PRINCIPES PRIS POUR ACCORDÉS
deât philosophes étaient aussi vagues et aussi incertains clans cette science qu'ils le sont encore dans beaucoup d'autres ; rien n'était convenu, tout était disputé et controversé; mais grâce à cette heureuse innovation , la science a trouvé une base et nous voyons s'élever sur cette base un magnifique ensemble de connaissances aussi peu contestées que les conclusions des géomètres.
Cependant les premiers principes de la philosophie naturelle sont d'uiie nature tout-à-fait différente des axiomes mathématiques ; ils n'ont pas le même genre d'évidence , et ne sont pas comme eux des vérités nécessaires. Tels sont les deux suivants: J>^ mêmes effets procèdent des mêmes causes ou de causes semblables ; On ne doit assigner aux effets naturels que des causes réelles et suffisantes pour en rendre raison. Qupique de pareils principes soient d'une autre nature que les axiomes mathématiques, cependant ils sont d'une telle évidence, qu'il n'y a personne qui ne leur donne son assentiment, et qui ne sente la nécessité de les prendre pour règles de ses actions et de ses opinions dans la conduite de la vie. Quoique l'usage n'en soit pas établi , je crois qu'il peut être utile de poser quelques-unes des vérités que je considère comme premiers principes , et que je prendrai pour accordées , en traitant de l'esprit et de ses facultés. J'ai de bonnes raisons pour en user ainsi , car on ne saurait croire la peine inutile que se sont donnée des hommes d'un esprit supérieur , tels que Descartes, Mallebranche, Arnauld , Locke et beaucoup d'autres, pour n'avoir pas distingué les choses qui doivent être prouvées de celles qui , tout en comportant quelque explication , sont cependant évidentes par elles-mêmes et ^admettent pas de démonstration. Toutes les fois qu'on entreprend de faire remonter des principes évidents par eux.-inêmes,
à d'autres qui le soient encore plus, on tombe infailliblement dans des raisonnements qui ne prouvent rien; c'est ce qui est arrivé, et il s'en est suivie que d'autres philosophes, tels que Berkeley et Hume, jugeant des principes par les preuves, et frappés de l'insuffisance de celles-ci , ont d'abord révoqué les principes en doute , puis ont fini par les nier.
Il est si pénible de raisonner avec ceux qui rejettent les premiers principes , que les hommes sages ont coutume de s'y refuser. Cependant il n'est pas impossible de commettre des méprises et de prendre pour un premier principe quelque préjugé vulguire; il n'est pas impossible non plus que l'évidence d'un premier principe reste , par le prestige des mots , comme enfermé dans un nuage et se dérobe aux regards d'un homme de bonne foi : ces cas mêmes se présentent plus fréquemment dans la science de l'esprit humain que dans aucune autre. Mais le mal n'est pas sans remède; il y a moyen de rendre plus claire l'évidence des premiers principes , lorsqu'on la conteste : seulement il faut savoir s'y prendre , et ne pas oublier que cette évidence n'est pas démonstrative, mais intuitive , et qu'elle ne demande pas à être prouvée , mais seulement placée dans un jour convenable. Du reste on comprendra mieux tout-à-l'heure et dans l'application ce que je veux dire : il suflfit que le lecteur soit mis sur ses gardes, et averti , lorsque je placerai sous ses yeux ce que je regarde comme des premiers principes , d'examiner s'ils ont l'espèce d'évidence qui les caractérise.
1® Je prends d'abord pour accordé que je pense ^ que je me souviens^ queye raisonne^ et en général que j'exécute réellellient toutes les opérations intellectuelles dont j'ai conscience.
Les opérations de notre ame sont accompagnées d'un
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jentiment intërieur que nous appelons conscience^ et cette conscience est la seule évidence que nous ayons, et la seule que nous puissions avoir de leur existence. Si quelqu^un s'avisait de penser que sa conscience peut le tromper , et qu'il demandât des preuves de sa véracité , il serait impossible de le satisfaire. Il faudrait l'abandonner à son aveuglement, comme un homme qui nie ce sans quoi il est impossible de raisonner. Chacun se trouve impérieusement forcé de croire au témoignage de sa conscience , et tout ce qu'elle atteste a pour nous l'autorité d'un premier principe.
a. Comme la consciehce nous fait connaître avec certitude nos pensées et nos modifications présentes , la mémoire nous fait connaître nos pensées et nos modifications passées. Quand les faits sont récents et que le souvenir en est vif et net , la connaissance que nous donne ta mémoire est d'une certitude et d'une évidence , qui le cèdent à peine à celles des notions de conscience.
3. Mais il faut observer que nous avons conscience d'une foule de choses, auxquelles nous n'accordons que fort peu ou point d'attention. Il nous est difficile de la partager entre plusieurs choses , et c'est plutôt l'objet de la pensée qui l'obtient, que la pensée elle-même. Ainsi ^ dans la colère , l'attention se dirigé vers l'injure qu'on a reçue, ou vers la personne qui Ta faite, rarement vers la colère elle-même, quoiqu'on la sente en soi. Toutefois il est en notre pouvoir , lorsque l'intelligence a reçu son développement , de fixer l'attention de l'esprit sur ses pensées , ses affections et ses autres opérations; alors, soit que ces opérations soient présentes , ou que leur trace soit encore récente dans la mémoire , l'acte de l'esprit , qui y fait attention, s'appelle réflexion.
Or , nous prenons pour accordé que cette réflexion at- III. 4
5o ESSAI I. OIAPITBE U. *
tentive uous fait connaître les opérations de noire prit d'une manière aussi claire et aussi certaine que la Tue nous découvre les objets placés ctevant nos yeux.
