CHAPITRE m
SES. HTPOTHàSES.
Chaque science a des * principes., un fondement et des. méthodes de raisonnement qui lui sont propres,, et si l'on veut L'élever sur d'autres bases , elle ne sera jar mais ni ferme, ni stable. Ainsi l'historien s'appuie sur le témoignage,, et n'admet que rarement les conjectures;, l'antiquaire mêle les conjectures au témoignage, et souvent donne aux conjectures la part la plus grande;, le mathématicien ne tient aucun compte de ces deux, espèces d'autorités; il déduit tout par démonstration, de ses définitions et de ses axiomes. A vrai dire, c'est improprement qu'on appelle science ce qui ne repose que sur des conjectures : une conjecture p^ut engendrer une opinion,, mais elle ne saurait produire une connaissance» Les phénomènes du monde matériel constatés par l'observation et l'expérience sont la seule base de la philosophie naturelle.
Quand les hommes commencèrent à philosopher, c'està-dire à étendre leurs pensées au-delà des objets des sens, à rechercher les causes et à vouloir pénétrer les opérations cachées de la nature, ils durent naturellement accorder beaucoup aux conjectures;, bieii des siècles, de-
I)ES ' HYPOTHÈSEà. ' ' Sj
vaient s'ccouler avant qu'ils découvrissent la vraie et scientifique manière de procéder dans les recherches philosophiques» Aussi les plus anciens systèmes que nous rencontrons dans toutes les parties de la philosophie , nei sont que les conjectures d'hommes fameux par leur sagesse et dont la renommée accréditait les opinions. Ainsi les sages des. premiers temps supposèrent que la terre était une vaste plaine environnée d'une mer sans bornes ; que de cette mer sortaient les astres à leur lever , et qu'ils s'y replonge^ieat en se couchant.
De même, dans les temps de primitive ignorance, le» hommes ont vu dans la respiration le principe de la vie; car la difFérence la plus frappante entre un homme vivant et un hcmime mort, c'est que l'un respire et que l'autre ne respire pas. De là vient que dans les langues anciennes ^ le même mot signifie Ycane^ et le souffle ou Xair,
A mesure q^ue les hommes acquièrent plus de connaissanees, leurs premières coajectures leur semblent ridicules et puériles ; ils les, remplacent par d'autres qui sont plus en harmonie avec les dernières observations et les dernières découvertes. Cest ainsi qu'un système de philosophie succède à un autre, sans autre titre de supériorité que de présenter un ensemble plus ingénieux de conjectures y qui rend mieux raison des phénomènes ordinaires.
Pour ne point parler de beaucoup d'anciens systèmes de cette espèce. Descartes, vers le milieu du dernier siècle, mécontent de la matière première , à^sjbrmes sub* stantielles et des qualités occultes dès Péripatéticîens , supposa hardiment que les corps célestes de notre système sont entraînés dans un mouvement circulaire par des tourbillons de matière subtile, tout de même que la
58 ISSAI I. CHAPITBB III.
pinille tourne sur ieau qui s'engouffre dans un trou. Il supposa avec la même hardiesse que Tame a son siëge dans une petite glande du cerveau , qu'on appelle la glande pinèale; que là, comme dans sa chambre d'audience, elle reçoit avis de tout ce qui affecte les sens , par l'intermédiaire d'un fluide trèç-sqbtil contenu dans les nerfs et connu sous le nom di esprits animaux ^ et qu'elle dépêche ce fluide comme un messager, pour mettre en mouvement les muscles du corps, lorsqu'elle le juge à propos. A Taide de ces conjectures, Descartes expliqua les phénomènes de la nature d'une manière assez plausible, pour satisfaire unç grande partie du monde savant pendant plus d'un demi-^siècle.
