sens point en moi-même que les objets de ces opérations soient des idées. Ce que les discours et les actions des autres hommes me prouvent, c'est qu'ils perçoivent les mêmes objets que moi ; ce qui ne serait pas, si ces objets étaient des idées de leurs propres esprits.

Norris est peut-être le seul auteur qui ait \.vdà\éexproT fesso cette question : pouvons-nous percevoir immédiate-, ment les corps ? Il prononce que nous ne le pouvons pas, et il en donne les raisons suivantes : i^ « Comme les ob* iK jets matériels sont hors de l'esprit , il ne peut y avoir « d'union entre l'objet perçu et l'être qui perçoit. » Cette preuve sera bonne quand il aura été démontré qu'il doit y avoir quelque union entre l'être qui perçoit et l'objet de ses perceptions. 2® «Les objets matériels n'ont aucune rplar (( tion avec notre esprit ; ils en sont séparés par tout le « diamètre de l'être. » Je ne saurais répondre à cet argument, faute de le comprendre. 3^ « Si les corps étaient les « objets immédiats, de la perception , il n'y aurait point « de science physique , les choses nécessaires et immuables « étant les seuls objets de la science » Quoique les choses nécessaires et immuables ne soient pas les objets immé-

R£FL£XIOKS SUR LA THlÉORIE DES IDÉES. 287

diats de là perception ^ elles peuvent être les objets immë-^ diats des autres facultés de notre entendement. 4^ « Si les <c choses matérielles étaient perçues par elles - mêmes , « elles seraient une lumière pour l'esprit ; elles en seraient « la forme intelligible, et conséquemment perfective; elles « lui seraient donc supérieures. » Si cet argument mystérieux signifie quelque chose, on doit en conclure que la divinité n'a aucune perception , parce que rien n'est audessus de son intelligence et ne peut l'éclairer.

Mallebranche et quelques philosophes ont indiqué un autre argument qui mérite un examen plus sérieux. Il est très-nettement et très-fortement exprimé dans la seconde réplique de Clarke à Leibnitz. « Si l'ame, dit Clarke, n'é- <c tait pas présente aux images des choses qui sont aper- « eues, elle ne pourrait pas les apercevoir Une subie stance vivante n'est capable de perception que dans le « lieu où elle est présente, soit aux choses mêmes comme «Dieu est présent à tout l'univers, soit aux images des « choses comme l'ame leur est présente dans son senso- « rium '. »

Newton exprime lé même sentiment ; mais avec sa réserve accoutumée, et seulement sous forme de question.

Le savant Porterfield , dans son Essai sur les mom^e* ments des yeux ^ l'adopte aveé plus de confiance. Voici ses expressions : a Je ne sais pas comment un corps agit ce sUr un esprit , ou un esprit sur un corps; ce dont je suis <c certain , c'est que rien ne peut agir, ni éprouver une aca tioh là où il n'est pas ; par conséquent l'esprit ne peut «jamais rien percevoir que ses propres modifications, et « les divers états du sensorium où il est présent; de sorte <c que ce n'est pas le soleil et la lune célestes que mon es-

j Deuxième réplique à Leibnitz , scct. IV.

« prit perçoit , mais seulement leurs images imprimées « sur le sensorium. J'ignore de quelle manière Tame , au a moment de la vision , voit ces images, comment et par a quelles révolutions dans le sensorium elle reçoit ces a idées; mais je suis assuré qu'elle ne saurait percevoir a les corps extérieurs eux-mêmes^ puisqu'elle n'est pas « présente à ces corps. »

Voilà sans doute d'imposantes autorités; mais en philosophie , nous n'en devons reconnaître d'autre que la raison. Clarke, dans l'endroit que nous avons cité, donne en passant pour motif de son opinion, « qu'il est aussi ini* « possible qu'une chose agisse, ou que quelque sujet agisse <c sur elle dans un lieu oii elle n'est pas présente , qu'il « est impossible qu'elle soit dans un lieu où elle n'est pas. » Dans la troisième réplique à Leibnitz, section 11^ il ajoute: « Nous sommes certains , que l'ame ne saurait aper- « cevoir les choses auxquelles elle n'est pas présente, parce oc qu'un être ne saurait agir , ni recevoir des impressions « dans un lieu où il n'est pas. » On retrouve dans Porterfield le même raisonnement.

