‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 4)Chapitre 56 sur 77 · III · texte numérisé non relu

III

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sensé que celui de M. Royer-CoUard. Il vit du premier coup que les arguments invincible , sous lesquels Beid avait accablé la philosophie de Locke et de Hume , por^ taient tous avec la même force sur celle de Condillac. Jl fut comme illuminé de cette méthode vraiment scientifique , que le philosophe écossais avait prechée avec tant de conviction , et appliquée avec tant de succèa à la restitution des faits que les systèmes de la philosophie avaient défigurés ou supprimés. Cette méthode était d'ailleurs garantie par les progrès des sciences naturelles qui n'en ont pas d'autre depuis Galilée ; l'utilité de son introduction, dans l'étude de la nature humaine, était démontrée par l'histoire de ces mêmes sciences si long-temps retenues au berceau par l'esprit de système, et qui n'avaient connu de plus heureuses destinées qu'après l'avoir adoptée; en^ fin, plus d'un philosophe en avait déjà proclamé l'ex,cellence ; Locke surtout , et après lui Condillac l'avaient avouée , et c'était moins pour l'avoir méconnue en principe, que pour l'avoir négligée dans la pratique, que ce^ sages esprits s'étaient égarés^. Dès-lors la vocation philosophique de M. Royer-CoUard fut décidée.

Qn reconnaît pleinement l'influence de la philosophie de Reid sur les idées de M. Royer-CoUard , au sujet qu'il choisit pour son enseignement , et aux limites dans lesquelles il le renferma. La perception des objets extérieurs par les $ens, était la question qui avait le plu$ préoccupé Reid. Elle avait été l'objet exclusif de son premier ouvrage ; elle occupe une place considérable dans le second. C'était sur ce terrain qu'il avait rencontré la phi-

losophie moderne, qui y avait été entraînée elle-même, par l'inQuence de Descartes. En effet Descartes , ayant nié le témoignage des sens, et jugé nécessaire de démon* trer l'existence du monde extérieur , tous les philosophes s'étaient, pour ainsi dire , achoppes à cette question, chacun s'efForçant d'expliquer comment nous parvenons à connaître les^ choses qui sont hors de nous , et à nous convaincre de leur existence. Ce problème était en quelque sorte devenu de mode , et les théories les plus saillantes et les plus célèbres des différents philosophes avaient eu pour objet de le résoudre. C'était à propos de ce problème que Mallebranche avait trouvé que nous voyons tout en Dieu , que Leibnitz avait inventé l'harmonie préétablie, que Berkeley avait nié la matière; il se rattachait d'ailleurs à la question plus haute et plus étendue de l'origine et de la certitude de nos connaissances; de sorte qu'il était devenu , jusqu'à un certain point, la question dominante de la philosophie. Reid avait été conduit par là à le choisir , pour montrer dans quels égarements les fausses méthodes et l'esprit de système entraînent la science , et pour appliquer lui-même les principes de la méthode philosophique qu'il désirait introduire.

M. Royer-CoUard suivit l'exemple de Reid, et le problème de la perception des objets extérieurs devint le sujet de son enseignement. On sera étonné d'apprendre que cet esprit vigoureux ne sortit point de cette question , pendant deux ans et demi que durèrent ses leçons à la Faculté.

ao.

3o8 FRÂ.GMEJXTS.

Mais si on se reporte au temps où ceci se passait , et si l'on considère la tâche que M. Royer^ColIard avait à remplir, on trouvera que cette espèce d'obstinationr était nécessaire, et qu'elle était en même temps le moyeu le plus sûr d'opérer la révolution qui en est résultée.

