OBJETS DE LÀ. PERGEPTIOIM
elle est le signe» et à l'instant nous loublioas : aussi est* die à peu^près pour nous comme si elle n'était pas sentie. C'est le cas de toutes Les sensations qm accompagnent la perception des qualités primaires ; nous ne les remarquons que lorsqu'elles sont asse^ pénibles ou assez agréables pour attirer notre aitenCion..
$i vous presse; fortement un corps acéré, vous éprouvez de la douleur et vous vous persuadez facileinenit que cette douleur est une sensation qui ne ressemble poiat au corps qui la 'Causas ; vous percevez en même temps la forme aiguë eit la dureté de celui-ci , et vous n'atjtribiuez point oes qualités à votre ame. Dans ce cas vous distinguez parfaitement ce que vous sentez de ce que vous percevez.
Mais si vous touchez doucement ce même corps de manière à n'éprouver aucun mal, il vous e&t très^difEcile d'imagi«er que vous ayez senti autre chose qu'un corps dur et acérée ita<Kt â est difficile de remarquer les sensations qui apparrtienniBnt auK qualités primaires , quand elles «e sont ni agréables, ni pénibles. Dans œ cas l'intelligem^ pasise rajâdev^nt à i'objet , et la sensation , réduite à la foacbon 4^ sâgae^ s'éyj^nouii; aussitôt qu'elle a rempli le mrinistèrC'que la nature lui ayait assigné.
Passons maintenant a^x opinions du vulgaire et des phiiosopbets sur cç sujet C'est le propre du vuiigaire de négliger Jes distinctions inutiles dans la pratjlque; aussi ne sépareHt-il point les qualités priiiMiîir>^s, des qualités secondaires .: les ^unes et les aul^res sont à ses yeux des S^walités des icorps. JU conçoit distinctemeAt les xjualités primaires, fiaroe qu^il en a la perception immédiate; quant aux qualités secondaires , les notions /qU'il en a sont plutoC concises qu'cavonnées. Une qualité secondaire est la. cause incoonue d'un eSEet connu, et le même nom désigne la cause et l'effet : démêler les éléments de
aSo ESSAI II. CHAPITRE XVII.
cette notion complexe et les deux significations de ce mot équivoque^ c'est la tâche du philosophe; il nç faut pas attendre du vulgaire une précision dont il n'a que faire.
Ses notions des qualités secondaires sont donc, si l'on veut , confuses et inexactes; et il en résulte qu'il ne s'accorde point avec les philosophes , et qu'ils s'imputent réciproquement une absurdité grossière. Le vulgaire dit ; le feu est chaud, la neige est froide, le sucre est doux; nos sens l'attestent , et le nier est une absurdité. Les philosophes disent: le chaud, le froid, le doux, ne sont que des sensations en nous ; supposer que ces sensations sont dans le feu , dans la neige, dans le sucre, c'est une absurdité.
La contradiction est plus apparente que réelle : elle vient d'un abus de mot de la part des philosophes, et d'une confusion d'idées de la part du vulgaire. Quand le philosophe dit qu'il n'y a point de chaleur dans le feu, qu'est-ce qu'il entend ? que le feu n'éprouve pas la sensation de chaleur ; il a raison , et s'il prend la peine de s'expliquer, le vulgaire sera de son avis; mais il s'exprime mal, car il y a réellement dans le feu une qualité qu'on appelle chaleur y et les philosophes et le vulgaire désignent beaucoup plus souvent par ce nom la qualité que la sensation. Les philosophes prennent donc le terme dans un sens, et le vulgaire l'entend dans un autre. Dans le sens du vulgaire , la proposition est absurde , et le vulgaire soutient qu'elle l'est; dans le sens du philosophe, elle est vraie, et le vulgaire Pa vouera aussitôt qu'il l'aura comprise : il sait très-bien que le feu ne sent pas la chaleur , et c'est tout ce que le philosophe entend en disant qu'il n'y a pas de chaleur dans le feu.
