DES OBJETS DE LA PERCEPTION
corps sonore qui Texcite, on pourrait dire aussi, qu'une indigestion est l'idée du dîner à la suite duquel elle a eu lieu.
2** Quand Locke affirme que les idées des qualités primaires, c'est-à-dire, les sensations que ces qualités excitent en nous , leur ressemblent , il est évident qu'il n'a pas accordé la moindre attention, ni à la nature de la sensation en général, ni aux sensations particulières auxquelles il impose une conformité si bizarre.
Appuyez la main sur un corps dur et observez la sensation que vous éprouvez , en détournant votre pensée de tous les objets extérieurs et même du corps que vous pressez. Je conviens que ce genre d'abstraction est difficile, et peu ou point pratiqué ; mais il n'est pas impossible, et c'est à cette condition seulement qu'on peut connaître la natuje de la sensation. Lorsque vous serez parvenu à la recueillir piure, et isolée de ses accessoires, vous serez convaincu que la sensation dont il s'agit ne ressemble pas plus à là dureté, que la sensation de son aux vibrations du corps sonore.
Mes idées, ce sont mes conceptions,] e n'en connais pas d'autres. Mon idée de la dureté d'un corps , c'est la conception d'un degré de. cohésion entre ses parties qui exige l'emploi d'une certaine force pour les déplacer. J'ai la con-' ception de cette qualité, et je crois à son existence, en même temps que la pression me fait éprouver une sensation qui peut aller jusqu'à la douleur. La sensation et la perception sont étroitement unies par les lois de ma constitution , mais elles n'ont aucune similitude ; et s'il faut appeler l'une Viciée de Y antre y il y aura la même raison d'appeler tous les effets naturels, les idées des cau^ ses qui les produisent, j
Locke n'a pas considéré davantage la nature de la sen-
Îi86 ESSAI II. CHAPITRE XVII,
sation en général ^ en affirmant que les idées des qualités^ primaires, c'est-à»dire les sensations que ces qualités excitent , leur ressemblent.
C'est une chose évidente d'elle-même qu'il ne peut rien y avoir de semblable à la sensation dans un être insensible , ni de pareil à la pensée dans un être qui ne pense pas. Cette vérité que Berkeley a mise dans le plus grand jour, Locke l'a méconnue. Il est triste de penser que telles sont les difficultés de la philosophie , que l'évidence même peut échapper à l'observateur le plus clairvoyant ; mais ce *qui console , c'est qu'aussitôt qu'elle est découverte 9 la lumière dont elle brille frappe les plus faibles yeux , et que rien n'est plus capable de l'éteindre.
Au total , Locke a bien connu la nature des qualités secondaires y et il exprime avec justesse ce que nos sens nous en apprennent, lorsqu'il dit quelles ne sont rien autre chose dans les corps que la puissance d'exciter en nous certaines sensations. Mais en leur appliquant^ ainsi qu'aux qualités primaires, la théorie des idées, il s'est égaré dans des explications qui obscurcissent la matière et ne supportent point la critique.
£n adoptant l'opinion commune que les idées de sen*sations sont les sensations mêmes, Berkeley vit clairement les conséquences qui en dérivent ; savoir : qu'il n'y a point de monde matériel; point de qualités, ni primaires, ni se* condaires; et partant, aucune raison d'établir une distinct tion entre ces deux classes de qualités. 11 démontra l'absurdité de toute ressemblance entre nos sensations et les qualités quelconques d'une substance insensible. Si l'on accorde en effet que les sens n'aient pas d'autre fonction que celle de nous donner des sensations , toute distinction entre. les qualités primaires et secondaires devient impossible, et l'existence d'un monde matériel n'est plus qu'une hypothèse.