LEÇONS DE M. ROYER-COLLARD
IHTRODUGTION.
Appelé, ea i8i i , à professer l'histoire de la philosophie moderne, à la Faculté des lettres de l'Académie de Paris , M. Royer-CoUard ouvrit son cours le 4 décembre de la même année. On sait que c'est à-peu-près vers cette époque , que commence l'année universitaire dans nos Facultés^ et qu'elle se termine au mois de juillet suivant. M. Royer-Cbllard remplit deux ans entiers ses nouvelles fonctions, c'est-à-dire, de 1811 à 1812, et de 1812 à 18] 3. Il avait repris son cours à la fin de 181 3 ; mais, au mois de mars i8i4, l'événement de la restauration vint interrompre ses leçons , en sorte qu'il n'acheva point cette troisième année de son professorat. Dès-lors M. Royer-CoUard n'a point reparu dans cette chaire, où * M. Cousin l'a si dignement remplacé; son enseignement^ qui a fondé une école, et laissé des traces si profondes
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dans la science, n'a donc duré que deux ans et demi« Ce n'est point ici le lieut d'apprécier la partie dogmatique de cet enseignement^ ni d'estimer l'importance des résultats positifs qu'il introduisit dans la science. C'est une matière qui appartenait à notre introduction^ et que nous lui avons laissée. Nous ne dirons ici que ce qui est 'historiquement nécessaire pour l'intelligence des fragments que nous publions.
A l'époque où M. Royep-Gollard commença ses leçons^, la seule philosophie qu'il y eût en France était celle de Condillac. Que cette philosophie fût bonne ou mauvaise^ c'est une question que nous ne voulons point agiter. Nous nous contenterons de consitater qu'elle avait acquis , au temps dont nous parlons , Tautorité d'un dogme. On la commentait, on la développait, on s'appliquait à la présenter sous les formes les plus précises et Tes plus claires ; mais personne ne songeait à mettre ses principes en question. On eût dit que Conditlac avait dessiné si exactement les contours de l'esprit humain^ qu'il était désormais inutile d'étudier l'original, et qu'il suffisait,, pour les besoins de l'intelligence, de tirer de nouvelles épreuves de l'admirable image qu'il en. avait faite.
Quand une philosophie quelconque a obtenu cet ascenr dant, la philosophie elle-même est compromise; car la, philosophie est la recherche de la vérité sur l'esprit hur main , et si toute vérité est connue sur l'esprit humain , il reste à l'enseigner, il ne s'agit plus de la découvrir; paç conséquent toute investigation nouvelle est inutile, et l'étude de la nature humaine est suspendue. C'est là relDFet
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qu'avait produit ea France l'autorité exclusive que la .philosophie de Condillac y avait acquise. L'esprit philoso* phique s'était^ pour ainsi* dire, endormi sur la foi trompeuse que la science de l'homme était faite. En un mot « on enseignait une doctrine sur l'homme, ou n'étudiait plus guère Fhomme lui-même, type éternel de toutes le& doctrines philosophiques.
Il y avait là-dedans une méprise qui s'est vingt fois reproduite dans l'histoire de la science. Cette méprise consiste à supposer qu'une philosophie peut épuiser l'objet de la philosophie, et que la science de l'homme est une chose qui peut s'achever. Toutefois n'accusona pas de faiblesse les esprits distingués qui , au commence** ment de ce siècle^ étaient tombés dans cette illusion j elle est naturelle quoiqu'elle ne soit jamais durable. La gloire et en même temps l'inconvénient de toutes les grandes doctrines a été de la produire. On n'en a point vu qui n'aieîit imposé une sorte de foi aveugle à leurs pre^ miers prosélytes ; et il continuera d'en être ainsi ^ tant que les philosophes ne diront point à leurs disciples oe que les naturalistes ne disent aux leurs que depuis peu: voilà ce que je sais; mais ce que je sais n'est qu'une page de la science; efforcez-vous d'en déchiffrer une autre.
Condillac n'avait rien fait pour sauver ses disciples d'un pareil aveuglement. Non -seulement il ne leur avait point donné l'avertissement que nous vehons de dire, mais sa prétention avait été que son système sur l'intelligence humaine traduisait et expliquait comh plètemëût tous les phénomènes qu'elle peut contenii*. De
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la sorte on ne pouvait pas être à demi son disciple ; c'é* tait renier. sa doctrine que de la contester sur un seul point; c'était la renier même que de chercher à la compléter. Il Êillait s'arrêter avec lui ou se déclarer son ad* versaire. Condillac, il faut le dire^ n'avait point connu le véritable esprit de la science^ qui consiste encore moins à chercher la vérité qu'à comprendre quelle est sa nature, et comment on la trouve. Il n'avait pu léguer cet esprit à ses disciples^ <;omme une sauvegarde contre la parole du maître. On ne pardonnerait point à des disciples de B.eid ou de M. Royer*Collard de s'enfermer dans le cercle de leurs idées ; ne point chercher incessamment à le frandhir, serait en quelque sorte manquer de respect à leur enseignement. Mais ce qui semblerait en eux une inconséquence était, pour ainsi dire, imposé aux disciples de Condillac , par la nature même de' sa philosophie.