Cette réflexion est une sorte d'intuition: elle donne ^ relativement à ce qui se passe en noi)s, la même convie-^ tion que la faculté de voir , relativement aux objets de la vue. Un homme ne saurait révoquer en doute les choses qu'une réflexion attentive lui fait clairement discerner dans son esprit.
4. Je prends poui* accordé , que toutes les penséesi dont j'ai conscience , ou dont je me souviens , sont les pensées d'un seul et même principe pensant, que j appelle moi ou mon esprit. Chaque homme a la conviction immédiate et irrésistible non^seulement de son existence présente, mais de son existence continue et identique^ depuis l'époque la plus reculée où sa mémoire puisse atteindre. Celui qui douterait que les pensées successives dont il a conscience , appartiennent à un seul et même principe pensant, ou bien qu'il est aujourd'hui la même personne qu'il était hier ou Tan dernier, serait affligé d'un mal sans remède: on ne pourrait que le laisser là comme un insensé, ou comme un homme, qui nie les premier:» priocipes, et avec qui on ne peut raisonner.
Tout homme qui jouit de sa raison se sent invincible-* ment persuadé de son identité et de la eontinuité de son existence. Cette conviction est immédiate et irrésistible; l'absence de cette conviction serait le symptôme d'une folie que le raisonnement ne pourrait guérir.
5. Je prends, pour accordé qu'il y a des choses, qui ne peuvent exister par elles<-mémes , mais seulement dans d'autres choses dont elles sont les qualités ou attributs.
Ainsi le mouvement ne peut exister que dans cpielipie chose qui est mu ; et la supposition qu'il pourrait y a>voir
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du mouvement là où toute chose serait en repos, est évidemùient absurde. La dureté, la mollesse, ne peuvent pareillement exister par elles-mêmes ; ce sont les qualités d'une chose qui est dure ou inolle. La chose quelconque dont elles sont leS qualités , s'appelle leur sujet ; et toute qualité en suppose nécessairement un.
Ce qui existe par soi-même, et ne suppose nécessairement l'existence tPaucune autre chose , s'appelle substance \ et quand on\ considère les substances relativement aux qualités ou attributs qui leur appartiennent, on dit qu'eHes sont les sujets de ces qualités ou attributs.
Toutes les choses que nous percevons immédiatement par nos sens , et toutes celles dont nous avons conscience, supposent un sujet dans lequel elles existent. Par mes sens, je perçois la figure, la couleur, la dureté, la mollesse, le mouvement, la résistance, et autres phénomènes semblables; ce sont des qualités qui impliquent nécessairement quelque chose de figuré, de coloré, de dur, de mou, qui se meut, et qui résiste. Ce n'est pas à ces qualités, mais à ce qui est leur sujet, que nous donnons le nom de corps. Si quelqu'un croyait devoir nier que ces phénomènes sont des qualités, et qu'ils supposent un sujet ^ yd serais obligé de l'abandonner à son opinion, et de le considérer comme un homme qui nie les premiers principes, et avec qui il est impossible de raisonner. Pour peu qu'il eût de bon sens , il ne pourrait converser une demi-heure sans's'apercevoir qu'il dit des choses qui impliquent la fausseté de ce qu^il prétend croire.
De même, les faits dont j'ai conscience, tels que la pensée, le raisonnement, le désir, supposent nécessairement quelque chose qui pense, qui raisonne, qui désire. Nous ne donnons pas le nom d! esprit à la pensée, à la raison, au désir, mais à l'être qui désire, qui pense et qui raisonne.
52 ESSAI I. CHAPITRE ÏI.
Ainsi donc, que tout acte ou opération suppose un agent et que toute qualité suppose un sujet, ce sont -des propositions que je n'essaie point de prouver, mais que je prends pour accordées. U n'est personne qui ne reconnaisse immédiatement leur vérité, et qui ne sente qu'il lui est impc«ssible de les révoquer en doute. Toutes les langues ont des mots que les grammairiens appellent adjectifs; ces mots expriment les attributs des choses ; et si toiit adjectif doit avoir un substantif, c'est que tout attribut doit avoir un sujet. Toutes les langues ont de même des verbes actifs qui expriment les actes ou opérations des causes; et si la grammaire dit que tout verbe actif suppose une personne^ c^est que tout acte doit avoir un agent. Nous admettons donc, comme premier principe, que la bonté, la sagesse* et la vertu ne peuvent exister que dans un être bon , sago et vertueux, que la pensée suppose un être qui pense, et que toute opération dont nous avons conscience, suppose un agent qui opère, et que nous appelons esprit,
6. Je prends pour accordé que la plupart des opérations de l'esprit ont nécessairement un objet distinct de l'opération elle-même. Je ne puis voir, èans voir quelque, chose : voir, sans quelqu'objet qui soit vu, est absurde. Je ne puis me souvenir sans me souvenir de quelque chose; la chose dont je me souviens est passée, tandis que le souvenir est présent; il faut donc que l'opération et son objet soient des choses distinctes. Les opérations de notre esprit sont exprimées dans toutes les langues par des verbes actifs transitifs, qui n'exigent pas seulement une personne ou un agent, mais encore un objet de l'opération. Ainsi le verbe connaître exprime une opération de l'esprit : d'après les lois de toute grammaire , ce verbe veut une personne, ye c<9/2/2«w 4 vous connaissez ^ il cannait; mais il ne veut pas moins un régime , qui est la chose connue ;