CHAPITRE XVII
DES OBJETS DK LA PERCEPTION; ET D*ABORD DES QUALITÉS PaiMAIRES ET SECONDAIRES DES CORPS.
Les qualités des corps sont les objets de la perception : comme mon but n'est point d'en traiter en détail j mais seulement d'une manière générale et pour exposer les notions que les setis nous en donnent , je commencerai par la distinction des qualités primaires et des qualités secondaires. Cette distinction remonte aux premiers temps de la philosophie : le système péripatéticien l'abolit; elle fut ressuscitée par Descartes et par Locke, et abolie une seconde fois par Berkeley et Hume ; si nous parvenions à mettre en lumière le fondement réel sur lequel elle repose, nous aurions moins de peine à expliquer les révolutions d'opinions dont elle a été le sujet dans l'histoire de la philosophie.
Chacun sait que l'étendue, la divisibilité, la figure, la mobilité , la solidité , la dureté , la mollesse et la fluidité , sont ce que Locke appelle qualités primaires des corps ; et qu'il donne le nom de qualités secondaires^ aux sons, aux couleurs, aux odeurs, aux saveurs^ au chaud et au froid. Cette distinction est-elle fondée? les qualités primaires ont - elles quelque caractère commun qui n'appartienne pas aux qualités secondaires ? quel est ce caractère, s'il existe ? Telles sont les questions qu'il s'agit de résoudre. -
Je réponds que la distinction me semble avoir un fondement réel ; et ce fondement le voici : nos sens nous
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donnent une notion directe et distincte des qualités prîmaires eft tioU^ apprennent en quoi elles consistent ; au lieu que la notion qu'ils nous donnent des qualités secondaires est obscure et purement relative ; ils nous apprennent que ces qualités nous affectent d'une certaine manière ou, en d'autres termes, produisent en nous certaines sensations ; mais que sont-elles en elles-mêmes ? nos sens ne nous le disent pas; ils nous laissent là -dessus dans les ténèbres.
La réflexion nous rend le témoignage que nous savons parfaitemeùt ce que c'est que Téteiidae, la divisibilité , là figure et le mouvement. La solidité d'un corps n'est que la propriété qu'il a d'exclure tout autre corps du lieu qu'il occupe dans l'espace. Sa dureté, sa mollesse, sa fluidité, ne sont que les différents degrés de la cohésion de ses parties : il est fluide si la cohésion n'est pas sensible; il est mou, si elle est faible; il est dur, si elle est forte. Nous ignorons quelle est la cause de la cohésion, mais nous comprenons nettement la cohésion ellemême , qui nous est immédiatement révélée par le sens du tact. Nous avons donc des notions claires et distinctes des qualités primaires; si nous ignorons quelles sont leurs causes^ nous savons parfaitement en quoi elles consistent.
J'observe, en second lîeu^ que la notion que nous avons des qualités primaires est directe , et non relative. Là notion relative d'une chose n'est point , à proprement parler, là notion de cette chose; elle est seulement la notion d'un de ses rapports avec une autre chose.
Ainsi la gravité signifie quelquefois la tendance des corps vers la terre , et quelquefois la cause de cette tendance. Dans le premier sens , j'ai une notion h la fois directe et distincte de la gravité ; je la vois, je la sens,
DES OBJETS DE tA PERCEPTION. ^7$
je sais en quoi elle consiste. Mais cette tendance suppose une cause que nous désighpns par le inéine nom , et qui a été Tobjet de beaucoup de spéculations. Or, quand nous méditons sur cette cause et que nous en raisonnons, quelle notion en avons-nops? pas d'autre évidemment que celle de la cause inconnue d'un efTet cpnnu. C'est là une notion relative, et par là-meipe obscure; car ce n'est point une conception de la chose elle-même qu'elle nous donne , mais seulement de sou rapport avec une autre chose. Toutes les relations que nous découvrons entre l'inconnu et le connu, sont des notions relatives de l'inconnu ; et parmi les objets de nos pensiée^ et de nos discours , il en est une foule dont po^ facultés ne peuvent nous donner que des notions relatives.
Il résulte de ces observations que les notions que nous avons des qualités primaires , ne sont pas relatives. Nous savons en quoi consistent ces qualités, et non pas simplement quel rapport elles ont avec une chose connuQ.
Il en est autrement des qualités secondaires. Si l'on me demande quelle est dans la rpse cette qualité qu'on appelle son odeur y je ne puis répondre directement. Je trouve, en y pensant ,. que j'ai upe notion distincte de la sensation que cette qualité prodiiit en moi; mais la rose n'étant point sensible , rien de semblable à cette sensation ne peut exister en elle, La qualité qui est en elle, est donc quelque chose qui oecasipne en moi la sensation ; mais en quoi consiste ce quelque chose ? je l'ignore; mes sens ne me l'apprennent point. Ainsi la seule notion qu'ils me donnent , c'est' que l'odeur dans la rose est une qualité inconnue , qui est la cause ou l'occasion d'une sensation que je connais fort bien. Ce rapport de la qualité inconnue à la sensation connue , est tout ce que l'odorat m'en apprend; or, cette notion est évidem-
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ment relative. Le même raisonnement peut s'appliquer à toutes les qualités secondaires.
La distinction des qualités primaires et des qualités secondaires des corps a donc un fondement réel : nous avons par nos sens une notion directe et distincte des qualités primaires; nous n'avons des qualités secondaires qu'une notion relative et par conséquent obscure ; elles ne sont pour notre esprit que les causes inconnues de certaines sensations dont nous avons conscience.
Je prie qu'on veuille bien remarquer que je n'ai point expliqué cette distinction par une hypothèse. Les notions des qualités primaires sont-elles directes et distinctes, celles des qualités secondaires relatives et obscures? c'est une question de fait, que chacun peut résoudre par la réflexion. Je m'en remets à cette réflexion du soin de juger ce que j'ai aivancé , et je passe à d'autres considérations sur les qualités des corps.
1. Les qualités primaires ne sont ni des sensations, ni rien qui ressemble à des sensations; c'est une chose qui me paraît évidente d'elle-même. J'ai une notion claire et distincte des qualités primaires d'une part , et des sensations de l'autre ; je puis facilement comparer ces deux choses; or, j'ai beau chercher, il m'est impossible d'apercevoir entr'elles le moindre trait de ressemblance. La sensation est l'acte, ou si l'on veut le sentiment , d'un être sensible; la figure, la divisibilité, la solidité, ne sont ni des actes, ni des sentiments. La sensation a pour sujet nécessaire un être sentant, cjar une sensation non sentie serait une absurdité; la figure et la divisibilité supposent lin sujet figuré et divisible, mais non p^s un sujet sentant.
2. Nous n'avons aucune raison de croire que les sensations produites par les qualités secondaires ressemblent