Ajoutons , en leur faveur , que les événements au milieu desquels ils se trouvaient, n'étaient point favorables à la méditation philosophique. A l'époque oii la révolution éclata^ la doctrine de Condillac était trop jeune encore pour avoir trahi ses faiblesses; l'orage que cet événement souleva suspendit toute espèce de réflexion, et interrompit, pour ainsi dtre^ la succession des idées métaphysiques ; et quand le calme revint au-dedans , de si grandes choses succédèrent au-dehors qu^il était difficile que les esprits les plus enclins à la réflexion se détachassent complètement du spectacle des luttes majestueuses de l'Empire contre l'Europe. En pi^ence de ces immenses événements , la pensée ne pouvait se replier avec énergie
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sur elle-même; sans cesse détournée, elle » opérait qu'avec la moitié de ses forces. Aussi l'empire fut-il une époque de sommeil philosophique. Presqu'en tout on se contenta des idée3 du dix-huitième siècle : la pensée du dix-neuvième fut, pour ainsi dire, ajournée. D'ailleurs la guerre avait suspendu toute communication savante avec les autres parties de l'Europe , et les idées étrangères oe pouvaient venir, comme elles l'ont fait depuis, corriger, étendre et animer les nôtres.
On voit que nous ne faisons point le procès aux respectables philosophes qui, dans les premières années de ce siècle rendirent une sorte de culte à Fa doctrine de Condillac. L'éloge de Condillac est dans la ferveur de ses disciples ; l'excuse de ses disciples dans les temps où ils vinrent, et dans les grandes qualités de leur maître ^ non moins que dans les vices de sa méthode. Tous les esprits distingués d'alors subirent le joug de ce philosophe, et ceux qui lui sont restés fidèles, et ceux qui, comme M. Maine de Biran et M. Royer-Collard lui-même, entrèrei^t depuis dans d'autres, voies , e% firent contre elle i^ne révolution.
Tout ce que nous voulons constater ici , c'est que cette autorité, d'un côté, et cette soumission, de l'autre, avaient produit Vcffet fâcheux d'enfermer les philosophes dans le cercle d'une doctrine consacrée, et de suspendre jusqu'à un certain point cette recherche éternellement nécessaire , parce que son objet est inépuisable, des lois de la nature intelleçtuelle et morale, qui est la philosophie même.
C'est à Dâ,. Royer-Collard qu'appartient la gloire d'avoir rompu le charme qui retenait la science captive. Sou
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mérite esl de s'être réveillé le premier ; d*avoir remis en vigueur l'esprit philosophique engourdi sous l'influence de la doctrine régnante ; d'avoir rétabli les intelligences dans leur indépendance scientifique; et de les avoir rappelées à l'étude négligée de la nature humaine. C'est un titre qu'on ne lui connaît guère à présent, celui-là s'étant perdu, pour ainsi dire, dans d'autres, plus modernes à la fois et plus éclatants. Mais il fut l'auteur de cette révolution; elle date de son enseignement. Que les doctrines qu'il professa soient vraies ou fausses, exactes ou erronées, il lui reste l'honneur d'avoir commencé ce mouvement de libre réflexion et d'indépendance philosophique. Et disons-le, les plus belles découvertes ne valent pas un pareil service; car les résultats positifs ne sont que Teffet, c'est l'esprit philosophique qui est la cause ; qu'il vive seulement , et les résultats ne manqueront point à la science.
Il est vrai qu'il fallait bien t[ue cette révolution se produisît tôt ou tard , et que si M. Royer-CoUard ne l'eût point faite ^ elle eût été Touvrage d'un autre; le progrès est la loi de l'esprit humain , et jamais son mouvement n'est long-temps suspendu. Mais on peut en dire autant de tous les hommes qui ont attaché leur nom à une réforme. En quoi consiste la gloire , sinon de venir à propos ^ et de deviner la veille la pensée encore inconnue du lendemain. ?
Ce que nous venons de dire marque la place que M. Royer-Collard occupe dans l'histoire de notre philosophie française , et l'œuvre que son enseignement opéra. M, Royer-Collard a terminé le règne exclusif d'une phi-
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losophie, et commencé un nouveau mouvement qui est celui au milieu duquel nous nous trouvons; de plus ic mouvement qu'il a imprimé n'est pas celui d'une nouvelle doctrine dogmatique, c'est un mouvement véritablement scientifique qui , sous les auspices d'une méthode qui ne proscrit rien , et qui professe que les recherches philosophiques n'ont point de terme, aspire à élever peu à peu, avec l'aide des siècles et de l'observation, une véi;itable science de l'esprit humain.
Tel est le caractère historique de la philosophie de M. Royer-CoUard. Il faut dire maintenant par quels chemins son esprit s'éleva à cette pensée de réforme, et ce qu'il fit pour la réaliser.
Les choses les plus nécessaires ont encore leur occasion ; il faut qu'elles arrivent , mais il y a toujours une circonstance qui les fait arriver tel jour plutôt que tel autre, et qui les produit sous une certaine forme particulière. Reid fut pour M. Royer-CoUard cette circonstai^ce déterminante.
Les ouvrages de cet excellent philosophe, quoique publiés depuis quarante ans, n'étaient point connus en France, à l'époque dont nous nous occupons. Cependant une traduction de son premier ouvrage avait paru en' 1768; mais elle n'avait fait aucune sensation 1» et elle était oubliée. Ce fut sans doute cette traduction qui fit connaîtreàM. Royer-CoUard le nom du docteur Reid, et qui lui fit rechercher son grand ouvrage. Il était impossible qu'une philosophie aussi vraie, aussi sincère, aussi judicieuse , ne frappât point vivement un esprit aussi