Et d'abord , bien que la question de la perception extérieure ne soit qu'une question dans l'ensemble de la science psychologique, et qu'ainsi elle n'y occupe qu'une petite place, elle est sans contredit une des plus complexes de toutes , et ce n'est pas un médiocre travail d'en démêler tous les éléments. D'ailleurs, à cette question, s'en rattachent beaucoup d'autres qu'on a raison d'en isoler dans un enseignement complet de la science, mais qu'il devient indispensable d'y associer, quand on ne s'occupe que de celle-là ; car il ne suffit pas de décrire un fait, il faut encore, pour être fidèle, le montrer à sa place , et pour cela , décrire en même temps lés faits qui l'entourent^ et avec lesquels il est intimement lié. Ainsi la connaissance de ce qui se passe en nous , et de notre propre existence en face de laquelle nous apercevons le monde, et que nous en distinguons ; la découverte de notre simplicité, de notre identité, de notre personnalité qui sont autant de caractères par lesquels notre être s'oppose à la nature extérieure qui ne les a pas; la conception de l'espace, au sein duquel cette nature repose; celle de la durée dans laquelle ses phénomènes s'écoulent comme nos propres pensées ; et , enfin celle de Dieu à laquelle elle nous conduit, parce que sans lui, nous ne pouvons ni la comprendre, ni nous comprendre nous-mêmes, sont

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autant de faits qui encadrent, pour ainsi dire, celui de perception, et qui le mettent dans son point de vue véritable. Et si l'on songe maintenant que toutes ces réalités, et les différents éléments de la nature extérieure ellemême , sont saisis par des facultés différentes et selon des lois diverses de notre esprit, on comprendra comment cette simple question conduit à la recherche , à l'analyse, à la comparaison de toutes les sources de la connaissance , et de tous les principes de la certitude^ Cette simple question n'est donc point si étroite; elle est immense ainsi envisagée ; et c'est dans toute cette étendue que M. Royer-Collard l'embrassa.

£t ce n'était pas tout qi^e la question elle-même ; venaient à sa suite les nombreux systèmes élevés par les philosophes pour la résoudre , et qu'un professeur de l'histoire de la philosophie moderne ne pouvait pas négliger, alors même que la réforme qu'il se proposait n'eût pas fait de leur réfutation l'objet principal de son enseignement. Or , ces systèmes ne sont pas seulement relatifs à la question de la perception, ils. embrassent d'autres objets, et quelques-uns tout le sujet de la science. Pour les comprendre en ua point,. il' fallait les comprendre en euxmêmes, c'est-^à-dire , les embrasser, les exposer, les critiquer dans leur totalité; et par ce chemin encore le professeur arrivait à tout. On ne doit donc pas s'étoim<&r qu'un pareil, sujet ait amplement fourni à un enseignement de près de trois, années.

Mais le but que le professeur se proposait, et la situation. dap&. laquelle lui et son auditoire se trouvaient pla-

3lO FRAGMEIfTS.

ces y explique encore mieux cette forte concentration sur un seul point. Il fallait démontrer jusqu'à Tévidence les vices de la méthode philosophique admise, pour faire sentir la nécessité d'en introduire une nouvelle; pour parvenir à ce but éloigné ^ il fallait prouver la fausseté de la philosophie régnante, construite avec l'instrument de cette méthode vicieuse ; pour la prouver il fallait enfin mettre cette philosophie en présence des faits , et faire voir combien elle les représentait mal , combien elle altérait et mutilait la réalité qu'elle était chargée d'expliquer. Cette démonstration devait être palpable, évidente, invincible. Il était nécessaire que le philosophe eût trois fois raison devant le tribunal des préjugés établis. Or, par cela même , il devait se renfermer dans une question , afin de concentrer ses forces et l'attention de ses auditeurs. C'était le seul moyen d'arriver à xme démonstration profonde , irrémissible. Et c'était en même temps tout ce qu'il fallait , pour avoir gain de cause contre la fausse méthode dans toutes ses autres applications , contre la fausse philosophie dans tous ses autres dogmes. Car la méthode enfantant la philosophie , telle est celle-là , telle doit être nécessairement celle-ci ; et si une fois la méthode est convaincue d'impuissance dans une question , elle la portera dans toutes , et la philosophie , qui en dérive , sortira fausse de cette source , en toutes questions. Telle fut sans doute la pensée de M. Royer- CoUard. On ne doit donc pas estimer son enseignement, d'après l'étendue du sujet qu'il embrassa , quoique ce sujet en lui-même soit assez vaste ^ mais d'après la profondeur à

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laquelle il le creusa , et le grand effet <|ui en devait sortir et qui en est résulté»On peut dire que, grâce à l'union si remarquable en lui d'une dialectique inflexible, et d'une puissance d'analyse peu commune, il porta au plus haut degré d'évidence la double démonstration qu'il avait entreprise.

