‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 4)Chapitre 46 sur 77 · DE LA SENSATION · texte numérisé non relu

DE LA SENSATION

la seconde est la chose signifiée; la nature les unit, et le inénie terme les exprime da^ns le langage , parce qpe le besoin de les séparer ne se fajt point sentir dans les intérêts ordinaires de la vie ; et comme la cause de cette équivoque est universelle , elle se, retrouve datns toutes les lanr £^ues«

On la retrouve encore, et toujours la même, dans les noms de certaines maladies indiquées par une sensation désagréable, telles que, le mal {fe téte^ le mal de dents. Le mal de /^/e signifie d'abord une sensation douloureuse, qui ne peift appartenir qu'à un être sensible; il signifie aussi un désordre physique révélé p$ir ta sensation , mais qui n'a rien de commun avec elle.

Si j'appuie fortenient la main sur une table , je sens de la douleur, et je sens que la table est dure : la douleur est une affection de mon ame, et il n'y* a rien dans la table qui y ressemble : la dureté est dans U table , et il ny a rien dans mon ame qui resseiiible à cette qualité. Le mot sentir s'applique à la. douleur et à la dureté , mais d'upi^ manière différente ; là , il exprime l'acte de l'esprit qui éprouve la sensation; ici;, l'acte de l'esprit qui perçoit la qualité.

Si je passe légèrement la main sur la ipém^ table , je sens qu'elle est polie ^ qu'elle.est dure , qu'elle est froide : ce son{t des qu^Utqs de la table que je perçois par le toucher ; mais je les perçois à la suite d'uqe sen^tion qui 1^ indique* Comqne elle n'est pas douloureuse, ordinairement je n'y fais poiqt attention; elle désigpie à ma pen-. sée la chose qu'elle signifie, puis je l'oublie ^ tjf elle est pour Uioi comme si elle n'avait pas été. Mais en répétant 1 expérience , et en détournant mon attention des qualités dont elle est le signe« je puis la remarquer; et alors elle me semble aussi distincte de l£| dureté, du poU , du froid

et du chaud dans ce second cas que dans le premier.

Il est vrai qu'il n'est pas aisé d'abord de considérer séparément des phénomènes si invariablement confondus, et de soumettre à la réflexion une sensation qu'elle a coutume de négliger; mais pour ceux qui ont acquis l'habitude d'observer ce qui se pass'e en eux, quelques effortsf suffisent pour surmonter cette difficulté.

Quoiqu'il s'agisse ici des sensations qui accompagnent la perception , ce ne sera pas abandonner notre sujet , ce sera l'éclaircir au contraire , que d'observer qu*il y a plusieurs actes ou opérations de l'esprit que nous considérons comme simples et que nous désignons. par un seul mot, qui sont cependant d'une nature complexe, et dont la sensation est le premier élément ; en voici quelques exemples.

L'appétit de la faim renferme une sensation pénible , et le désir de manger. La sensation et le désir sont ^es actes de l'ame fort différents : le désir a toujours un objet ; la sensation n'en a point. Ces deux phénomènes peuvent être séparés par la pensée ; peut-être le sont-ils quelquefois dans la réalité; mais la faim les comprend l'un et l'autre.

' Le phénomène de la bienveillance envers nos semblables, contient à la fois un sentimeni agréable et le désir du bonheur d'autrûi.. Les anciens ne considéraient ce phénomène que comme lin désir ; les modernes le regardent plutôt comme un sentiment. Il est l'un et l'autre, et l'exclusion de l'un des deux éléments serait une erreur. Nous ne savons pas précisément si ce$ éléments sont inséparables; car ïly a des connexions naturelles, dont n<>us n'apercevons pas la nécessité; mais nous savonç qu'ils peuvent être séparés par la pensée. Ce sont donc des opérations distinctes de l'esprit.

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On en peut dire autant des affections malveillantes , comme la haine, l'envie, la vengeance, qui contiennent à la fois un désir et un sentiment pénible. Il en est de même de la craiiite, qui suppose un sentiment désagréable et l'opinion d'un danger, et de l'espérance, qui est composée des éléments contraires. Lorsque nous entendons raconter une belle action, le phénomène, qui se produit en nous , est également complexe : nous éprouvons un sentiment agréable , nous ressentons pour la personne une affection bienveillante , et nous portons un jugement sur son mérite moral.

En soumettant ainsi à l'analyse les diverses opérations de l'esprit, on trouvera que la plupart d'entre elles, que nous avons coutume de considérer comme simples parce qu'elles sont exprimées par un seul lïiot , sont néanmoins composées, et que la sensation ou le sentiment qui n'est qu'une sorte de sensation plus délicate, entre comme élé*^ ment dans presque toutes ces opérations aussi bien que dans la perception des objets extérieurs.

