‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 4)Chapitre 54 sur 77 · BES AUTRES OBJETS DE LA PERCEPTION. SQI · texte numérisé non relu

BES AUTRES OBJETS DE LA PERCEPTION. SQI

parole est de transmettre à celui qui écoute la pensée de -celui qui parle , et ce but est complètement atteint.

Il y a dans toutes les langues des locutions que tout le inonde comprend^ quoiqu'au pied delà grammaire et de la philosophie elles ne soient pas exactes. Cela vient de ce que les langues ne sont l'ouvrage ni des grammairiens, ni des philosophes. Nous disons , par exemple , que nous sen^ 4ons la douleur^ comme si la douleur était une chose distincte dé la sensation ; nous discms aussi que la douleur va et vient ^^iiL elle change de place : ceux qui se servent de ces expressions les entendent dans un sens qui n'est ni faux ni obscur; mais le philosophe les soumet à Panalyâe, les ramène à leurs éléments , en tire un sens qu'on ne leur a jamais donné , et s'imagine ainsi avoir découvert «ne erreur du vulgaire.

Je réponds en second lieu, que si l'on considère la sensation en elle-même, abstraction faite de sa cause, il est impropre de dire que le pied soit le lieu ou le sujet de la douleur. Mais il faut se rappeler que quand on parle d'une douleur au pied, la sensation s'identifie avec sa cause , qui est réellement dans le pied ; une même notion enveloppe la cause et l'effet ; un seul mot l'énonce ; le philosophe résout cette notion; il assigne des noms différents à chacun de ses éléments ; il appelle la sensation douleur, et la cause inconnue de la sensation ma^ ladie; il est évident que celle -à est dans le pied, et que ce serait une erreur d'y placer aussi la douleur; mais cette erreur, le vulgaire ne la commet point, puisqu'il ne distingue pas la sensation de sa cause , et qu'il enveloppe les deux éléments sous un même terme.

II y a un phénomène qui fait sentir au vulgaire même la justesse de cette distinction. Une jambe coupée n'empêche pas de ressentir quelquefois de la douleur au pied;

29» ESSAI II. aiAPITRE XVlIf.

rhomme qui l'éprouve n'a pas de peine à reconnaître que le pied qui n'existe plus, n'en peut être ni le siège , ni le sujet ; cependant la sensation est la même qu'il éprouvait avant l'amputation ; et sans le témoignage de ses yeux , elle lui donnerait la même conviction.

Ce phénomène met dans le plus grand jour la distinction de la sensation et de la perception. On a coutume de dire que l'amputé éprouve une" sensation trompeuse , et l'on a raison dans un sens général ; mais à parler exactement, nos sensations ne sauraient être trompeuses; elles sont et ne peuvent être que ce que nous les sentons. L'erreur n'est point dans la sensation qui est réelle, mais dans la perception d'une maladie dans une partie du corps qui n'existe plus : ce n'est point la sensation, c'est la perception que la nature lui avait associée^ qui nous abuse.

Toutes les illusions des sens s'expliquent de la même manière. La jaunisse nous fait voir jaune ce qui est blanc; nous voyons double quand nos deux yeux ne sont pas dirigés simultanément sur l'objet; dans tous les cas de cette espèce , nos sensations sont réelles ; l'erreur est dans la perception.

La nature a lié la perception» des choses extérieures à certaines sensations; dès que la sensation est produite, la perception correspondante a lieu , lors même qu'elle n'a pas d'objet, et, dans ce cas, elle est illusoire. De même, la nature a lié la sensation à certaines impressions qui se communiquent des nerfs au cerveau ; lorsque ces impressions ont lieu , quelle que soit la cause qui les excite , la sensation s'accomplit, et la perception la suit immédiatement. Ainsi, quand la partie du nerf, qui n'a pas été coupée avec la jambe, reçoit la même impression qu'elle recevrait si le pied était affecté de telle ou telle maladie, cette impression produit à, l'instant la sensation

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<le douleur, qui produit elle-même la perception de Ja maladie, selon les lois invariables de notre nature.

Par la même raison , si une cause quelconque communiquait au}^ nerfs optiques, dans Tobscurité, le même mouvement que leur communique la présence des objets , je pense que nous verrions ceuj^-ci dans les ténèbres , comme nous les voyons, éclaii;^s par la lumière du jour. Là, encore, les impressions et les sensations seraient réelles; la perception, seule serait trompeuse.

Passons maintenant au^ notions que nous recevons par les sens de ces attributs des corps qu'on SL^^eWeJbrces. C'est ici surtout que les éclaircissements sont nécessaires ; car le mol force semble impliquer quelque activité; et cependant, nous considérons la matière comme une substance purement passive, qui peut subir, n^is; qui »e saurait exercer une action.

La première des forces mécaniques ds la matière qui se présente, est celle qu'on a coutume d'appeler yî>r<?e d'inertie. Nous croyons que les cprps persévèrent dans leur état ; qu'ils ne passent ppint par leur propre énergie du mouvement au repos , di; rçpos au mouvement , d'une direction donnée à une direction différente, d'un degré de vitesse à un autrç dçgr^; que tous les. changements qu'ils subissent résultent de l'application d'une force étrangère, et qu'ils sont exactement proportionnels à cette force, et dans le sens de la direçtipnjmprimée : c'est en cela que consiste l'inertie des corps.