Je conviens qu'une chose ne peut agir immédiatement où elle n'est pas; car je pense, avec Newton, que nous ne concevons pas un pouvoir qui n'appartiendrait point à une substance. Il suit de là que toute impression suppose la présence d'un agent, et c'est encore un point que j'accorde. Mais il reste à prouver que dans la perception les objets agissent sur nous, ou que nous agissons sur eux. Or, c'est ce qui ne me semble point évident de soi-même, ce dont je n'ai jamais rencontré de preuve, et ce qui me paraît inadmissible. J'en dirai brièvement les raisons.

Lorsque nous disons cpiun être agit sur un autre ^ nous entendons que l'agent est doué de quelque pouvoir, de quelque force, qui produit, ou tend à produire un chan-

REFLEXIONS SUR LA •HÉOKIE B£S IDiÉES. 12 89

gement dans Tétat de la chose qui est l'objet dé l'action. Si c'est là , comme je le crois, le sens de la phrase, je ne vok point de raison d'affirmer que les objets , dans la perception , agissent sur l'esprit, ni l'esprit sur les objets.

Un objet li'agit point lorsqu'il est perçu. Je perçois les murs de ma chambre, et cependant ils demeurent parfaitement inactifs; ils n'agissent donc point sur mon esprit. Être perçu ^ est ce que les logiciens appellent une déno* mination externe y qui ne suppose ni action , ni qualité dans l'objet perçu. Jamais on n'aurait imaginé que la perception résultât d'une action de l'objet sur l'esprit, si les no-^ tions de l'esprit n'avaient été empruntées à des analogies matérielles. On a d'abord comparé ia pensée au mouvement, et comme un corps n'est mis en mouvement que par l'impulsion d'un autre corps, il a été naturel d'en con-» dure que l'esprit ne perçoit que par une sorte d'impulsion de l'objet. Mais il est trop évident qu'une théorie fondée sur des similitudes aussi trompeuses n'a aucune solidité. Il serait tout aussi raisonnable de dire que les esprits peuvent être mesurés par pieds et par pouces, ou pesés par onces et par livres , parce que l'étendue et la pesanteur sont des propriétés des corps.

Je vois aussi peu de raison pour croire que l'esprit agisse sur l'objet. Percevoir un objet ou agir sur cet objet; sont deux faits très-distincts^ et le premier ne renferme nullement le second. Dire que j'agis sur ce mur quand je le regarde ,t;'est un abus manifeste des termes : les logiciens distinguent, deux sortes d'opérations de l'esprit. Les unes ne produisent point d'effet hors de l'esprit, lès autrefe ont un effet extérieur. Ik appellent les premières actes immanents , et les secondes actes transitifs. Il est clair que toutes les opérations intellectuelles appartiennent à la pre<mière classe , et qu'elles ne produisent aucun effet sur les

a40 ESSAI II» -HlîHAPITAE XIV.

objets extérieurs. Mais sans recourir aux distinctions logiques, tout homme de bon sens sait parfaitement que penser à un objet et agir sur lui, sont deux choses tràs«« différentes.

Il n'existe donc aucune preuve, que dans la perception, l'esprit agisse sur l'objet j ou l'objet sur l'esprit; il y a plus, le contraire paraît incontestable. Ainsi les arguments de Clarke contre la, possibilité de percevoir les objets immé* diatement, tombent d'eux-mêmes.

L'opinion que^ dans la pgrception, l'objet perçu doit être contigu à l'être qui perçoit, n'est encore qu'un de ces préjugés introduits par l'analogie. Nous observons, comme nous l'avons déjà dit, qu'une certaine impression faite sur l'un de nos orga,nes , ou par l'objet , ou par quelque chose venant de l'objet, précède chacune de nos percep-» lions. Or , l'impression suppose la contiguité. Nous étendons cette loi à l'esprit, et le contact de Tobjet nous semble également nécessaire dans chacune de ses opérations. L'illusion est d'autant plus naturelle, que beaucoup de philosophes réduisent presque toutes ces opérations à des im* pressions et. à des sentiments y mots qui sont empruntés au sens du toucher. Comment ne pas supposer que le contact est nécessaire entre ce qui fait une impression et ce qui la reçoit, entre ce qui sent et ce qui est senti? Aucun philosophe, sans doute, ne prétend justifier de telles analogies comme exactes et rigoureuses; mais identifiées avec le langage même , elles ne laissent pas d'altérer notre juge^ ment, lorsque nous observons les opérations de notre es* prit à travers ce milieu trompeur.