Dans la première année de son cours il ne fit guère qu'enseigner Reid; il avait traduit, en les réduisant, les deux premiers volumes à peu près de l'ouvrage que nos lecteurs ont entre les mains; il lisait à ses auditeurs des parties de sa traductioil, et il les commentait; il tournait en même temps , contre Condillac , les arguments du philosophe écossais. De cette manière , il introduisait peu à peu ses disciples dans l'intelligence de cette nouvelle philosophie , et peut-être n'est-il pas déraisonnable de penser que le maître y faisait son chemin avec eux. .

Pans la seconde année, M. Royer-Collard, plus sûr de sa méthode , procéda de son propre chef à une nouvelle analyse à la fois plus précise et plus complète dû fait de la perception et des notions environnantes. Cette année fut l'année dogmatique de son enseignement. Tan^ dis que dans la première où il suivait Reid à la trace , l'histoire et la théorie s'étaient mêlées dans des proportions à peu près égales , dans celle-ci , l'histoire ne joua qu'un rôle secondaire : ce n'était qu'à propos des questions que le professeur citait les philosophes et réfutait en passant leurs théories.

Il en fut autrement la troisième. La perception avait été analysée; ses auditeurs connaissaient les éléments du fait que les philosophes avaient essayé d'expliquer ; ils

étaient eu état d'apprécier l'exactitude de leurs systèmes. M. Rpyer-Gollard entreprit un vaste tableau des opinions de la philosophie moderne sur la question , à commencer par Descartes et à finir par Condillac. Son enseignement fut donc cette année tout historique; le professeur ne faisait comparaître les faits dans ses leçons que comme un type au moyen duquel il démontrait les erreurs des diverses théories qu'il exposait. Les événements qui vinrent interrompre son cours, ne lui permirent pas toutefois d'épuiser complètement cette grande revue historique.

On voit que l'enseignement de M. Royer-CoUard embrassa deux objets bien distincts : l'analyse du fait de perception; l'histoire et la critique des opinions des philosophes modernes sur ce fait. Deux méthodes présidèrent à ces deux recherches , l'une qui peut et qui doit être appliquée à l'étude de tout fait de l'esprit humain, l'autre qui peut et qui doit l'être à la critique de toute doctrine philosophique ; en un mot une méthode scientifique et une méthode historique. C'est dans ces deux méthodes conséquentes l'une à l'autre, qu'est tout l'esprit de la philosophie de M. Royer-Collard. C'est par ces deux méthodes que son enseignement a créé une école et produit un mouvement qui lui a survécu et qui aura , nous l'espérons , de longues conséquences.

Lorsque nos sens s'ouvrent sur le monde extérieur, il est de fait qu'une révélation de ce monde se produit dans notre esprit : ce fait est celui de la perception ; la révélation elle-même est ce qu'on appelle la connaissance du monde extérieur.

Il est évident qu'avant de chercher comment cette connaissance nous est donnée, il faut reconnaître d abord ce . qu'elle contient ; car elle est évidemment très-complcîCe et composée d'un grand nombre de notions diverses ; et l'on ne saurait chercher comment certaines notions nous sont données , ayant de savoir quelles sont ces notions et avant de les avoir distinguées et comptées. U y a donc deux recherches dans l'étude du fait de la perception ; celle des notions qui nous sont données dans ce fait, et celle des facultés et des procédés intérieurs par lesquelles elles nous sont données; et de ces deux recherches Tune doit nécessairement précéder l'autre.

Comment reconnaître ce que contient la connaissance du monde extérieur ? U n'est pour cela qu'un moyen , l'observation. Cette connaissance est un fait en nous; ce fait s'y reproduit toutes les fois que nos sens nous mettent en communication avec le dehors; il demeure en dépôt dans notre mémoire^ alors même que cette communication est en partie suspendue , car elle ne peut jamais l'être entièrement. Or, nous avons le pouvoir d'observer ce qui est dans notre esprit ; la connaissance que nous avons du monde extérieur est donc un fait observable. Pour savoir ce qu'elle contient , il faut donc y appliquer notre réflexion et l'analyser; c'est-à-dire démêler et séparer toutes les notions particulières qui la composent ; et non-seulement les séparer , mais constater le caractère propre de chacune de ces notions et les rapports qu'elle soutient avec toutes les autres. Cette analyse sera parfaite ,.si elle ne laisse échapper aucun des éléments réels

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du fait total , €t si elle n'eu iatroduit aucuo qui n y soit pas renfermé.