Les opinions des philosophes sur les qualités primaires et secondaires , ont subi , comme nous l'avons déjà ob*
DES OBJETS DE LA PERCEPTION. sSl
serve, plusieurs révolutions. Bien-avant Aristote , elles furent distinguées les unes des autres par les Atomistes^ entre lesquels Démocrite tient le premier rang. Ils ne donnaient le nom de qualàés qu'aux qualités secondaires; les qualités primaires leur semblaient moins des qualités que l'essence même àe la matière. Nul doute que les atomes , qui étaient selon eux les principes de toutes choses, ne fussent étendus , solides, figurés, mobiles; mais étaientils savoureux, colorés, odorants , froids ou chauds, ou , pour parler leur langage , avaient-ils des qualités Pj les Atomistes soutenaient qu'ils n'en avaient point : les qua^ lités j selon eux, n'existaient point dans les corps; elles résultaient de l'action des corps sur nos sens.
Ainsi, lorsque les hommes commencèrent à observer les corps, les qualités primaires leur parurent si claires et si manifestes, qu'ils ne doutèrent pas plus de leur existence que de celle de la matière ; mais les qualités secondaires leur semblèrent si obscures, qu'ils ne savaient oii les placer. Les Atomistes se servaient de cette comparaison : de même que le feu ^ qui n'est ni dans le caillou ni dans l'acier, se produit par le choc de ces deux substances; de même les qualàés , qui ne sont point dans les corps , se produisent par l'action des corps sur nos organes.
Cette doctrine fut attaquée par Aristote qui regardait les odeurs , les saveurs , les couleurs , comme des formes substantielles des corps, dont les espèces s'introduisent en nous par le canal des sens , aussi bien que celles de la figure et du mouvement.
Aristote avait raison de: croire que les saveurs, les odeurs , les couleurs, sont des qualités inhérentes aux corps et qui existent indépendamment de nos sensations; la nature- même nous l'enseigne. Mais il s'égarait dans de
a 8a ESSAI n. — chapitre xvii.
ridicules hypothèses, lorsqu'il soutenait que nos sensations d'odeur, de saveur et de couleur^ ne sont que les formes ou espèces de ces qualités, introduites en nous par les sens. Non-seulement Descartes a démontré l'absurdité des espèces sensibles , mais il a connu la véritable nature des qualités secondaires , et l'a mieux expliepiée qu'on ne l'avait ùiit avant lut. Locke l'a suivi , et s'est fort étendu sur ce surjet ; il est le premier qui ait employé «cette dénomination de quaiités primaires et secondaires ^t\ai d^uis 41 été généralement adoptée; il a distingué avec exactitude la sensation de la qualité qui en est la cause ou l'occasion inconnue, et il a prouvé qu'il n'y a, nî ne peut y avoir entre ces deuK choses aucune similitude.
De cette manière, nos sens ne privent être accusés d'imposture. La sensation que nous éprouvons est réelle, et non illusoire; la qualité- matérielle qui la produit n'est pas moins réelle, quoique sa nature nous reste inconnue. Si nous confondons la sensation avec la qualhé qui en est la cause , nous nous abusons nous<4néines par la pi^ipitation de nos jugements, ou par un exercice irréfléchi de notre intelligence ; mais ce ne sont pas les isens qui nous trompent.
Jusque-là la théorie de Locke «st claire et certaine; elle devient obscure lorsqu'il croit avoir besoin d'y iotroduioe l'hypothèse des idées , pQ«ir rendre raison de la différence des qualités primaires et :des qualités secondaires.
Lorsque les philosophes paHeot d'idées, on ne sait ja» mais bien 'Ce qu'ils entendent , et l'on a toujours le droit de soupçonner qu'il s'agit des êtres chioftériques qu'ils ont invenliés et désignés par ce nom. Ils nous disent ici que, par idées de sensation^ ils entendent nos sensations mêmes. Les idées prises en œ sens , ne sont point des chimères; il n'y a rien de plus certain que leur existence.