Quand nous écartons ces analogies , et que nous réSé** chissons attentivement sur la manière dont nous percevons les objets sensibles, nous sommes obligés de reconnaître que^sinous avons la conscience de la réalité de nos percep-

R£fL£XIÔ]^S SUR LA ÏH^ORIB 0ES IDJ^ES. !l4l

lions, nous ignoroDB aJbsoluiiient cbtinnent elles nous mahi-» f<fôtëntleâ choses extérieures. C'est un mystère aussi îin(>é* net rable pour nio^uà que celui de notre organisation même 4 et quand nous admettrions lliypothèse grossièbe d'une imagecoiitiguê à Tésprit, nous né comprendrions pas mieux la perception de cette image que celle de r<^et le j^us éloigné. Pourquoi donc recevrions^ faons une théorie dénuée de toute preuve et qui ne aurait expliquer un seul phénomène de la perception , au lieu d'en croire sim-r plemënt nos facultés, dont le témoignage irrésistible nous gouverne dans toutes les actions de la vie.

Je ne sadie plus qu'un argument à exafhiner contré la possibilité de percevoir immédiatement les objets senîsibles. 11 est de Hume, qui le pi^opose à la suite du passage que nous avons cité plus haut. Après avoir reconnu qu'un instinct naturel et antérieur à l'usage de la raison nous porte à croire que nous pe^evons immédiatement les objets extérieurs , Hume ajouté ce qui suit : « Mais ce cette opinion se détruit bientôt à l'aide delà plus légère u teinture de philosophie. Celle-ci nous enseigne que rien <c ne peut être présent à l'ame qui ne soit image ou percep<r « tion, et que les sens ne sont que des canaux, qui tràps- « mettent les images, sans adcorder à l'ame aucun comr K mërce immédiat avec les. db^ets extérieurs. A inesure « que nous> nous éloignons: d'un objet j ndus le voyons di* a niinuer en grandeur; et cependant cet objet réel ^ qui f( existe indépa:idamment.de nous, ne souffre âueun chapr tt gement : ce qui se préseatiàit à l'esprit , n'était donc <ic autre chose que l'image. C'est ici un des plus shnpjes « enseignements de la raison; et jaiiiais il ikest arrivé à a un homme qui réflécbil, de ebuter que les existences tf que nous considérons en disant cei homme ^ cet arbre , a fussent quelque chose de plus que des perceptions de ni. iG

t4î^ ESSAI lï»"^ — CHAPITRE XIV.

« l'esprit, et dès copies ou des représ^entations passagères « d'autres êtres i, qui conservent leur uniformité et leur (c indépendance. Jusque-là donc le raisonnement nous « force d'abandouK^er ou de contredire les premiers insa tincts de la nature 9 et d'embrasser un nouveau système a par rapport à l'évidence de nos sens '. »

Voilà le genre humain tout entier partagé entre dw^ opinions contradictoires; d'un coté, le vulgaire, étranger à la philosophie et guidé par les instincts primitifs ei inaltérables de la nature ; de l'autre , non-seulement tous les philosophes anciens et modernes, mais tout homme qui réfléchit. D^ans cette grande classification je me trouve à ma honte ^u coté du vulgaire.

Comme ce passage est ce qu'on a jamais écrit de plus spécieux en faveur des idées , nous allons le reprendre en détail. Il est le seul d'ailleurs. que j'aie trouvé dans les écrits de Hume sur cette question.

ce L'instinct naturel se détruit bientôt , dit«il , à l'aide «r.de la plus légère teinture de philosophie, celle^i nous « enseigne que rien ne peut être présent à l'ame. qui ne fc soit image ou perception.»

lly 9L quelque obscurité dans ces mots : être présent à -l'ame-; il est probable que Hume «entend par Ikéire l'objet immédiat de la pensée, c'est-à-dire^ par exemple, de la perception , de la mémoire, ou de l'imagination. Dans ce cas je ne vois dans la phrase citée qu'une assertion de la proposition qu'il s'agit de prouver ; et quelle asser-^ tion ? l'assertion que la philosophie nous enseigne cette proposition. Je demanderai la liberté de ne point penser comme la philosophie, jusqu'à ce qu'elle me donne de bonnes raisons pour croire ce qu'elle enseigne. J'adopte cequele senscommun etcequemessens m'inspirent, sans

