DOCTRINE DE CONDILLAC
sensations, et que de l'autre je connais l'étendu et le solide, j'ai doBC des sensations étendues «t solides^ et puisque l'étendue suppose la <^ntiguité de parties semblables, j'ai donc des sensations étendues, solides et €ontiguês. De ces trois âioses, Condillac en dit deux; il énonce formellement les sensations étendues et les sensations ^x>ntiguës^ s'il n'énonce pas les sensations solides, il devait le feire; son système emporte les sensations solides, aussi bien que les sensations étendues. Mais quoi de plus absurde que des aflections ou des pensées solides , étendues et contiguês ? Le sens commun recule épouvanté ^devant un système qui aboutit là. Oui, le sens commun , 'mais non pas le philosophe qui crée ce système. C'est de cette absurdité-là même que Condillac va se prévaloir; remarquez et admirez, il y a lieu, l'artifice de son pro- <;édé. Vous les avez , dit-il , ces sensations ou ces manières d'être ; vous les avez , puisque mon système exige impérieusement que vous les ayez; mais c'est précisément parce qu'elles sont solides , étendues et contiguês que vous jugez qu'elles ne sont pas vos propres manières d'être, quoique vous les ayez , mais qu'elles sont les manières d'être de quelque chose qui est hors de vous , à quoi vous les rapportez ?
Voilà ou conduit l'esprit de système. Ah ! que l'orgueil est peu fait pour l'homme ! Que l'histoire des opinions pliilosophiques est Ëitigante , et que ce tableau de l'esprit humain est humiliant ! Peut-on porter plus loin, que ne le fait ici Condillac, k malheureux talent d'obscurcir les choses les pluâ claires? Aristote et les Scholastiques se sont-
ils égarés dans des subtilités plus ridicules? A-t-on jamais abusé des mots au point de dire , avec la plus ferme assu- * rance, que nous avons des manières d'être qui ne sont pas nos propres manières d'être , mais les manières d'être de quelque autre chose, et, en un mot (puisque nos manières d'être sont nous-mêmes), que nous sommes ce qui n'est pas nous , ou que nous sommes ce que nous ne sommes pas ? Et pourquoi Condillac confond-il ainsi, sous une même dénomination et comme dans une même opération de l'esprit, des choses aussi évidemment distinctes et aussi prodigieusement distantes que le sont nos sensations et les qualités de la matière ? Pourquoi ? parce qu'ayant imposé le nom unique de sensation à toutes les connaissances humaines , et rien dans la connaissance humaine ne nous étant plus clair et plus manifeste que l'étendue et la solidité extérieure, il est réduit à cette extrémité, de transformer les corps en sensations, comme Locke transforme les sensations en corps. Que ces illustres naufrages servent du moins à signaler l'écueil des systèmes et des hypothèses.
Revenons encore sur nos pas. C'est l'extériorité que Condillac poursuit; voyons si la route qu'il a prise y conduit , et s'il est parvenu à l'atteindre. Appliqué à observer, non la nature, mais l'hypothèse qu'il a imaginée, il déduit de cette hypothèse que nous avons des sensations étendues , contiguës et solides. Je le veux ; je prends l'étendue pour une sensation, pour une modification de notre «sprit semblable aux odeurs. £n ce cas, pourquoi Condillac ne raisonne-t-il pas sur l'étendue^ comme il a raisonné
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sur les odeurs ? Nous étions odeur , nous serons étendue solide; il est impossible que nous soyons autre chose. Mais je sens, dit Condillae, que ce n'est pas moi qui suis étendu, que c'est autre chose ? Vous oubliez que vous ne savez pas encore qu'il y ait autre chose que vous, puisque l'étendue est une pure sensation , et que vous n'avez de nulle autre part que des sensations. Mais elle me qviitte, cette sensation de l'étendue ; elle me quitte , et son départ est le signal du départ de toutes mes autres sensations qui se rassemblent hors de moi , et composent ainsi l'univers? Vous oubliez toujours que vous ignorez/ et que vos sensations ignorent par conséquent, qu'il y ait quelque chose hors de vous. Si elles vous quittaient, elles ne sauraient où aller, et vous, vous jugeriez qu'elles cessent, et non qu'eHes vont quelque part. A^ec là sensation seule vous n'aures jamais d'autre univers que vous-même et la succession de vos pensées; vous êtes né, vous vivrez, vous mourrez dans. Tégoisme absolu. La. conscience ne voit point les corps; la personnalité ne mèfne point à l'extériorité, ou elle n'y mène que par là confusion du sujet et de l'objet, de ce qui connaît avec ce qui est connu et de la conscience avec les facultés perceptives. Dès que vous distinguez le sujet de l'objet et- ce qui connaît de ce qui est connu , vous rétablissez dans là nature deux existences indépendantes , et par conséquent d'eux faits primitifs. Combien on s'est trompé quand on a quelquefois accusé Condillae de matérialisme , lui qui fait de la matière une modification de nos esprits , et qui convertit en de pures sensations toutes les réalités extérieures !