Cette analyse faite, nous avons, si elle est exacte, toutes les notions qui nous sont données dans le fait de la perception. Il reste à chercher de quelle manière et par quels différents pouvoirs de l'esprit elles nous sont données. Comment y parvenir? Encore par l'analyse et l'observation.

En effet ce qu'il y a d'assuré, c'est que toutes ces notions nous sont données, puisqu'elles sont contenues dan» la connaissance que nous avons du monde extérieur. Si elles nous sont données , elles nous sont données par certains procédés et selon certaines lois. Ces procédés^ doivent se répéter et ces lois s'appliquer toutes les fois qu'elles nous sont données. Ces procédés et ces lois, sont donc des faits. Ces faits se passent nécessairement en nous, ou dans nos organes, ou entre nos organes et les corps qui nous sont révélés. Les premiers sont du ressort de l'observation intérieure ; les seconds de l'observation physiologique; les troisièmes de l'observation extérieure proprement dite. C'est donc encore à l'observation à les chercher, à l'analyse à les démêler en nous ,. hors de nous et sur le chemin du dedans au dehors ; car on ne devine pas les procédés de la nature, on les observe. Aussi loin que l'analyse et l'observation pourront reconnaître ces procédés , aussi loin seront reconnues les lois psychologiques , physiologiques et physiques de la perception; et aussi loin en même temps nous aurons p^étré dans la recherche de l'origine de ces notions*.

INTRODUCTION. 3l5

Tout ce que l'analyse et l'observation n'auront pu décoi> fVrir ou qui ne pourra pas être rigoureusement induit de ce qu'elles auront découvert, demeurera un mystère, un mystère comme en rencontrent aux limites de toutes leurs recherches toutes les sciences d'observation.

On voit que la méthode a ici une double application, :parce qu'il y a deux faits dans le fait de la perception , la connaissance et la manière dont elle nous est donnée. Elle est la même dans cette double application : observa*^ tion fidèle , analyse exacte , voilà ce qui la constitue. Elle n'a rien de spécial au fait de perception ; elle s'applique-^ rait de la même manière à tout autre fait de l'esprit hu-^ main. Elle est donc uii instrument propre à toute recherche psychologique.

Voici maintenant la conséquence de cette méthode dans la critique historique.

Qu'est-ce qu'une opinion philosophique sur la perception ? C'est assurément l'idée qu'un philosophe s'est formée de ce fait. Gemment cette idée peut-elle être vraie ou fausse ? Elle sera vraie évidemment , si elle représente jexactement les éléments réels du fait , et fausse, si elle ne les représente pas exactement. Comment donc juger si une théorie philosophique de la perception est vraie ou fausse, en quoi elle est vraie, en quoi elle est feusse ? C'est en la confrontant avec le fait lui-même exactement analysé. Ainsi la critique des théories sur la perception, présuppose la connaissance et l'analyse préalable du fait de la perception , et il en sera de même de toute critique de toute théorie philosophique^ puisque toute théorie phi*

3i6 FRAGMENTS.

losophiqiie se rapporte à un fait de la nature morale et intellectuelle. Il s'ensuit que Thistoire de la philosophie a pour base et pour antécédent nécessaire la psycho^ logie.

Mais de combien de manières une théorie philosophique de la perception peut-elle être fausse ? D'autant de manières qu'elle peut être inexacte ; et elle ne peut l'être que de deux. Ou elle a omis quelques-uns des éléments réels du fait ^ ou elle a intiroduit dans ce fait un élément qui n'y est pas. Dans le premier cas , lé fait est altéré par soustraction , dans le second, par addition; dans l'un et dans l'autre, la science est infidèle, et les conséquences de cette infidélité doivent apparaître dans les opinions professées par cette théorie, sur la chose même qu'elle a prétendu expliquer; car le nombre des éléments ayant été augmenté ou diminué, il est impossible que le fait se retrouve dans. la théo^ rie, tel qu'il est dans la nature.