A Essais dé Hume, tom. II , .pag. 127.

autre garantie que leur propre autorité ; mais je ne reconnais point à la philosophie un pareil privilège. Toutefois pour ne point rompre en visière avec un si grave personnage, sans donner quelque motif de ma résistance, je dirai que ma raison pour repousser ses enseignements est celle-ci : Je vois le soleil quand il luit; je me souviens de la bataille de Culloden ; et ni le soleil ni la bataille ne sont des images ou des perceptions.

ce Les sens, poursuit Hume , ne sont que des canaux qui ce transmettent les images , sans accorder à Tame aucun « commerce avec les objets extérieurs. »

Je sais qu'Aristote et les Scolastiques , après lui , ont avancé que des images ou espèces s'échappent des objets, et s'introduisent dans l'esprit par le canal des sens; mais cette hypothèse a été si victorieusement réfutée par Descartes, Mallebranche et beaucoup d'autres, qu'il n'est plus permis aujourd'hui de la défendre. Les hommes raison^ nablesla considèrent comme une des parties les plus inin-: telligibles et les plus creuses de l'ancien système. D'où vient donc le penchant de Hume et de beaucoup de philosophes que je pourrais citer, à revenir vers cette hypothèse qu'ils ne croient pas? C'est qu'il est extrêmement difficile de séparer la présence des images dans l'esprit de l'introduction des images par le canal des sens ; ces deux suppositions sont si étroitement unies qu'elles doivent se soutenir ou tomber ensemble. L'ancien système plus conséquent en faisait une seule et même hypothèse; mais la philosophie moderne ayant maintenu la présence des images dans l'esprit , en même temps qu'elle combat-* tait l'émission et l'introduction des espèces par les sens^ il est résulté de cette mutilation de Thypothèse péripatéticienne, que la partie conservée et la partie sacrifiée, se rappellent sans cesse, et font effort pour se rejoindre,

iG.

a44 ESSAI II. CHAPITBE XIV. #

flume crbyait-il sérieusement qu'il y a des images dea^ SO0S qui pénètrent par roreilie, des imagés dçs odeurs qui pénètrent par le nçz^ des images du rude et du poli^ de la solidité et de la résistance qui pénètreiit par le tou-> cher? la supposition est trop absurde, et de plus^ elle est inconciliable avec sa propre doctrine. Car. s'il y a.deis^ images qui pénètrent par les sens, elles existaient aupa«ravant; or, il soutient, avec tous les philosophes moder* nés , que les images qui sont les objets immédiats de la perception , n'existent point quand elles ne sont pas perçues. Mais poursuivons :

Selon Hume , la philosophie enseigne que les sens rCaccordent à Vante aucun commerce immédiat apec les ob^ jets extérieurs. Je demanderai encore ici quelles preuves en donne la philosophie. Pour moi, si j'en crois mes facuU tés, je pet'çois immédiatement les objets extérieurs, ce qui est, je crois, le seul commerce immédiat^ dont il puisse être question.

Jusqu'ici je ne vois rien qu'on puisse appeler un argii* ment. Peut-être tout ce qui précède n'est qu'un prélude; l'argument, le seul argument, le voici :

«c A mesure que nous nous éloignons d'un objet, nou3 le voyons diminuer en grandeur, et cependant cet objet réel , qui existe indépendamment de nous 9 ne souffre au* cun changement; ce qui se présentait à notre esprit, n'était donc autre chose que Timage. C'est ici un des plus simples enseignements de la raison. »

Pour apprécier la force de cet argument, il est indis* pensable de prendre connaissance d'une distinction familière aux géomètres , celle de la grandeur réelle et de k grandeur apparente. La grandeur r^Ue d'une ligne se détermine ps^r une mesure de longueur, telle que le pouce, le pied, le mille. La grandeur réelle d'une surfqce ou

REFLEXIONS St7R LA THEORIE DES IDEES. 1^4 5

^un solide se détermine également par des mesures de surface ou de capacité ; cette grandeur n'est point un objet delà vue, mais du toucher; sans le toucher nous n'en aurions aucune notion , et c'est pour cela que Berkeley l'appelle gran4eur tangible,

La grandeur appai*ente se mesure par l'angle visuel. Supposez deux lignes tirées de l'œil aux extrémités de l'objtet ; l'angle y que font ces deux lignes, est la mesure de la grandeur apparente, et il est mesuré lui-même par un afc dont l'objet est là corde. Cette grandeur est un objet de la vue et non du toucher; et Berkeley l'appelle gra/idew^ visible.