Si Ton me demande maiateaant quelle est rbpiaiaii. sérieuse de CoadiUac , à quelle classe de philosophes il: appartient, et quelle dénomination convient à soi), système^ j'hésiterai beaucoup à répondre; il y a. très-peu de . questions importaptes^sur lesquelles il n'ait plusieurs doctrines difïerentes- et même contradictoires. Après a^oir relu tous ses ouvrages et ea avoir extrait un grand nom^ bre de tex^tes inconciliables, je hasarderai de dire que Condillac paraît successivement, opposé^ au système des idées^ idéaliste ^égoïste, scçptiqne^ et enfin nihilisite absolu au même sens et au même degré que Hume<
i"* Il paraît opposé au système des idée& dans le pas-^ sage suivant : <c Les idées sont, comme les sensations,. « des manières cTétre de l'ame ; elles existant tant qu'elles. « modifient l'ame -y. elles n'existent plus , dèç qu'elles ces- (c sent delà modifier. Mes idées ne sont nulle p^rt,,lors-, « que mon ame cesse d'y penser ; elles se retraceront à « moi aussitôt que les mouven^nts propres à les reproduirez a se renouvelleront *. »
Ce ^i me fait dire que Condillac paraît rejeter le sysr tème des idées , c'est qu'il regarde Les idées comme des, manières d'être de l'ame. q^î n'existent point hors d'elle. C'est ce que n'auraient écrit ni M aUebranche et Berkeley qui placent les idées dans le s^in de la Divinité elle*, même, ni Lpcke qui les place dans les corps. Du reste,, le langage de Condillac est peu exact; l'ame y est tout-à^ fait inactive ; ses idées ne sont point ses opérations, mais ses manières d'être; et, chose singulière, ses manières d'être ,^
' Logique f p. 83, 84.
DOCTRIBTE DE COITDILLAC. 4^^
c'est-ànlire ses modifications, h iHodifient, Vous venez de l'entendre, « les idées soQt les manières detre dç l'ame; ^ elles existent tant qu'elle^ la modifèent. » Ne réaliseraiton pas la rondeur, ne l'asèimilerait-on pas à une puissance, si oa disait : la rondeur existe dans le cercle, tant: qu'elle le modifieP^—^il/e^ idées se retraceront à moi; les voilà bien prèsd'étre une image ; — ^e retraceront à moi; elles ne sont donc pas moi; elles sont donc Tobjet de ma pe«isée, et non ma pensée elle*même.
!i^ Coudillac paraît idéaliste , jbrsqu'il dit : «c Ce sont n les sensations qui nous représentent les corps. I^s senr « sationsconsidérées comme r^résentaatles corps se nom- <i nient idées ^ mot qui , dans son origine, n'a signifié que K ce que ilous entendons par image. — ^Puisqud les images A qui BOUS représentent les corps, ou les idées, sont des a sensations , ^tc. ' «v Voilà Locke, et pis que Locke. Loin de repousser la métaphore grossière d'image empruntée des ^néaomènes de la vision, Coiidiilac l'adopte; les sensations (pii représentent les corps sont des idées ou images, il n^y a point de sensattioas dans la nature, il n'y a que des êtres qui sentent ; l'êtce qui sent est donc une image qui se voit image. «Quelle langue et . quelle phiior Sophie ! Est-il besoin d'observer «encore (pie ia notion d'^mage suppose que la chose représentée a été .vue et comparée à celle qui la représente ? iQui a. .dit à l'osprit que .ce .qu'il «voit .ressemble à quelque chose qu'il ne vit jamais? '. — Condîllac paraît encqre idéaliste, lorsqu'il dit ailleurs : « Rien ^ans l'univers n'est visible pour nous ^. »
I Leçons préliminaires , p. 67 et ^8« * yért dépenser, p. t45.
4 '^4 i^RAGAIENTS.