Telle est la méthode que M. Royer-CoUard appli<pia à la critique historique des systèmes sur la perception , et l'on voit qu'elle est générale conmie sa méthode scientifique, et qu'elle s'étend à toute critique, comme celleJà à toute recherche philosophique.

Là, encore une fois, c'est-à-dire, dans cette double méthode , est la philosophie de M. Royer-Collard. tout entière. Les résultats. qu'eUe lui^ a donnés ne touchent qu'à un fait , et sur ce fait , ils peuvent être inexacts ; mais sa méthode est générale^ Elle subsiste indépendamment de l'inexactitude possible des résultats qu'elle a produits entre ses mains ; elle est là pour rectifier dans d'autres

cette inexactitude même, si elle existe. Qui peut répondre d'être complet dans une analyse, exact dans une observation ? Personne. Aussi n'est-ce point là ce qui importe. Ce qui importe, c'est qu'on observe et qu'on analyse; si on le fait , le temps se chargera du reste , tandis que sans l'observation et l'analyse, les siècles et le génie ne sauraient rien produire.

Ce fut en appliquant , autant qu'il était en lui , cette méthode sévère au fait de perception que M, Royer-Collard détermina, d'une part, les notions contenues dans la notion complexe que nous avons des choses extérieures, et de l'autre, les différents principes de notre nature qui concourent à nous lés donner, ainsi que les lois selon lesquelles ils agissent. Nous n'indiquerons pas même ici la nature de ces résultats ; on les trouvera dans les fragments que nous publions. D'ailleurs , M. Royer-Collard , lui-même , les a exposés d'une manière admirable dans l'unique morceau philosophique sorti de sa plume qui ait vu le jour, morceau éminent de concision et de rigueur scientifique et que nous réimprimerons à la fin de ces mêmes fragments , comme un résumé des pensées éparses qu'on y trouvera.

Quant à l'histoire des systèmes , M. Royer-CoUàrd arriva à ce résultat , que toutes les théories modernes sur le fait de perception, suppriment un ou plusieurs des éléments réels qui le constituent , et que toutes introduisent dans son sein, un élément qui n'existe pas^ savoir Xidée^ intermédiaire hypothétique entre l'esprit et les choses extérieures. Remarquant, d'un autre côté, que toutes les théo-

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ries modernes sur la perception , soit qu'elles le sachent, ou qu'elles l'ignorent^ conduisent invinciblement à la négation du monde extérieur ou à V idéalisme, il rattacha l'effet à la cause , et démontra que celte conséquence sceptique découlait également, et de l'absence des éléments supprimés , «t de la présence de l'élément hypothétique ; en sorte qu'un seul de ces vices suffisait pour rendre impossible la conviction très-réelle que nous avons de l'existence du monde exiérieur.

Tel fut l'enseignement de M. Royer-CoUard. Nous espérons en avoir fait comprendre l'esprit , l'unité et la portée. On peut dire que jamais méthode plus vraie et plus simple n'avait été appliquée avec plus de vigueur et de sévérité. Il nous reste à dire ce qui subsiste de cet enseignement , et de quelle source sont tirés les fragments que nous publions.

Il ne reste rien de la première année du cours de M. Royer-Collard , son enseignement s'étant borné , comme nous l'avons dit , à de simples commentaires' sur les pages de Reid qu'il lisait à ses auditeurs.

Nous avons entre les mains les vingt- cinq leçons du cours de la seconde année, et les huit premières de celui, de la troisième.

Si ces leçons étaient complètement rédigées , elles formeraient un ouvrage qui mériterait tous les honneurs d'une publication spéciale et qui serait un monument philosophique plein de grandeur et d'importance. Malheureusement il n'en est point ainsi.