■ Si vous demandez à un astronome quelle est la grandeur apparente du diamètre du ' soleil, il vous répondra qu^elle est d'environ trente et une minutés de degré; mais si vous lui demandez quelle est sa grandeur réelle, il vous irépondra qu'elle est de tant de millions de lieues, ou de tant de fois le diamètre de la terre. La grandeur réelle et la grandeur apparente sont donc des choses de natures différentes , quoique le nom de grandeur leur soit commun ; la première a trois dimensions, la seconde n'en a que deux; Tune se mesure par une ligne , l'autre par un angle.

Il suit de-là évidemment, que la grandeur réelle d'un objet est invariable , tant que l'objet ne chaiige pas ; mais s'ensuit-il également que la grandeur apparente restera la même , tant que l'objet n'éprouvera aucun changement? Cela est si peu vrai, qu'il suffit de la moindre teinture de géométrie pour démontrer, i^ que la grandeur apparente d'un objet qui ne change ni de; lieu , ni de volume doit nécessairement varier selon qu'il est vu d'un point plus ou moins éloigné; u^ qu'en longueur et en largeur, cette grandeur apparente décroîtra dans la même proportion que s'accroîtra l'éloignem^t du spectilteur.

a46 ESSAI II. CHAPITRE XIV.

Ces deux faits ont toute la certitude des vérités géomé^ triques.

Il est égalemeat bon de remarquer que , dans beaucoup de cas, l'expérience nous apprend à juger, par la vue^ de la grandeur réelle, bien que la perception de cette grandeur ne lui soit point propre. L'expérience nous enseigne à estimer la distance d'un corps à l'œil, au moins dans de certaines limites; et de sa distance,, jointe à sa grandeur apparente , nous concluons sa grandeur réelle^

Ce geùre de raisonnement , répété à chaque heure et presque à chaque minute, nous devient à la fin si familier et se fait si rapidement, qu'il ressemble à nos perceptions primitives, et que l'on pourrait, avec quelque vérité, l'appeler xxne perception acquise.

Par quelque nom , du reste, qu'on veuille le désigner y il est évident , qu'avec son secours , nous parvenons à découvrir par un sens ce qui était l'objet direct et naturel d'un autre. Ainsi je puis dire sans impropriété que yV«tends un tambour y une grosse cloche , quoique assurément la forme et le volume des corps sonores ne soient point des perceptions naturelles de l'ouïe. Il en est de même de la grandeur réelle et de la distance, relativement à l'œil; et cependant ni la grandeur réelle , ni la distance des objets à l'œil , ne tombent sous la vue , pas plus que la^ forme d'un tambour, ou la grosseur d'une cloche ne se révèlent naturellement à l'ouïe.

Reprenons maintenant l'argument de Hume; on va voir que, loin d'autoriser la conclusion qu'il en tire , il mène au contraire à une conclusion tout opposée. Cette table que je vois, diminue en grandeur à mesure que je m'éloigne. — Oui , en grandeur apparente. — Cependant la table réelle n'éprouve aucune altération.-— Non,. dans sa grandeur réelle. — Donc ce n'est pas la table réejle

HÉFLEXIONS SUK LA THÉORIE DEÈ IDEES. Ot^J

que je vois. — J'admets les deux prémisses, mais je nie la couclusion. Ce syllogisme renferme ce que les logiciens appellent deux moyens termes; la grandeur apparente est le moyen terme de la première prémisse , la grandeur réelle^ celui de la seconde : donc, selon les règles de la logique, la conclusion ne découle pas rigoureusement des prémisses. Mais laissons là les règles de la logique^ et consultons le bon sens.

