SENSATION ET PERCEPTION
répète que nous rignorons. La première de nos facultés , dans Tordre chronologique , est la faculté die sentir; et nous sentons à cette condition que chacune de nos sensations est un signe naturel qui, sans aucun préalable, et comme par une sorte d'enchantement, nous suggère ht conception subite de quelque existence extérieure, et non-" seulement la conception de cette existence i» mais la pep* suasion invincible de sa réalité.
n. Origine et conséquences de la confusion cfe la sensation et de la perception,
(fragmkitt ns la io^ leçozv.)
La constitution de l'homme est une chose de fait qui' s'étudie comme la constitution de l'univers, par l'expérience.
La philosophie ancienne fit peu de progrès dans l'étude de la nature, parce qu'elle suivit une route opposée. Au lieu de s'élever des faits dérivés aux faits primitifs p^t* dcB généralisations exactes et prudentes, elle cherchait le principe des ohoses dans de vaines hypothèses. Nous voyons dans Platon et dans Xénophon quel était le mépris de Socrate pour les philosophes de son temps , qui assi-^ gnaient a priori la cause de tous les phénomènes. Les cosmogonies furent l'enfance de la philosophie naturelle; elle a été longue cette enfance , car elle a duré jusqu'au temps oil Ba^x^n a donné le préceple, et Newton le premier exemple de la seule méthode qui conduise au Vrai dans l'étude de la nature.
4o4 FRAGMENT».
Il y aurait une rigueur excessive à comparer Fétat pré-sent de la philosophie de Tesprit humain à ce qu'était la philosophie naturelle avant Bacon et Newton ; mais it est certain que la science n'est point faite. La preuve en est que l'Europe est encore divisée en écoles. Nous ne sommes pas entièrement sortis de l'enfance des psychogonies ; les philosophes les plus célèbres des dix-septième et dix-huitième siècles se sont tourmentés à faire l'homme avec un principe , comme Thaïes , je crois , faisait le monde avec l'eau. L'homme est ce qu'il est; observons-le^ ne l'imaginons pas.
L'observation de la nature humaine , comme celle dû monde physique , consiste dans la revue des faits. Un seul oublié ou méconnu, les généralisations sont infidèles; ce que vous appelez l'homme n'est pas l'homme. Oîi sont les faits ? Us sont en nous-mêmes et dans les autres. Nous les obtenons donc par notre propre expérience, et par celle d'autrui; et l'observation doit être aussi éteifdue que cette double expérience; elle doit embrasser tous les âges , toutes les époques de la civilisation , toutes les actions de la vie commune , tous les travaux de la raison spéculative, tous les appétits, tous les penchants, toutes les émotions du cœur. L'histoire, le drame, les écrits des philosophes et des moralistes , les législations des peuples sont le vaste dépôt des faits observables qui constituent la nature humaine. C'est l'homme qui se dé^ crit lui-même dans Thucydide et Tacite , dans Pascal et Bossuet, dans Shakespeare, Corneille, Racine , Molière , Jm Fontaine , Montesquieu. Les traits épars de cette des-
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criptioD sont les matériaux de la philosophici; tous doivent être rassemblés ; il n'est permis d'en négliger aucun. Voilà le premier pas dans l'étude de l'homme. Le second consiste à classer les faits eu ^gard à leurs similitudes et à leurs différences. Les faits semblables, nous les rapportons à un même principe que nous appelons /acuité, et que nous concevons comme une capacité ou comme une force de notre esprit. Nous introduisons donc autant de facultés dans notre esprit, que nous formons de classes de faits semblables. La conscience est un juge si sûr de la ' similitude ou de la différence , qu'il n'y aurait nul risque de se tromper dans cette classification, si tous les faits étaient simples ; mais la réflexion nous apprend bientôt que la plupart sont composés. Ainsi , dans la notion du mouvement se rencontrent la notion du corps, celle de l'espace et celle de la durée; et la notion du corps se résout elle-même en plusieurs éléments. Là commencent les difficultés communes à toute espèce d'analyse , et celles qui sont propres à l'analyse des faits psychologiques, la* quelle n'étant que mentale et par conséquent nominale, n'a jamais en sa faveur l'autorité de l'expérience, puis** qu'elle ne sépare pas les éléments qu'elle- distingue, et ne fait pas toucher les uns hors, des autres ; d'où vient que les résultats de cette espèce d'analyse, sont si souvent contestés. Quoi qu'il en soit , à chaque progrès réel et certain de l'analyse, c'est-àrdire à chaque décomposition d'un fait composé,, les éléments. de ce fait retournant à quelques-unes des classes établies, il disparaît une classey et le nombre des faits généraux diminue.
4o6 FRAGMENTS.
Oa est d'accord diaiis tous les systèmes, que la variété infinîe des faits n'est qu'apparente , et que les £9iits premiers ou les notions simples ne sont pas fort considérables; mais on dispute sur ]fi nombre, et dans la plupart des systèmes de la philosophie moderne, on ira jusqu'à soutenir qu'il n'y a qu'un ^it simple dont tous les autres dérivent; en sorte que ce fait étant donné et la faculté ^ déduire ,. l'homme en sort tout entier. ^
. Il £aut bien qu'on se trompe de quelque côté. Deux aortes d'erreurs sont possibles; ou bien on regardie wmme un fait simple un &it réellement composé, on bien on regarde comme un feit composé un fait réellement simple et indécomposable. La première erreur condijit à supposer entre lies faits une différence qui n'y est point , puisque le fait regardé mal-à-propos comme simple, n'est qu'une combinaison naturelle ou artificielle d'autres faits connus ; on sépare donc des faits homo* gènes. La seconde erreur conduit à faire disparaître des différences qui existent dans la nature , puisque le feit daas lequel on ne voit que des faits connus est réellement autre chose; on confond donc des faits hétérogènes. Dans 1« premier cas , on ne généralise point; assez ; dans le second on généralise trop. Laquelle de ces deux erreurs est la plus dangereuse et la plus nuisible aux progrès de la philosophie ? la réponse est aisée.
L'erreur qui consisteà séparer des faits semblables n'est point une errjeur proprement dite , puisque le philosophe qui s'arrête à un fj^it décomposable n'aJfBrme point qu'il soit indécomposable; il le déclare seulement indécom-