Dans la semaine qui s'écoulait entre l'une de ses le-

INTRODUCTION. SlQ

çons et la suivante , M. Royer-Collard recueillait les idées dont il devait entretenir ses auditeurs et , pour les fixer davantage, les jetait rapidement sur le papier. Parfois il cédait à Tentrainement de sa pensée et se bornait à dq simples indications. Mais le plus souvent après avoir ainsi commencé , il se laissait peu-à-peu aller à des développements étendus , et rédigeait complètement certaines parties de ses idées. D'autrefois , enfin , il écrivait la leçon tout entière. Jamais M. Royer-Collard n'est revenu depuis sur ces ébauches de sa philosophie , et c'est dans cet état que se trouvent encore les trente-trois leçons que nous avons sous les yeux.

Telles qu'elles sont, cependant, elles contiennent tous les éléments de la philosophie de M. Royer-Collard, et beaucoup de morceaux, où brillent avec éclat, malgré l'austérité du sujet et la rapidité d'une rédaction improvisée, toutes les éminentes qualités de son esprit et de son style. Il nous a donc paru qu'elles ne méritaient point d'être laissées dans l'oubli , et que si elles ne pouvaient pas être publiées complètement, il y aurait cependant une grande utilité pour la philosophie à en extraire ce qu'elles renferment de véritablement rédigé , et à le donner au public. La publication de Reid nous paraissant une occasion favorable , nous avons sollicité de M. Royer-Collard l'autorisation de publiera la suite de Reid des fragments de ses leçons. Restituer une philosophie pour ainsi dire inédite; rappeler un enseignement qui a produit de si importants résultats; constater les premiers pas de la nouvelle école française;

la rattacher à sa véritable racine qui est Reid ; donner à Reid lui-même un excellent commentaire ; être utile enfin à ceux qui s occupent sérieusement de philosophie, en mettant sous leurs yeux , dans l'enseignement de M. Royer-CoUard , un beau modèle de cette méthode sévère qu'il a le premier, parmi nous, appliquée à la science de l'esprit humain , et qui seule peut l'asseoir sur des bases solides, telles sont les raisons que nous avons fait valoir, et auxquelles M. Royer-CoUard a bien voulu céder. Qu'il nous soit permis de lui en témoigner ici publiquement notre reconnaissance, et de nous glorifier de cette nouvelle preuve d'une bienveillance qui accueillit nos premiers pas dans la carrière philosophique, et qui depuis n'a cessé d'honorer et d'encourager nos travaux.

Nous n'avons plus, pour terminer cette longue préface, qu'à rendre compte à nos lecteurs de l'esprit dans lequel nous avons fait ces extraits, et de Tordre dans lequel nous les avons disposés.

Notre but a été de reproduire aussi complètement que possible l'analyse que M. Royer-Collard a donnée du fait de la perception , et la critique à laquelle il a soumis les doctrines des philosophes modernes sur ce sujet.

Nous avons donc divisé les fragments que ses leçons nous ont fournis, en deux parties; dans l'une nous avons placé le peu de morceaux historiques que nous avons pu extraire des huit leçons de la troisième année ; dans l'autre, tous ceux que les vingt-cinq de la seconde nous ont donnés. Et comme dans l'ouvrage de Reid l'histoire des opinions précède l'analyse psychologique du fait de

IirTRODUCTIGW. 3îi f

|)erceptioD , nous avons distribué daHs lé même ordre les fragments, de M. Boyer-CoUard, afin que s'il plaît au lecteur de les considérer coinmeun commentaire de Reid, on trouvât dans le même volume les pensées des^ deux .philosophes sur le même sujet. Nous'avons donc corn*» mencé par les fragments historiques.

M. Royer-CoUard, ainsi que nous l'avons dit, a &it aux théories des philosophes sur la perception, une double objection. Il leur a reproché d'abord , d'avoir ajouté un élément qui n'existe pas, aux éléments réels de ce fait; il leur a reproché , en second lieu , d'avoir plus ou moins réduit le nombre des élém^its -réels , entraînés en cela {mr l'amour de l'unité et par l'exemple de Descartes , qui, de toutes les facultés qui interviennent dans la perception, n'a laissé subsister que la conscience. M. Royer- GoUard a prouvé que l'une et l'autre de ces erreurs conduit nécessairement au scepticisme sur l'existence du inonde extérieur.