Je suppose un moment que c'est la table réelle que je vois? la grandeur apparente de cette table, ne doit-elfc pas diminuer en raison inverse des distances? Oui, ou peut le démontrer avec la dernière évidence. Comment donc cette diminution de la grandeur apparente prouverait-elle que ce n'est pas la table rt>elle que j'aperçois?- Quand il arrive précisément à la table que je vois, ce qui doit arriver à la table réelle, n'est-il pas absurde d'en conclure que la table que je vois n'est pas la table réelle!^ Il est donc évident que Hume a confondu la grandeur réelle avec la grandeur apparente, et que son raisonnement n'est qu'un pur sophisme. *

Non-seulement , comme je l'ai dit , il ne renferme pas? la conséquence qu'il en tire, mais il conduit à une conséquence contraire; c'est-à-dire, qu'il prouve que la table que je vois, est la table réelle; car il est démontré que la table réelle .. placée à une certaine distance , doit précisément avoir la grandeur apparente qu'a pour mes yeux celle que je vois.

Et cette preuve acquiert une nouvelle force , si l'on considère que la table réelle peut être placée à des millier& de distances différentes, et à chacune de ces distances, dans un nombre infini de positions diverses ; et qu'à chacune de ces distances , et dans chacune de ces positions, on peut déterminer par les lois de la géométrie desorip-»^-

248 EMSjLl II. — CHAPITHE XIV.

tiv9 , quelles doiy wl ^^tre- sa grandeur et sa forme a)^m-> rentes. Or ^ pl#p^, «ucpe^m^nifiilt 1$ labl^ à m\wt de dî&taaces d^fiféreatea et dws nulant de pq^ itioQS que voiis voudrez, vous lui' trouvère? , à chaque distance et daos chaque position , la grandeur et la forint apparentes quo la table réelle devait avoir, d'après le calcul ; n'esttcç pas la preuve la plus fprte que c'est \sl table réelle que nous voyons?

En un mot, les apparences visibles variept à l'ingni avec les distances et les posUiona. Les apparences possibles d'un seul objet spqt ir^nombrables , et elles se multiplient en raispn du i^qfpbre des objets. Depuis fluclide , les savapts s occupent de ces apparences ; ils les ont expliquées, et ramenées à des Iqis trèsrsimples. Ce$ lois, qu'on appelle le» lois de l(i perspective , et dont celles qui concernent les différentes projections de la sphère, rendent eofiipte de toutes les apparences des planètes dans les différentes phases de leurs révolutions, s^ipposent toutes que les objets de )a vue spnt extériei^rs. On peut sou* mettre ces lois à des milliers d'épreuves : il y a une foule d'arts et de professions oîi elles se vérifient par une application continuelle ; jamms on ne les a trouvées en défeut dans un seul cas. £$t-il possible que le busard d'une bypotbèse inventée par l'ignorance du vulgaire, résolve ainsi tous les phénomènes ? Ce serait un prodige dont il n'y a pas d'exemp\e dans l'histoire de la philosophie. Ajoutez que dans l'hypothèse contraire , dans l'hypothèse que les objets de la vue sont des images dans l'esprit, pas un sc^l de ces phénomènes n'ast e?i:pliqué. D'où, vient qu'un objet visible aurait telle gra^depr et telle figure apparentes dans un eas. pli^tot que d^ps un autre ? ç'e$t ce que l'on ne saurait rapporter dans cette hypothèse à aucune cause physique assignable.

REFLEXIONS SUR LA THEORIE DES IDEES. aJ^f)

: Jai parcouru toutes les preuves que j'ai pu rencontrer de l'^xî^temce ^es i4ée$ ou^ mdg^^ clés choses extérieures danif Tesprit, et il &ùt avouer que l'histoire de lsi philo* Sophie n'offre pas un autre e^f^emple d'une opinion si généralement adoptée, et qui repose sur d'aussi faibles fondements.

La tr^dsi^Tne réflexion que je présenterai au sujet des idées 9 c'est qu'à l'exception de leur existence qui est universelleipent admise, tout ce qui les concerne est un sujet de dispute parmi les philosophes. Si les idées ne sont pas des êtres imaginaires, nous devoqs les oon«f naître parfiiitenient , puisque nous avons avec elles le commerce le pli,^ intime; cependant il n'y a rien sur quoi les philosophes aieqt autant différé.