Voilà Mallebranefae ; l'univers de Condillac, eomine celin de Mallebraa€he , fut créé sans être aperçu , et il pourrait s'anéantir sans disparaître. Remarquez toujours remploi des termes empruntés de la vision; Coudillac aurait-il dit : Rien daris l'univers n'est tangible pour nous ?
3° Cet univers inmibk existe-t41 ? Mallebranehe répond qu'il existe y mais que nous n'en sommes assurés que par la révélation; Condillac ne sait. Le chapitre où il se montre sceptique à cet égard, a pour titre : De Vincertitude du jugement? que nous portons sur Vexistence des qualités sensibles '. Y a-t-il de l'étendue? dit-il ; et il répond : « Lorsque la statue a le sentiment du tou- «cher, qû'aperçoit-ellie (^ apercevoir par le toucher!), « qu'aperçoit-elle, «si, n'est ses propres modifications? Le tf toucher n'est, donc pas plus croyable que les autres <c sens ; et puisqu'on reconnaît que les sons, les saveurs, (c les odeurs n'existent pas dans les objets , il se pourrait « que l'étendue n'existât pas davantage. »,Leibnitz a dit précisément la même chose. Il faut lire le chapitre entier et la note qui l'accompagne; Condillac y confond sans cesse les qualités secondes et les qualités premières; et il joue, comme les philosophes qui l'ont précédé, sur l'équivoque des mots saveurs, sons et odeurs.
4^ J'ai &it voir que la transformation de l'étendue en sensation aboutit à régoÏ3me. Vous venez d'entendre dire à Condillac que nous n'apercevons que nos propres modifications; il dit encore. Traité des sensations; p. 189:
< Traité des sensations , ^' partie, chap. ¥•
DOCTRINE DE GONDILLÂG. 4^^
« Nous n'apercevons que nos propres sensations . » S'il en est ainsi^ nous sommes seuls dans l'univers, et notre faculté de connaître se réduit à la conscience.
5^ Condillac est nihiliste absolu au même sens que Hume, au même degré , et dans les mêmes termes, lorsqu'il dit : ce Le moi de la statue n'est que la collection des ce sensations qu'elle éprouve et de celles que la mémoire «lui rappelle %» et ailleurs: «Qu'est-ce qu'un corps? c( C'est cette collection de qualités que vous touchez , «c voyez, quand l'objet est présent; et quand l'objet est « absent , c'est le souvenir des qualités que vous avez « touchées, vues , etc. *. »
Nous avons appris de G)ndillac que les qualités des corps ne sont que des sensations ; ainsi, les corps, comme les esprits ^ ne sont que des collections de sensations , et selon ce procédé, je crains bien que Dieu ne soit luimême qu'une collection d'effets. Mais des collections ne «ont pas des êtres; il n'y a point de. collections dans la nature; nous voici donc arrivés à ce terme, où le monde physique et le monde intellectuel s'écroulant à la fois, la ^nsation règne seule au-dessus des abîmes du néant.
* TrmUdes sensaHoaSy p. 1x9.
* Ibidf p. 4S.
4^6 FRAGMEBTTSU
Distinction des qualités prem&res et des qualités se^
condes de la matière.
(extrait pES a^ ET 3' LEÇONS.)
Nous ne trouvcms sur cett« question aucun morceau qui puisse être cité; mais de nombreuses notes nous appr^jltteat que M. Royer-Cbllard revint à plusieurs reprises sur cette distinction importante que Descartes avait indiquée et que Locke consacra. Il examina ies différentes lignes de démarcation proposées par ies philosophes , et ce ne fut qu'après les avoir discutées qu'il arrêta jâa propre opinion.
Selon Descartes, qui le premier dans les tempis mo-^ âemes posa la distinction, les qualités premières diflfè-^ pcnt dés qualités secondes en ce que la notion des unes est pliis eiaire que celle des autres. Yoici ses expressions : (c Lotigè alio modo cognoscimus qutd sit in corpore raacc gnitudo vell figura •quàm quid sit, in eodem corpore, « color, vel bdor, vd sapor. — 'Longé evidentiks eôgnosci- (c mus quid sit in corpore esse figuratum quàm quid sit ce esse coloratum '. »
Selon Locke , les qualités premières sont celles que l'esprit regarde comme inséparables de chaque partie de la matière, quelque changement quVlle vienne à éprouver, et lors même qu'elle est trop petite pour que nos sens l'aperçoivent *.
* Principia, pars prima, § 69 et 70.
' Essais , liv, II , ch. vm , p. 9.