‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 4)Chapitre 53 sur 77 · DES AUTRES OBJETS DE LA PERCEPTION · texte numérisé non relu

DES AUTRES OBJETS DE LA PERCEPTION

Outre les qualités primaires et secondaires des corps , il y a d'autres objets immédiats de la perception. Sans vouloir en faire Ténumération complète , on peut les rapporter à l'une des classes suivantes: i® certains états ou conditions de nos propres corps; a® les forces mécaniques; 3^ les forces chimiques; 4^ les vertus médicales; 5** les forces végétales et animales.

Tout le monde sait que nous percevons dans notre corps certains dérangements physiques à l'occasion des sensations douloureuses que la nature y a associées; ainsi le mal de dents, le mal de tête, la goutte, et tous les autres malaises que nous éprouvons. Les notions que nous acquérons de ces désordres sont de même nature que celles des qualités secondaires ; les unes et les autres sont formées des mêmes éléments , s'expliquent de la même, manière, et se prêtent par la comparaison une lumière mutuelle.

Dans le mal de dents , par exemple , il y a d'abord une affection pénible ; ensuite la conception de quelque dérangement dans les dents qui en est la cause et la persuasion que ce dérangement existe. La première de ces

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deux choses est une sensation ; la seconde est une perception , car elle enferme là conception d'un objet extérieur et la conviction qu'il existe. Quoique très-différentes , ces deux choses sont si constamment unies dans l'expérience et dans notre pensée , que nous les considérons comme une seule et même chose , et que nous les désignons par le même terme : ainsi le mal de dents, est à la fois le nom propre de la douleur que nous éprouvons , et celui du désordre physique qui la cause. Que l'on demande j ^i le mal de dents est dans l'ame qui sent, ou dans la dent qui est affectée , on pourra disputer si l'on ne fait point attention que le mot a deux acceptions; mais si l'on y, fait attention, on verra bien vite que la sensation est dans l'ame , et le dérangement dans la dent. Si quelque philosophe prétendait avoir découvert , que le mal de dents et la goutte sont des sensations dans l'ame , et s'il reléguait parmi les erreurs populaires l'opinion de ceux qui les regardent comme des maladies du corps , il se jouerait des mots comme s'en jouent les philosophes qui soutiennent qu'il n'y a dans les objets ni sou, ni couleur, ni saveur.

Nous disons que nous sentons le mal de tête , nous ne disons point que nous en avons la perception ; d'un autre côté, nous disons que nous avons la perception de la couleur d'un corps , tious ne disons point que nous la sen* tons. D'oîi vient cette différence d'expression ? Le voici : dans l'un et l'autre cas, il y a sensation et perception tout ensemble ; mais dans le premier cas , c'est la sensation qui fixe toute notre attention , parce qu'elle est douloureuse; dans le second cas^ c'est la perception, parce que la sensation est indifférente ; là , nous parlons du mal comme s'il était seulement senti et non perçu; ici, nous parlons de la couleur comme si elle était seulement periir. 19

eue et Don sentie. Quoique tous les philosophes couyienr lient que, dans la vue d'une cou)eur, il y a sensation, il n'est pas facile de le persuader au vulgaire lorsque la couleur n'est point trop forte, la lumière point trop vive et l'œil bien portant.

Il y a des sensations qu'on éprouve souvent et qu'on ne remarque jamais; il en résulte qu'aucun mot, aucune façon de parler dans la langue , n'accuse leur existence : telles sont les sensations des couleurs et de toutes les qualités premières; et c'est pourquoi l'on dit que ces qualités sont perçues , jamais qu'elles sont senties. Les sensations du goût ; de l'ouïe, de l'odorat, sont fréquemment asse:^ agréables ou déplaisantes, pour attirer notre attention; aussi dit^oii de ces qualités, tantôt qu'elles sont senties, tantôt qu'elles sont perçues. Quand les malaises corpo* rels causent une vive douleur , la sensation pénible s'eiq* pare de l'attention , et l'on dit qu'on sent le malaise et non qu'on le perçoit.

Encore une observation sur ce sujet. J'éprouve de la douleur dans une partie très-distincte de mon corps , à l'un des doigts du pied , par exemple; cependant la raisop m'assure que la douleur étant une sensation , elle ne peut résider que dans un être sentant, c'est-à-dire dans moq ame ; or^ quoique les philosophes aient beaucoup dis« puté sur le siège de l'ame, aucun jusqu'ici ne l'a placée dans le pied; mes sens me trompent donc, puisqu'ils sont en contradiction avec ma raison ? — Je répond^ d'abord, que lorsque quelqu'un dit qu'il sent de la douleur dans le pied , il est par&itement compris et se comprend lui-tnémei à merveille ; il sent réellement ce que lui et tous les hommes appellent une douleur dans le pied. Que l'expression dont il se sert soit philosophiquement impropre , cela ne fait rien dans le commerce de la vie : le but de la

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