SENSATION ET PERCEPTION
mières comme dans les secondes; or, il est avoué qu'il n'y est pas; il survient donc dans les secondes; il y a donc dans les secondes ce qui n'est pas dans les premières et ce qui ne peut pas en être déduit. L'exactitude de l'ana* lyse exige donc que le fait de la connaissance soit distingué du fait de la sensation.
Mais ^ dit-on , ce qu'il y a de plus dans les sensations du toucher , le fait que vous appelez connaissance ou perception , ce fait même est une sensation.
Ce que nous appelons connaissance ou perception consiste en deux choses fort distinctes : l'acte de l'esprit qui connaît , l'objet connu. Ici l'objet connu c'est l'extériorité, l'extériorité étendue et solide.
Si la perception n'est qu'une sensation , non-seulement la connaissance est une sensation , mais l'étendue et la solidité sont des sensations, comme les sons, les saveurs, les odeurs. Cette conséquence est avouée dans les termes les plus clairs et les plus expressifs.
Si l'étendue et la solidité sont de pures sensations, il n'y a. point de dehors : nos sensations sont nos manières d'être ; nos manières d'être sont nous-mêmes diversement modifiés. Cependant on ne fait point de difficultés de reconnaître que l'étendue et la solidité nous semblent extérieures ; on dit que nous les rapportons hors de nous. Il faut donc ici franchir une contradiction , et supposer un dehors, quoiqu'il ne puisse pas y en avoir pour des êtres qui n'auraient que des sensations.
Cette contradiction franchie, voilà le dehors pure sensation , pure manière d'être de nos esprits, c'est-à-dire, voilà le dehors dedans. S'il est ainsi , toute la réalité
du dehors est ea nous; il existe quand nous le s^itons; il n'existe pas quand nous ne le sentons pas ; a^ec une autre sensibilité^ nous le sentirons autre. Ainsi, il n'y a de dehors que relativement à nous; le dehors nest point une existence absolue, indépendante ; il n'est point, une seule et même chose; il est autant de choses différentes qu'il y a d'êtres animés qui le sentent, ou plutôt la différence du dedans au dehors est purement nominale. Les édifices d'une ville qui cesse d'être habitée, cessent d'exister; ils changent chaque fois qu'elle change d'habitants; ils sont autant de choses distinctes qu'elle a d'habitants.
On devait raisonner de même sur les distinctions morales. La perception des objets extérieurs est accompagnée d'une sensation; de même la perception des qualités morales des actions humaines est accompagnée d'une émotion de l'ame , que nous appelons sentimenL Le sentiment est un secours de la nature qui nous invite au bien par l'attrait des plus nobles jouissances dont le cœur de l'homme soit capable , et qui nous détourne du mal par le mépris , l'aversion , l'horreur qu'il nous inspire.
C'est un fait, qu'à la contemplation d'aune belle action ou d'un noble caractère , en même temps que nous percevons ces qualités de l'action ou du caractère , percep-« tion qui est un jugement , nous éprouvons pour la personne un amour mêlé de respect , et quelquefois une admiration pleine d'attendrissement. Une mauvaise action , un caractère lâche et perfide excitent une perception et un sentiment contraire. L'approbatbn intérieure de la conscience, et le remords, sont les sentiments attachés à
SEJySATlOJH ET VEHCEPTION. 4 i l|
la percepûoa des qualités morales de bqs profures actiotis. Le sentiment est aussi supérieur à la sensation (|uo les facultés morales de Thomme sont supérieures à ses autres facultés. Ce sont, en eiTet, les facultés morales qui seules donnient à la vie de U dignité, à la mort ^s e&pé^ rances. Je n'affaiblis donc point la part du sentiment, comme vous le voyea^. Cependant il n'est pas plus vrai que la morale soit toute dans le sentiment qu'il n'est vrai que la perception soit dans la sensation ; et si on le soutient ou anéantit les distinctions morales , comme on anéantit le monde extérieur quand ou confond la connaissance avec la sensibilité. Que la morale soit toute dans le sentiment, rien n'est bien, rien n'est mal en soi; le bien et le mal sont relatifs; les qualités des actions humaines n'ont de réalité que dans nos esprits, et elles sont préci-* sèment telles que chacqp les sent. Changez le sentiment, vous changez tout ; la même action est à la fois bonne, indifférente et mauvaise selon l'affection du spectateur. Faites taire le sentiment , les actions ne sont que des phénomènes physiques ; l'obligation se résout dans les ^ penchants , la vertu dans le plaisir , l'honnête dans l'utile. C'est la morale d'Épicure; DUmeliorapiisl
J'ai dit que la Confusion de deux faits différents entrai* nait deux conséquences , i^ l'annihilation de l'un des faits.; a® une mauvaise théorie. Ici le fait anéanti c'est cette opinion du genre humain , qu'il existe un monde extérieur, indépendant de l'esprit qui l'aperçoit ; la mauvaise théorie, c'est le cercle viciieux dU dehors ^ quand il ne peut pas y avoir de dehors pour vai être réduit à sentir.