On trouvera les théories des philosophes envisagées du .premier de ces deux points de vue ^ dans le premier des morceaux que nous publions, intitulée* Résumé de la théo^ rie des idées. Reid avait presque épuisé le sujet : on ne sera -donc .point étonné d'y trouver reproduits, souvent même littéralement, la plupart de ses arguments; mais ils y sont réunis dans un ordre excellent, et exprimés avec la précision accoutumée du philosophe français. Sa réfutation contient d'ailleurs . quelques traits nouveaux. C'est par ce . double motif que nous avons conservé ce fragment.

m. ar

3aâ FftAGunsirTs.

M. Royeï^Gollapd s'émit 'beaulcoup plus attaché au second point de y&e critique qufe taous avon!» ^ig^alé , peirce que <5e point de V4*b lui était plus jwopre , ft^id n'ayant fait que Tifidiquér. PftYtattt de Descarrles, qui , en suppptimant l-autorilë des sens , s'était mis dans la nécessité de tirer de la 'Cons(Hence la démonsfration du monde extérieur , ' il avait montré toUs les phHosophes essayant Tun après Tautre de franchir Tabîme , les uns croyant en venir à bout et sauvant la matière par des sophismcrs , ies autres reconnaissant l'impossibilité d'y réussir et décidant qu'elle n'existait pas. Snivakit les premiers ptis à pas, il avait compté leurs faux raisonnements, leurs-pétitions de principes, leurs incouséquenees, et les avait ramenés à l'idéalisme. Opposant aux aii^tres l'égale ^utorit^ de toutes nos convictions , il ^^it prouvé qxion ne Jizît pas ûu scepticisme sa pdrt^ et que si Toïi rejette l'autorité des sens , il. faut rejeter* celle de la 'Conscience et celle de la raison , et douter non -seulement du monde , mais de soi^m^éme et de tout : il les avait ainsi poussés BU scepticisme tmiversél. Oétait dans de pareils combs^s corps à corps 'qu'éclatait suftbitt la ptiistôarte dialectique du prdfesseur , et cette partie de son enseignemeût avait ^té , sans eonti^edit, ki plus brillante. Malheureusement une pareille polémique ne se rédige pas ; M. Royeri<3oHard s'y livrait, en lisant à ses auditeurs les philosophes qu'il réfutait, et ses leçons manuscrites sur ce sujet, ne présentent guère que Mies notes. Gependaitt , nous y avons puisé deux morceaux' de quelque étendue, qui nous ont paru dignes d'être publiés. Le premier 'est

' une oriticpie de Descartes , €pii quoique très-rapide donne uiaa idée fort juste de la m^ode dialectique de M. Royer* Collard; l'autre est un tableau des solutions diverses que MalldbraBGhe, Loeke, Berkel^ et Leibnitz donnèrent à la difficulté insoluble créée par Descartes. Nous avons £iit précéder Le premier de ces fragments d'une exposition rapide du système de Descartes ^ que nous avons tirée des notes de M. Royer"^G>lUrd , et qui était indispensa-» ble pour l'iateliigence de la critique qu'il en a faite.

Nous aurions volontiers placé à la suite de ces mor« ceaux l'exposition et la réfi^itation de Condillac, qu'on trouvera dans la seconde partie des fragments; mais comme ce morceau n'a pas été écrit sous la même inspiration, puisqu'il appartient au cours de deuxième année, et qu'il avait pour but spécial de montrer où conduit la confusion de la sensation et de la perception « nous avons préféré le laisser à sa place.

Si la partie historique de nos extraits est un peu courte, le lecteur en sera dédommiagé p£|r la partie dogmatique, p<^r laquelle nous avions à notre disposition I^ viugt-eînq leçons, d'ailleurs plus développées, du cours de seconde année.

