‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 4)Chapitre 43 sur 77 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

SYSTiME DE LEIBITITZ.

Il y a encore , relativement à la perception , un autre système que la réputation de son auteur nous impose l'obligation de faire connaître; c'est celui de Leibnitz, de cet homme illustre qui fut à la fois poète , jurisconsulte, historien, politique, grammairien, géomètre, physicien, théologien , métaphysicien. Tant qu'il vécut, son nom fut le premier nom de l'Allemagne. Les empereurs ^ les rois, les princes, le respectèrent et tinrent à honneur de lui donner des marques de leur estime ; il fut en particulier le favori de la reine Caroline, épouse de Georges II; et, lorsqu'elle fut parvenue au trône d'Angleterre, il continua , jusqu'à sa mort, d'entretenir avec elle un commerce épistolaire.

Pendant plusieurs années , toute l'Europe fut occupée de sa grande controverse avec les mathématiciens anglais pour décider à qui de lui ou de Newton appartenait la gloire de cette belle découverte mathémati(}ue^ que Newton appela méthode des flu-xions^ et Leibnitz méthode différentielle. Une autre controverse presque aussi fameuse , est celle qu'il soutint contre Clarke ^ sur plusieurs points de la philosophie newtonienne qu'il désapprouvait. La reine Caroline transmettait eUç-même aux deux adversaires les nombreux écrits qu'ils s'adressaient , et ^ui depuis ont été publiés.

SYSTÈME DE LEIBNITZ. q55

L'autorité de Leibnitz en philosophie est encore si grande dans la plupart des contrées de rAllemagne^ que Ton considère comme des esprits hardis et en quelque sorte comme, des hérétique^ ceux qui s'écartent en quelque chose de ses opinions '. Wolf , le philosophe le plus fécond du dix-huitième siècle % est regardé comme l'avocat et le grand-prêtre de son système, et révère comme jUQ oracle tout ce qui est sorti de sa plume. Il a composé deux grands ouvrages philosophiques; le premier, que j'ai vu, a paru sous le titre de Psjchologia empirica^ seu tiJpperinièntaUs ; l'autre devait être intitulé Psjchohgia rationalisa et il y renvoie pour l'explication de la théorie rfe Leibnitz sur l'arae; mais j'ignore s'il a été publié*

Je n'ai donc, pour donner un aperçu du système de Leibnitz , que les écrits mêmes de ce philosophe ; je suis privé des lumières quç j'aurais pu puiser dans son interprète,

Leibnitz suppose que toutes choses dans l'univers , les corps comme les esprits, et les esprits comme les corps , sont composées de monades , c'est-à*dire , de substances simples , douée^i chacune par le Créateur, dès le commencement de leur existence , de certaines facultés actives et perceptives. Une monade est donc une substance active, simple, sans figure et sans parties, qui a eu elle-même le pouvoir de produire tous les changements qu'elle doit subir durant son existence. Ainsi les modifi- <;ations qu'éprouve une monade, de quelque genre qu'elles soient , celles qui semblent produites par des causes extérieures, aussi bien que les autres, ne sont que les développements successifs et graduels de ses facultés inté-

» Il fsaut se rappeler que ceci a été écrit en 1785. (Note du traducteur. J » Il a développé en 45 on 46 vo*. in-4® les principes que Leibnitz avait dé" pofiés dans un petit noinhre de pages.

Îi56 ESSAI II. CHAPITRE XV.

rieures qui les auraient égalemeiit eagendrées, quand bien, même il n'y aurait point eu d'autres êtres dans TuniverSé

Toute ame humaine est une monade unie à un corps organise, lequel est composé lui-tnéfiie d'4in nmnbre in-" fini denlonades qui possèdent toutes une certaine mesure de facultés active^ et perceptibles. Mais la macbiiie du corps est en rapport avec la monade qu'on leippdle ame ; celle^i est comme le centre du système.

L'univer3 étant complètement rempli de monades sati$ aucun vide, et par conséquent chaque corps agissant sur chaque autre corps et celui - ci réagissant sur lui proportionnellement à la distance, il s'ensuit, dit Leibnitz, que chaque monade est un miroir vivant, qui réfléchit l'univers tout entier sous son point de vue particulier, et représente plus. ou moins distinctement toutes choses.

Il est difficile de concilier cette partie du système, avec celle qui établit que toutes les modifications d'une monade résultent du développement de ses facultés pi*Oipres , et ne s'en produiraient pas moins , existât-elle seule dans l'univers. Je ne suis pas en état de résoudre cette contradiction; je poursuis donc.