4ia FRAGME9TS.
Coocluons : les sensations du tact reofismient quelque chose de plus que les sensations de Todorat, du goût et de l'ouïe : ce plus est ce que nous appelons perception. Si ce plus n'est encore que sensation , et l'acte de connaître et les objets de la connaissance sont de pures sensations.
Si le monde extérieur n'est qu'une sensation, une odeur y une saveur, il n'existe que quand nous le sentons, il n'est que relativement à nous. Les êtres sensibles anéantis, l'univers l'est avec eux; il y a autant d'univers différents que de sensibilités différentes.
Dans cette philosophie disparaît le fait de la persuasion du genre humain qu'il y a un univers absolu. Le genre humain se trompe-t-il ? C'est ce qu'on ne peut mettre en question , qu'en mettant en question toutes les facultés de l'homme et l'homme lui-même.
IIL Confusion de la sensation et de la perception dans Condillac ; exposition de sa doctrine.
(fBAGMZITT du 4' ST 5" LEÇONS.)
Passons à l'examen de la doctrine de Condillac sur la perception externe. On la trouve exprimée très -diversement dans ses différents ouvrages, selon qu'il est plus ou moins occupé de plier son langage à son système. Ici il expose assez exactement les faits; là il les défigure par des hypothèses ; ailleurs il confond absolument ce qu'il avait lui-même distingué; nulle part il ne remplit la tâche qu'il s'est imposée , de transformer la sensation en perception ^
DOGTRINK DE CONDILLAC. 4"^^
et de déduire logiquement de ce qui se passe en nous la connaissance de ce qui se passe hors de nous.
On peut distinguer dans les ouvrages de Condillac trois théories différentes sur la perception.
La première est bonne, parce qu'elle n'est point une théorie , mais une simple description des faits ; aussi contredit-elle les deux autres. Elle est exprimée dans le passage suivant : ce Si on suppose que la statue raisonne <K pour passer d'elle aux corps , on suppose faux ; car il « n'y a point de raisonnement qui puisse lui faire francc chir ce passage. Mais la nature a organisé la statue pour a être mue , pour toucher, et pour avoir en touchant une «sensation qui lui fait juger qu'il y a au dehors de son «f être sentant de l'étendue et des corps '. » Il n'y a rien là que d'exact : la statue touche, la statue sent, et en même temps qu'elle sent, elle juge qu'il y a hors d'elle de l'étendue solide; la sensation est en elle; l'étendue solide est hors d'elle; il n'y a rien de commun entre ces deux choses, puisque Condillac reconnaît qu'il n'y a point de raisonnement qui puisse faire passer de l'une à l'autre; ce sont donc deux faits distincts et indépendants ; la perception n'est donc pas la sensation transformée; elle n'a avec elle qu'dn rapport de succession.
Mais ces lueurs de bon sens vont s'éteindre peu à peu dans l'esprit de système. Voici la seconde théorie de Condillac ; on la trouve dans la phrase suivante de VArt de penser :<ill y a trois choses à distinguer dans nos sensa-
* Extrait raisonné du Traité ilês sensations ^ p. 3x.
4l4 FRAGMENTS.
« tions, ï** la perception que nous éprouvons; a* le rap- (c port que nous en faisons à quelque chose hors de nous; (c 3^ 'le jugement que ce que nous rappoitobs aux choses (c leur appartient réellement '. m Reprenons les diffîfrentes parties de cette phrase.