L'observation la plus vulgaire aussi bien que les expériences Içs plus exactes, nous démontrent que cette propriété est commune à tpus les corps. Or loin d'impli-" quer en eux une activité originale, elle semble supposer la propriété contraire, car c'e$t plutôt \p pouvoir de changer de pls^ce que celui de n'en pouvoir changer, qui im-

pliquerait àc^tivité. Ainsi malgré les noms de vis însita , vis inertiœ^ qu'on lui a donnés, cette propriété n'est point une force ^ dans le sens propre du mot.

La force de gravitation n'est pas un fait moins gêné* rai. Il est reconnu que tous les corps de notre système planétaire s'attirent mutuellement ; Newton l'a prouvé d'une manière incontestable. Mais Newton lui-même ne regarde pas cette attraction, comme l'effet d'une énergie inhérente aux corps, mais comme celui d'une force extérieure qui agit sur eux, et à laquelle ils ne sauraient résister. Que cette force $oit Dieu lui-même, ou quelque être spirituel subordonné , ou un éther extrêmement subtil , notfs n'en pouvons décider ; mais toute philosophie naturelle sensée, et particulièrement celle de Newton , admet que cette force est extérieure , et non point inhérente aux corps.

Lors donc que les corps gravitent , ils n'agissent point, mais ils subissent l'action d'une force étrangère, et ne font que céder. Il n'est pas rare que la langue assigne aux corps, par l'emploi des verbes actifs, des changements qu'ils éprouvent, mais qu'ils ne produisent pas; c*est une licence qu'elle se donne surtout, quand la cause du changement ne se révèle point aux sens. On dit par exemple qu'un vaisseau marche et s'avance , bien que tout le monde sache que c'est le vent qui le pousse. De même lorsqu'on dit que les planètes gravitent vers le soleil, on entend qu'elles sont ou poussées ou attirées dans cette direction par une force inconnue.

Ce que nous venons de dire de la gravitation , s'applique aux autres forces mécaniques, telles que la cohésion , le magnétisme, l'électricité, et pareillement aux forces ou propriétés chimiques et médicales des corps. Toutes ces forces produisent certains effets; ces effets se révèlent à nos sens; mais les forces elles-mêmes restent cachées.

DES AUTRES OBJETS DE LA PERCEPTION. agj

Nous savons que tout efFet doit avoir une cause; par l'effet, nous nous formons une notion relative de la cause; et, le plus souvent, nous désignons par le même mot, l'effet connu et la force inconnue.

CTiest de la même manière que nou$ attribuons aux végétaux les forces mystérieuses par lesquelles ils se nourrissent , croissent et multiplient. Ici l'effet est encore manifeçte^ et la chose cachée. Ces forces, comme toutes ceHes que nous assignons aux corps, sont donc des causes inconnues de certains effets connus; le philosophe peut ch^cher^ et peut-être, jusqu'à un certain point, déterminer la nature de ces forces , mais nos sens ne nous en apprennent rien.

Entre les notions des qualités secondaires^ celles des maladies du corps, et celles des diverses forces , que nous venons d'énumérer, l'analogie est frappante. Toutes ces notions sont obscures, toutes sont relatives, toutes sont des conceptions de la cause inconnue d'un effet connu ; ces causes sont désignées par les mêmes noms que leurs effets; elles appellent toutes également l'investigation philosophique, et leur vrai nom, ce me semble, serait celui d^ qualités occultes.

Je sais que Descartes a flétri cette dénomination , et qu'il a accusé les Péripatéticieûs de ne s'en être servis que pour dissimuler leur ignorance et étouffer l'esprit de recherche et d'observation. Que les Péripatéticiens se défendent de ce reprodie s'ils le peuvent ; mais on n'en mérite aucun pour employer les mots dans le sens qui leur est propre. Appeler occultes des propriétés obscuî-es , ce n'est pas dissimuler , mais confesser son ignorance ; c'est indiquer ces propriétés aux recherches des philosophes , dont la noble, vocation est d'élever la condition de l'humanité par la découverte des secrets de la nature.

Si donc je voulais classer les qualités des corps^, révë* lées à nos sens , je les diviserais d'abord en qualités manifestes et en qualités occultes. Les qualités manifestes , sont celles que Locke appelle primaires ^ comme l'étendue, la figure, la divisibilité, la mobilité, la dureté, la mollesse, la fluidité : leur nature se dévoile immédiatement à nous; les philosophes n'ont point à la découvrir, mais à étudier les combinaisons diverses de ces qusjités, et à expliquer celles qui ne sont point essentielles à la matière.

Quant aux qualités occultes, elles peuvent se subdiviser en plusieurs espèces; d'abord, les qualités secondaires ^ ensuite les maladies du corps , enfin les qualités désignées sous le titre de forces ou de propriétés des corps , de quelque nature qu'elles soient , mécaniques , chimiques, médicales, animales , végétales ou autres. L'existence de toutes ces qualités se révèle aux sens^ mais leur nature est occulte; elles présentent un vaste champ aux inve&tigations du philosophe.

Tout ce qui importait à la conservation de la v^ie animale, l'auteur de la nature nous en a donné une révélation immédiate; mais il nous a dérobé d'autres secrets , dont la découverte est destinée à agrandir le pouvoir et à élever la condition de l'homme. Ces secrets sont l'objet de la science, et la science est l'application raisonnée de nos facultés intellectuelles. C'est pour exciter le développepient de ces facultés , et non point pour nous retenir dans une éternelle ignorance des opérations de la nature , que Dieu les a voilées, à nos regards. Les découvrir, telle est la tâche des philosophes , et c'est en même temps la gloire de l'esprit humain et le prix le plus noble de ses travaux.

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