La moindre réflfôcion nous apprend que nous avons un nombre infini , de sensations. Saiis tenir compte de celles qui accompagnent nos appétits, nos passions, nos affections morales, nos sentiments en matière de goût ^ lés sens seuls nous ^en donnent d'une infinité d'espèces , et dans chaque espèce, dWe infinité de degrés. Toutes le$' variétés que nous sommes capables de discerner, ditns les saveurs , les odeurs , les sons , les couleurs , les diVersi degrés du chaud et du froid, et dans les qualités tangibles des corps , sont indiquées par des sensations correspond dantes. ;

La division la plus générale de nos sensations est celle qui les distingue en agréables, désagréables et indifférentes. Tout ce que nous appelons plaisir, bonheur, jouis-

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sance, tnisère, souffrance, déplaisir, chagrin, est une sensation ou un sentiment;, car personne n'est heureux pu malheureux que par .ce qu'il sent , et ne peut se mépreadre sur le plaisir ou la peinie qu'il éprouve dans le moment présent.

Mais ipdépendammenli des stylisations agréaj^es et désagréables., il en est d'indifFérei^t^ ; et cesout, si je ne m'abuse, les plus nombreuses. Elles attirent si peu notre attention, qu'elles n'ont point de nora^ da»s les languçs, et qu'elles sont aussitôt oubliées que s^eulies. Nous ne parvenons même à nous convaincre de leur existenf^e, qu'en observant avec, soin les çpératioijs de notre esprit. , Une oreille délicate disting^ue nettement la voix d'un homme de celle d'un autre; or parmi leSt voix humaines, les unes sont agréables, les autres déplaisantes ; mais le plus grand nopibre ne sont ni l'un ni l'autre.Xia, même observation s.'applique à tpus les sons, aux od^rs , s^ux S/aVjeurs , aux ÇQulem:s^ çtç. Si l'on considère, en outre, que nos sens sont incessamment en activité; que chaque objet qu'ils ^Qlxs présentent, npus afïecte de quçlque sensation ; et que ceux qui, iiops s^pjL familiers font rajçeipe^i^t sur nous uae iippres^n agrçable Qi^pçniblç. , o^ 4pmeuï:çjça, co^yainqu qu'indépçqdainmeii^t des ^nsatio^s agréables et pénil^tjes, il. ^n est d,'une. tro^ième ^p^çç qif'qn p^ut, 3aiis ajUfune impropriçl^é, appeler inçffjffèreiUes,

Lçs s^ens^tipQ/s iqdifférentçs sfiu^ loia^ d'être inutiles. Elles nous servent à distingue^, les. cI^^i^ différentes, et npps, r^vçlent, cowiiïfe, a^u^qt % ¥&V?ï ce qu^i se passe ^iff^ur d)Ç BQUS. L'qr^U^ la plif s^Lo^a^ie apx plaisirs dje l'harmonie ne laisse pas d'être extrêmement précieuse comme moyen (^ cpmmuaipajtioq fsl d'ia^tr^ctipn , et l'on peut en dire autant de to^tes les. sensation^ iadiffé^ rentes que nous devofi^ ai^x a,utrçs s^ns.

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Quant aux sensations agréables ou désagréables, elles ni^ diflBèrent pas seulemeilt en degré, elles diffèrent aussi eh espèce, cit si Ton pent s'exprimer ainsi , en dignité. Quelques-unes appartiennent à la partie animale de notre constitution, et nous sonit communes avec les anîmaux : de sont les sensations propï*ement dites; d'autres appfartien^ nënt a l'être raisonnable et taoral , et c'est à elles que le àoïh de sentiments s'applique, à Vec le plus de propriété.

La fin que la nature s'est proposée, dans là distribu^tion du plaisir et de la douleur, est évidente, et mérite toute notre admiration ; c'est un sujet qui a été parfaite^ ment traité, par un écrivain français, dans un ouvrage intitulé: Théorie des sentiments agréables '.

L'Auteur de la nature à consulté avec une sagesse et une bonté infinie le bien de l'espèce humaine, dans cette distribution ; et nos sensations sont comme autant de jalons qui nous indiquent là route que nous devons suivre en cette vie. En effet, i^ les sensations pénibles de la partie anintale nous avertissent d'éviter ce qui est funeste, et les sensations agréables de rechercher ce qui est nécessaire à la conservation de l'individu où de l'espèce ; a** la nature, par les mêmes sensations , nous invite tout à-la-fois à modérer l'activité de nos fkcultés corporelles, et à ne point lés laisser languir dans l'oisiveté et la paresse ; 3® l'exercice modéré de toutes nos facultés intellectuelles est agréable ; 4^ la Jieàuté nous plaît, la laideur nous déplaît , et l'on trouve que tout ce qui est beau est en soi bon et utile, ou le signe d'une chose bonne et utile ; 5® toutes les affections bienveillantes sont accompagnées

1 Cet ouvrage, qui a eu cinq éditions, est de Lévesque de Pouilljfy ami de Newton, de Voltaire et de BolingBroke, né en 1691, mort en 1750. (^Note du tradnctèur.J ' . '

d'un sentimeut agréable ^ toutes les affections malveillantes ^ d'un sentiment pénible; &"* enfin, le plaisir le plus élevé , le plus noble, le plus durable, est celui de iDien faire et d'agir conformément à notre destinée; le sentiment le plus amer et le plus pénible est le remords et l'angoisse d'une conscience coupable^ Toutes ces ob* .servations, sur les causes finales de nos sensations et de nos sentiments, sont développées par l'auteur que nous avons cité avec tant d'esprit et de jugement , qu'il seraijt difficile , selon moi , d'y rien ajouter.