I® La perception que nous éproui^ons, — Ce qu'on éprouve n'est point une perception , mais une sensation ; il faut bi^a d'ailleurs que la sensation se trouve quelque part dans ùi sensation^ et elle ne s'y trouverait pas , si la perception ne signifiait pas ici la sensation,
a** Le rapport que nous faisons de la sensation à quelque chose hors de nous. — Un rapport suppose deux termes ; rapporter ses sensations à quelque chose hors de soi , c'est savoir qu'il y a quelque chose hors de soi ; on ne l'apprend doticpas par ce rapport; on le savait auparavant; l'analyse de Condillàc est donc incomplète ; il y man^ que un élén^ent indispensable , la connaissance du dehors. Mais si Coodillac avait admis cet élément , il y aurait eu d^ias l'opération des sens deux faits distincts , la sensation et Ja perception , ce qu'il ne pouvait reconnaître sans ren-* verser la base de son système.— -Le second terme du raprpdrt se^lon Con-dillac est quelque chose hors de nous. — ^Les qualités secondes sont quelque chose; mais les qualités premières sout tèlie chose ; la connaissance du dehors ne èommetioe pas pat quelque chose ^ maïs par ûetie xïbom. '
Uiie sensatio^n rapportée ou transportée où l'on v6«^
» Art de penser, 1^, 17.
DOCTRINK DE CONDILLAC. 4*^
lira ne sera jamais qu'une sensation ., c'est-à-dire un être sentant : il n'y a pas moyen de trouver là rextériorité , l'étendue, et toutes les qualités de la matière. L'expérience nous découvre un rapport constant entre nos sensations et les objets extérieurs, et il nous semble que ce rapport est celui de l'efFet à la cause; mais la découverte de ce rapport suppose toujours la connaissance préalable des objets et pa^ conséquent du dehors. C'est là qu'il faut en venir ; <c'est le dehors qu'il faut reconnaître pour un fait primitif, ou déduire logiquement du fait antérieur de la sensation interne. Condillac veut-il dire que nous rappor*tons nos sensations comme effets aux objets extérieurs comme causes? £n ce cas il suppose les objets extérieurs connus, et la notion de l'extériorité acquise sans faire voir comment nous l'avons acquise par la sensation. Veut-il dire que nous déduisons, que nous concluons les objets esttérieurs et leurs qualités de nos sensations ? Non-seule^ ment il ne le prouve pas; mais il a reconnu tout*à- l'heure qu'il n'y a pas de raisonnement qui puisse nous faire fran* chir ce passage.
On trouve à chaque page de Condillac ce rapport de nos sensations aux objets. Il en avait grand besoin pour identifier la perception avec la sensation ^ ce qui est nous avec ce qui n'est pas nous, et les qualités de la matièn; avec les opérations de nos esprits. Sans cette transforma^ tion , il y aurait deux grands faits dans la natulfé, et Condillac n'en veut qu'un , la sensation. Les objets extérieurs ne sont donc que nos sensations rapportées au-dehors, ou tious-mêmes hors de nous, et toute la connaissance bu-
4l6 FlUGMEJNTS.
maine se réduit à cette proposition identique : la sensa-' tion est la sensation. On lit, jirt de penser , page i4 : ff Accoutumés de bonne heure à nous dépouiller de nos « sensations pour en revêtir les objets. » On lit, Extrait raisonné j page 3^ : «Nous voyons nos sensations hors a de nous»; page 33: «Les modifications de notre ame de- <c viennent les qualités de tout ce qui existe hors d'elle » ; page 4^ '" (^ Nos sensations se rassemblent hors de nous^. » On lit. Traité des sensations , page i86 : «L'ame passe « d'elle hors d'elle * »; page 189 : « La statue juge ses ma* «t nières d'être hors d'elle; ses sensations deviennent les <t qualités d'un objet différent d'elle-même. » Toutes ces phrases sont autant de monstres ; et remarquez qu'elles supposent toutes ce qui est en question , le dehors.
La troisième théorie de Condillac est tout entière dans les deux phrases que nous allons transcrire. « Parmi les <c sensations que nous devons au toucher , il y en a une que (c nous n'apercevons pas comme une manière d'être de « nous-mêmes, mais plutôt comme la manière d'être d'un f( continu formé par la contiguité d'autres continus, et « nous sommes forcés de juger étendue cette sensation « même ^. » — « Puisqu'un corps est un continu formé par « la continuité d'autres corps étendus , la sensation qui « le représente est un continu formé par la contiguité (c d'autres sensations étendues. D'où il suit que l'espace xc jn'est que la coexistence de nos sensations ^. »
1 Quand nous avons mis nos sensations dans les objets , sont-ce les objets qui fientent à notre place, ou nous qui sentons dans les objets ? ^ Où va Tame , en passant hors d^elle ?
^ Extrait raisonné, p. 3o.
4 Traité des sensations, p. 177,