Voilà ce qu'on appelle en général hypothèses ou théories. L'invention d'une hypothèse, lorsqu'elle était revêtue de quelque probabilité , et qu'elle rendait raison d'un certain nombre de phénomènes , a été long-temps regardée comme le but le plus élevé de la philosophie. Si toutes les pensées en sont bien liées, si une imagination brillante la pare de riches couleurs, si elle satisfait aux apparences communes , une telle hypothèse passe encore aux yeux de bien des personnes pour réunir toutes les qualités qui peuvent la recommander à notre croyance et qu'on peut exiger dans un système philosophique.
Les hommes de génie ont tant de penchant à créer de» hypothèses, et le vulgaire tant de penchant à y croire, et à les regarder c(»nme le plus beau résultat que les facultés humaines puissent atteindre en philosophie, qu'il est extrêmement important de se faire une idée précise de leur natui^e, et de la considération qui leur çst due.
Quoique parfois les hypothèses puissent présenter un haut degré de probabilité, cependant il est évidemment
JJES HTi»OTH£S£S. Bg
de Tessence d'une conjectMre d'être incertaine. L'assentiment doit tcMijpurs être proportionné à l'évidence ; car croire fermement ce qui n'a qu'un faible degré de probabilité, c'est se jouer de sa propre intelligenee. Ajoutons que si nous pouvoa^^ dans maintes ctrconsCances , former deç cpqjectures trè^-solides sur les ouvrages des hommes, toutes celties que nous pouvons former sur les ouvrages de la Divinité ont aussi peu de probabilité que celles d'un enfant sur les ouvrages d'un homme.
La sagesse de Dieu surpasse <?elie de l'homme le plus sage^ bien plus que la sagesse de celui-ci ne surpasse celle des enfants. Si un en&ut voulait deviner comment on range une armée en bataille, comment oq fortifie une ville, comment on gouverne un état^ quelles chances aurait-il de réussir? aussi peu que l'homme le plus sage, quand il prétend devine^ comment les planètes se meuvent, comment la mer s'élève et s'abaisse, et comment notre ame agit sur notre corps^
Si quelques centaines des plus grands esprits qu'ait produits le monde, étaient condaipnés à deviner, sans aur cune cpnaaissance préalable en anatomie, comment et par quels organes intérieurs les diverses fonctions du corps humain s'accomplissent, ee qui fait circuler le sang , mpuvoir les membres , etc., il y a grande apparence qu'au bout de quelques centaines d'années ils n'auraient riçn trouvé qui ressemble à la vérité.
De toutes les découvertes anatomiques et physiologie qu^, pas une n'est due à unç conjecture. Des observations exactes ont seules dévoilé ces innombrables artifices de la nature, que nous admirons comme parfaitement adapté:^ à|s^ fm qu'elle se propose; mais avant qu'ils fussent découverts , aucun physiologiste ne s'en était avisé. Et en revanche, des nonibrçi^ses conjectures^ formées dans les
différents siècles sur la structure du corps humain; il n'en est aucune que l'observation ait confirmée; elle les a toutes démenties.
On peut en dire autant de toutes les parties de la créa* tion , que Tesprit humain a étudiées avec quelques succès. Partout les découvertes ont été le fruit d'une observation patiente, d'un grand nombre d'expériences exactes, et des conséquences légitimes qui en ont été déduites; toujours elles ont démenti, jamais elles nont justifié les théories et les hypothèses que des esprits subtils avaient imaginées.
Comme ce fait est confirmé par l'histoire entière de là philosophie, il semble que les hommes devraient avoir appris depuis long*temps à mépriser les hypothèses dans toutes les branches de la philosophie, et qu'ils auraient dû renoncer à l'illusion d'avancer la science par oe moyen. En peine d'expliquer de quelle manière la terre est soutenue, un philosophe indien imagina de la mettre sur les épaules d'un éléphant énorme , et de mettre ensuite l'éléphant sur le dos d'une tortue plus énorme encore : cette supposition est ridicule, mais elle pouvait sembler fort raisonnable aux autres Indiens, qui n'en savaient pas plus que le philosophe. Telle est la destinée de toutes les hypothèses qu'imaginent les hommes , pour expliquer les œuvres de Dieu : elles trompent tant qu'on n'en sait pas plus que l'inventeur; mais le progrès des lumières les rend sottes et puériles.