Noos avons distribué ces morceaux dans l'ordre des faits que l'analyse rencontra , en décompo^sant le fait coon-plexe de la perception; quelques mots suffiront pour expliquer cet ordre à eeux qui qnt déjà lu Reid. Deux faits d'espèces différentes se produisent en nous quand nos sens s'ouvrent sur le monde extérieur : la sensajtion et la perception. Le premier effort de l'analyse doit être

ai.

de distinguer ces deux faits dont l'un est la condition de la conhâissahce du inonde extérieur, et dont l'autre contient à lui seul tous les éléments de cette connaissance et tous les principes qui la donnent. Après cette distinction, Fanalyse doit se concentrer sur le fait de perception et s^appliquer à y déïnêler successivement les notions qu'il l'enferme et les principes qui les révèlent. Parmi ces notions apparaissent d'abord celles des qualités de la ma-^ tière. Ces qualités se divisent en deux classes : qualités premières, qualités secondés; nouvelle distinction trèsimportante. S'arretant aux qualités premières , elle doit en déterminer le nombre, et, si quelques-unes ne sont que des modifications ou des déductions des autres , en réduire la liste, puis les rapporter à la faculté qui les manifesté. Viennent ensuite les qualités secondes que nous ne connaissons que comme des causes indéterminées de sensations. Comment les poncévôns-nous sans les connaître? Comment les localisons-nous dans les corps ? Ici apparaissent deux principes, celui de causalité et d'inductiou qu'il faut caractériser et décrire. Quelle est l'autorité de ces deux principes et celle de la perception ? Estelle de nature à donner aux qualités de la matière une existence indépendante de nous ? dernière question qui épuise l'analyse de ces qualités. Mais par-delà les qualités de la matière nous concevons la matière elle-même ou la substance des qualités; et par-delà la substance , l'espace qui la contient. Qu'est-ce qiïe la substance ? Y en a-t-il plusieiirsPPar où se distingue la substance matérielle de la spirituelle? Comment atteignons - nous Tune et l'autre?

INTRODUCTION. . 'i^H

Et de même 9 quels sont les caractères de IVspace et comment le cQncevons-nous ? Mais Tespace mène à la durée; la durée à l'identité personnelle, à la mémoire, etc.; de là de nouvelles questions qui étendent le cercle des recherches relatives à la perception.

Tels sont les principaux faits que l'analyse rencontre successivement dans l'étude de la perception. C'est dans cet ordre vrai que nous avons rangé les fragments qui se rapportent aux différentes . questions , soit qu'ils aient pour objet les questions elles-mêmes ou la critique des opinions particulières des philosophes sur ces questipns ; car on trouvera sans cesse dans cette partie des fragments; les philosophes mis en cause et l^urs théories citées au tribunal des faits à mesure que l'analyse découvre ceux-ci.

Encore un mot. Il est des questions sur lesquelles nous n'avons point trouvé de fragments à citer; nous n'avons pas dû l«s omettre, ni négliger de constater, sur ces questions, Topinion de M. Royer-CoUard; préparés par de longues études sur ces matières, les notes que nous avions sous les yeux suffisaient pour nous l'indiquer. Nous l'avons donc présentée en peu de mots toutes les fois qu'il l'a fallu, et nous espérons ne l'avoir jamais trop défigurée. Les titres distinguent les morceaux qui ne sont que de simples extraits de la façon de l'éditeur, des véritables Fragments dont la rédaction comme les idées appartiennent à M. Royer-Collard '.

' Les morceaux de M. Royer-Collard portent le titre de Fragments, ou de Leçons, les uètres celui à^ Extraits, DaQs la. rédaction de ceux-ci , nous «yods / employé aut^unt que possible les expressions. éparses de Fauteur.

3l6 FKAGM21ITS.

Enfin nous avons rëimpriné à la fin des Fragments , sous le titre de Conclusiott , le Discours d'ouverture du Cours de troisième année dont nous avons d^jà parlé , et qui contient ea quelcpies pages un admirable résomë d& toutes les idées de l'auteur. On peut dire qu'il n'en est pas une qui ne s'y trouve touchée de quelque manière; et c'est là le mérite éminent de ce l^u morceau, il est si concis , que les Fragments ne seront point inutiles pour le Êûre comprendre, el si précis , qu'il contribuera certainement à déterminer avec plus d'exactitude les diffërenteSv idées développées dans les Fragments. Si par hasard on découvrait quelques différences entre les opinions qui y WïïA émises et celfes qu'on trouvera dans les Fragments,. ce serait à celles-là qu'il Êiudrait s'en référer, le Discours ayant été écrit postérieurement et avec une réflexion plus; attentive.

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