Je terminerai ce chapitre , en observant., que si les philosophes sont tombés dans de graves^erreurs .et dans de faux systèmes, pour avoir confondu la sensation avec la perception qui lui est constamment associée, rien ne me paraît plus important, pour bien comprendre ces deux opérations , que de les distinguer avec précision.

La sensation., considérée en elle-même , ne suppose ni la conception d'un objet extérieur, ni la persuasion qu'il existe ; elle ne suppose rien de plus qu'un être sentant, affecté d'une certaine manière. La perception suppose, au contraire., et la conception et Ja conviction de l'existence d'un objet extérieur, ou, en d'autres termes, de quelque chose , qui n'est ni l'esprit qui perçoit , ni l'acte de cet esprit. Deux choses aussi différentes doivent être distinguées ; mais les lois de notre constitution les associent constamment. Toute perception est accompagnée d'une sensation spéciale; la sensation .est le .signe , la perception la chose signifiée; l'imagination les unit; un seul mot les désigne; on les considère comme une seule opération et les besoins de la vie n'exigent point qu'on les distingue.

Au philosophe seul appartiendrait le soin de le faire, quand il analyse l'opération qui en est formée. Mais il

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ne soupçonne point qu'elle soit composée ^ et cette découverte exige d'ailleurs un degré d observation réflexive, . dont les philosophes se sont rarement donné la fatigue.

Dans l'ancienne philosophie, les deux éléments sont entièrement confondus. Les espèces sensibles, émises de l'Ob'» jet, et imprimées dans l'esprit, y tiennent lieu de tout; et vous avez le choix de les appeler sensations ou perceptions.

Descartes et Locke , plus attentifs aux opérations de l'esprit , ont aperçu , que les sensations qui nous révèlent les qualités secondaires des corps, ne ressemblent point à ces qualités ; mais ils se sont arrêtés là. Ils n'ont pas remarqué que cela est également vrai des sensations dues aux qualités primaires; Locke soutient même que cellesci sont la parfaite image, les exemplaires des qualités qui les causent. Cette méprise remarquable fait voir combien il est facile, même à l'esprit le plus pénétrant et le plus exercé dans l'étude de soi-même , de s'abuser grossièrement.

Il est vrai qu'il est plus aisé de se faire une juste idée des sensations qui viennent des qualités secondaires, que de celles qui viennent des qualités primaires, et nous en verrons la raison dans le prochain chapitre. Mais si Locke avait mieux observé les sensations qu'il recevait à ' chaque instant des qualités primaires des corps, il aurait vu très-clairement qu'il n'y a pas plus d'analogie possible entre les sensations et quelque qualité que ce soit d'un être inanimé, qu'il n'y en a entre la douleur et un cercle ou un cube.

Ce qui avait échappé à cet ingénieux philosophe, n'échappa point à Berkeley. Celui-ci connut bien le phénomène de la sensation , et vit à merveille qu'il ne saurait ressembler à aucune qualité des choses inanimées : vérité

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si évidente, qu'on ne peut trop s'ëtbnnér qu'elle ail été si long-temps méconnue.

Mais admirons les conséquences de la découverte de Berkeley. A l'exemple du vulgaire , les philosophes s'étaient accoutumés à confondre , sous une même dénomination , la sensation et la perception , et à les considérer comme une seule et même opération simple dé l'esprit ; d'une manière encore plus exclusive que le vulgaire, ils avaient imposé à cette opération le nom unique de sensation^ et ils avaient appelé idées de sensation y toutes les notions que nous avons des corps. Ces préjugés conduisirent Berkeley à prendre un des éléments de l'opération complexe, pour l'opération tout entière. Ayant parfaitement démêlé la nature de la sensation, il prit pour accordé que les sens ne nous donnent autre chose que des sensations , et comme il avait reconnu qu'elles ne peuvent ressembler aux qualités des corps, il en conclut que les corps et la matière n'existent point.

Rien de plus juste que cette conséquence, si nos sens ne nous donnent que des sensations; car aucune sensation ne saurait nous suggérer la moindre idée des choses matérielles, ni par conséquent noUs fournir la moindre preuve de leur réalité. Mais s'il est vrai qu'indépendamment de cette multitude de sensations que nos sens nous apportent, nous recevons aussi par eux la connaissance des objets extérieurs et la persuasion invincible de leur existence , tous les raisonnements de Berkeley s'écroulent avec la supposition qui en est la base.

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