Selon quelques-uns, elles existent par elles*inêmes ; selon d'autres, elles résident dans l'Iutelligence divine; d'autres . les plaçept dans l'esprit ; d'autres dans le cerveau ou le sensorium. Nous avons examiné plus haut (Essai IP, chap. 4)* l'hypothèse des images dans le cerveau. Quant à leur résidence dans l'esprit, si par image dun objet dans Vesprit^ on entend autre chose que la pensée de cet objet, je ne sais pas ce que l'on veut dire. On peut sans doute dans un sens métaphorique ou analogique donner le nçm limage à une conception dis* tincte; mais, dans ce cas, l'image n'est rien de pl^s que la conception de l'ohjet; elle ne saurait être l'objet coi^u; elle est l'acte de l'esprit, et non la chose que l'esprit conçoit

Quelques philosophes soutiennent que nos idées ou une partie de nos idées sont innées ; d'autres que toutes sont acquises. Parmi ceux-ci , les uns les dérivent toutes des sen^, les autres de la sensation et de la réflexipn; les uns pensent que l'esprit les produit lui-même ; les au-

aSô ESSAI ÎI. —- CHAPITRE XIV.

très qu^elles sont produites par les objets extérieurs ; d'autres qu'elles sont l'opération immédiate de la Divi-» nité; d'autres enfin qu'elles sont la trace des impressions, et que la cause de celles-ci est inconnue. Selon les uns^ le$ corps nous sont manifestés par l'intermédiaire des idées; mais nous n'avons point d'idées des esprits, de leurs opé* rations et des relations des choses; selon les autres, tout ce qui est l'objet immédiat de la pensée ne peut être qu'une idée. Il y a des philosophes qui prétendent. que nous avons des idées abstraites^ et que c'est là ce qui nous distingue le plus des animaux; il y a des philosophes qui prétendent que les idées abstraites sont une absurdité, et qu'il n'existe rien de semblable. Enfin les idées pour les uns sont les objets immédiats de. la pen-^ sée, et pour les autres elles en sont les seuls objets.

La quatrième réflexion que je présenterai, c'est que les idées ne font pas mieux comprendre les opérations de l'esprit , quoique probablement elles n'aient été inventées et adoptées que pour les expliquer.

Nous voudrions savoir comment il se fait que nous percevons des choses éloignées; que la mémoire nous rappelle des choses passées ; que nous imaginons des choses qui n'existent pas? Des êtres représentatifs sont là qui réduisent toutes ces opérations à la perception interne , et celle-ci à une sorte de contact entre l'esprit qui perçoit et les objets de ses perceptions ; or, l'opération du toucher nous est familière; nous croyons la comprendre, et, quand' nous y avons ramené toutes les autres opérations, nous les regardons comme parfaitement expliquées.

Mais ce toucher ou celte perception immédiate^ est-il" donc un phénomène plus aisé à comprendre que tout autre? Le contact n'est pas nécessairement suivi du sentiment ni de la perception ; il faut déplus que Tune des choses^

RÉFLEXIONS SUR LA THEORIE DES IDEES. 35l

en 'Contact soit douée de la faculté de sentir et de percevoir. Qu'est-ce que cette faculté? comment agit-elle? Nous Tignorons. Est-il de sa nature d'être limitée aux choses présentes , aux choses en contact avec nous ? Nous ne le savons pas davantage. Nous n'avons pas la moindre raison de croire qu'il soit plus difficile de percevoir à distance, de percevoir dans le passé, de concevoir ce qui n'existe pas , que de percevoir ce qui nous est contigu dans le temps et dans le lieu ; ni que Dieu ait été plus en peine de nous donner Tune de ces facultés que l'autre.

Quelques philosophes ont voulu réduire tous nos sens à des modifications., diverses du toucher, et cette théorie n'a servi qu'à confondre des choses différentes , et à obs^ curcir des choses claires. La théorie des idées , en réduisant toutes les opérations de l'entendement humain à la perception des idées, a eu le même effet. D'une part , la perception des idées est aussi inexplicable qu'aucune des facultés qu'elle explique; la contiguité de l'objet ne là fait point comprendre; car il n'y a rien de commun entre la contiguité et la perception , et si l'on se sert de l'une pour expliquer l'autre, ce n'est que par l'habitude d'assimiler les esprits aux corps et par la supposition très-gratuite, que dans la perception l'objet agit sur l'es-« prit, et l'esprit sur l'objet. D'autre part, nous avons vu les philosophes , égarés par cette théorie , confondre des opérations que tous les hommes , que toutes les langues distinguent , et inventer pour cette nouvelle philosophie un langage nouveau en contradiction manifeste avec les principes de la grammaire universelle.