Il y a différentes classes de monades : les unes sont d'un ordre supérieur , les autres d'un ordre inférieur. Il appelle dominantes les monades de l'ordre le plus élevé; Tame humaine en fait partie. Les monades, qui cômpèsent les corps organisés, c'est-à-dire, celui des hommes^ ce^ lui des animaux, et les plantes, sont d'un ordre inférieur, et sont soumises aux monades dominantes. Mais toute monade, de quelque ordre qu'elle soit, est une substance complète en elle-même ; elle est indivisible , puisqu'elle n'a pas de parties, et indestructible parce que, n'ayant point de parties , elle ne saurait périr par décomposi-

STSTàME DE LEIBNITZ. îlSy

tiôn ; et que nous n'avons aucune raison de croire que Dieu anéantisse jamais aucun des êtres qu'il à créés.

Les monades d'un ordre inférieur peuvent, par un développement régulier de leurs facultés, s'élever à uli ordre supérieur; elles peuvent sucôèssivement être unies à des corps organisés de différente!» formes, et de diffi!rents degrés de perception; mais elles hé peuvent ni périr ni cesser d'être actives et percevantes à quelque degré.

Léibnitz établit une distinction entre là perception et ce qu'il appelle Yaperception. La perception est une faculté commune à toutes lés hiotiades; Vaperception e^t le privilégie dés monades des classes "supérieures, et parconséquent Tame humaine eii est douée.

Par aperception^ il entend la perception parvenue à ce degré oîi elle se réfléchit, pour ainsi dire, elle-même. CW cette faculté qui nous donné le sentiment de notre existence et de nos perceptions , et qiii nous permet de nous replier sur les opération^ de notre esprit , et de comprendre les vérités abstraites. L^ame, dans beaucoup d'opérations, particulièrement pendant le sommeil,* et dans beaucoup d'actes qui nous soqt communs avec lés bêtes , est privée de cette àpércéption , bien qu'alors même elle soit remplie d'une multitude de perceptions obscures et confuses, dont ndus n'avons point de coiisclénce.

Telle est, selon Leîbnitr,i1inîon'de l'esprit et dii corps ^

qiie l'un n'exerce aucune Influence physique sûr l'autre.

Chacune de ces deux parties de nous-mêmes se développe

isolément , en vertu de l'activité et des pouvoii's qui sont

en elle; et cependant, par une harmonie préétablie, lés

opé^tions de l'une correspondent exactement âivecéelles

de l'autre. C'est ainsi que deux horloges, bien réglée*,

s'accordent parfaitement , quoiqu'elles aient chacune II. 17

a58 ESSAI II. CHAPITRE XV,

leur ressort, et que. leurs mouv^nents soient tout- à* fait indépendants.

Il suit de-là, que nos perceptions auraient été les tnêmes, quand les objets extérieurs n'auraient jamais existé , et qu'elles continueraient d'être ce qu'elles sont^ quand, par un acte de la Volonté divine, l'univers serait anéanti. Nous ne percevons pas les choses extérieures parce qu'elles existent , mais parce que l'ame a été originellement constituée de manière à produire en elle, et indépendamment des objets extérieurs , toutes les modifications et les perceptions qui s'y succèdent. t

Toute perception , aperception ou opération de l'ame , est une conséquence nécessaire de l'opération précédente , laquelle était elle-même ;la conséquence nécessaire de celle qui l'avait précédée. En remontant ainsi , on arrive à la constitution primitive de l'ame , qui est la source ,d'oîi découlent, par une fatalité inévitable, tous les changements qui se succèdent en elle dans la durée de son existence. Toute ame , et en général , toute monade peut donc être comparée à une montre , qui reçoit du développement graduel du ressort qu'elle renferme toute la série de ses mouvements.

Dans cette analyse du système de Leibnitz, j'ai conservé, autant que j'ai pu, les expressions dont l'auteur lui-même s'est servi, tant dans l'ouvrage intitulé x^Systerne nouveau de la nature- et de la communication des suhstances , aussi bien que de V union quil y a entre T ame et le corps ^ que dans les divers éclaircissements qu'il a publiés postérieurement et dans le traité ayant pour titre : Principes de la nature et de la grâce fondés en raison. Il me reste à présenter quelques remarqués sur le système en lui-même.

Page 1