Ma dernière réflexion sur la théorie des idées, c'est qu'il est impossible aux hommes qui ont quelque respect pour le sens commun , d'accepter les conséquences naturelles et inévitables qui en dérivent.

iSa ESSAI II. CHAPITRE XlV.

Je ne rappellerai point que c'est elle qui a fait imagi" ner à Pythagore -et à Platon , que nous ne Voyous que les ombres des choses extérieures , et qui a donné naissance h la doctrine des espèces sensibles , l'une des plus grandes absurdités du Péripatétism'e; je ne veux la considérer ici que dans la nouvelle forme que lui a donnée Descartes. Ce grand réformateur comprit bien l'absurdité de rémission des images; il la rejeta quoiqu'elle eût en sa feiveur l'autorité des philosophes et celle des siècles; mais il laissa subsister les images dans le cerveau et dans l'esprit. La supposition de ces images est la base de tous les systèmes de la philosophie moderne sur les facultés de l'esprit ; et déjà l'on peut juger de la fragilité de cette base en voyant chanceler ces édifices élevés par des mains si habiles.

' L'admission des images a mis Descartes et ses successeurs dans la nécessité de démontrer par le raisonnement la réalité des objets matériels. Or, qui ne voit de quel ridicule la philosophie se couvre aux yeux des gens de bon sens, quand elle entasse des arguments métaphy^ sîques pour prouver qu'il y a un soleil et une lune , une terre et un océan ? Voilà pourtant le spectacle qu'ont donné au monde des hommes comme Descartes , Arnauld, Locke et Mallebranche.

Leurs principes les obligeaient de penser que le genre humain jusqu'à eux avait cru légèrement à l'existence du inonde, et qu'il leur appartenait de replacer cette eroyanee universelle sur des fondements plus solides. Mais ils ont eu le malheur de ne rencontra que des sophismes. De tant d'argum^ts, péniblement recherchés , il n'y en a pas UD qui soutienne l'examen.

La théorie des idées a entraîné. d'excellent esprit de Locke dans plusieurs paradoxes, que nous aurons occa*-

REFLEXIONS SUR LA. THÉORIE DES IDEES. à 53

sion de soumettre à i'adalyse, et parmi lesquels je citerai ceux-ci : que les qualités secondaires des corps- ne sont point des qualités qui existent en eux, qu'elles ne sont que des sensations dans notre esprit; que les sensations des qualités premières deis corps ressemblent à ces qualités ; que la notion de. la durée n'est que la notion de la succession de nos idées; que Tidentité personnelle consiste dans la conscience , en sorte que le même être pensant peut former deux ou trois personnes distinctes, et plusieurs êtres pensants n'en former qu'une seille; qu'enfin, le jugement n'est que la perception de la convenance ou de la disconvenance de nos idées.

Mais que sont toutes ces conséquences de la doctrine' des idées comparées à celles qu'en tirèrent plus tard Hume et Berkeley? Il n'y a point de monde matériel ; il n'y a point de notions ou d'idées abstraites ; l'ame n^esl qu'une suite d'impressions et d'idées en relation , qut n'appartiennent à aucun sujet ; point d'espace, point de temps , point de corps, point d'esprits; rien, si ce n'est des impressions et des idées ; nulle probabilité , même dans la démonstration , et nulle proposition qui soit plus vraie que la proposition contraire.

Voilà les fruits que la théorie des idées a portés depuis qu'elle a été cultivée par des mains habiles. Il n'est pas surprenant que des absurdités aussi grossières et aussi choquantes , aient discrédité auprès des hommes sensés la philosophie dont elles usurpaient le nom. Toute^ fois , ces conséquences présentent au moins cet avantage, qu'étant déduites avec habileté et rigueur de la théorie des idées , les propositions révollatites pour le sens commun et contraires à la décision Unanime de nos facultés qu'elles contiennent , doivent témoigner à tous les yeux

a 54 ESSAI II.. — ^ CHAPITRE XIV,

de la fausseté du principe d'où elles découlent, et anéaii'* tir la force du préjugé qui la jusqu'ici protégé.

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