Voilà oïl ont abouti toutes les hypothèses qui, pendant des siècles , avaient été respectées par la partie la plus éclairée du genre humain ; et il en sera ainsi jusqu'à la fin du monde; car , jusqu'à ce qu'il y ait quelque proportion entre notre sagesse et la sagesse divine, nos efforts pour découvrir par la seule force de notre esprit
I>£S HYPOTHÈSES. 6l
le mécaiiisnie de ses ouvrages ^ seront toujours impuissants.
Les plus admirables productions de l'art humain sont n une distance immense des plus simples ouvrages de la nature: il est impossible à l'artiste le plus adroit de faire une plume 9 ou une feuille d^'arbre. L'habileté de l'homme et celle de Dieu ne seront jamais comparables : les hypothèses sont le fruit du génie de l'homme ; jamais par conséquent elles ne ressembleront aux ouvrages de Dieu, dont la connaissance est l'objet de la philosophie.
Le inonde a été si long-temps égaré par les hypothèses , qu'il est de la dernière importance , pour quiconque entreprend de faire quelque progrès dans la science , de les traiter avec tout le mépris que peut mériter la vaine et chimérique prétention de pénétrer dans les mystères de la nature par la seule force de l'esprit humain. Nous citerons, à ce sujet, ce qu'un savant homme écrivait à Descartes ; l'observation était digue de fixer son attention et mérite celle de tous les philosophes : « Quand un philoso- (c phe^ assis dans son cabinet, au milieu de ses livres ^ (c entreprend d'expliquer la nature , H peut nous dire à « peu près comment il aurait construit le monde , si Dieu « l'en avait chargé ; c'est-à-dire qu'il peut décrire des (c chimères, qui répondent à la faiblesse de ses pensées, a comme la beauté de l'univers répond à la perfection de (( son créateur; mais à moins qu'il ne soit doué d'un en- « tendement véritablement divin , il ne peut jamais s'éle- « ver à cette conception première et universelle, qui a (C présidé à la naissance des choses. »
Posons donc comme principe fondamental de nos recherches sur la constitution de l'esprit et sur ses opérations , qu'on ne doit aucune confiance aux conjectures et aux hypothèses des philosophes , quelque
Ca ESSAI ï. CHAPITRE III.
anciennes et quelque généralement reçues qu'elles puissent être. Accoutumons-nous à soumettre toute opinion au conti*ole de l'observation et de l'expérience: cela seul est véritablement vrai, qui résulte de faits bien observés ou suffisamment attestés.
La première règle pour philosopher, posée par Newton , est conçue en ces termes : Causas rerum naturalium , non plures admitti debere , quàtn quœ et verœ sint^ et earum phœnomenis explica/idis suffkiant, «On ce ne doit admettre pour causes des effets naturels que « des causes réelles et suffisantes pour expliquer les phé- « nomènes. » Cette règle est une règle d*OF : c'eët une pierre de touche infaillible , pour distinguer eh philosophie ce qui est vrai, de ce qui est faux.
Si donc un phiiosophe prétend nous montrer la cause d'uû effet matériel ou spirituel, nous devons considérer d'abord si l'existence de cette cause est suffisamment prouvée ; si elle ne l'est pas , nous devons la rejeter avec mépris comme un'e fiction qui ne peut trouver place dans tine saine philosophie; que si la causé assignée existe réellement, nous devons examiner si l'effet qu'elle est destinée à expliquer en dérive nécessairement : tant qu'elle ne remplit pas ces deux conditions, elle n'est bonne à rien.
Quand Newton eut montré les admirables effets de lia gravitation dans notre Système planétaire , il dut éprouver une vive curiôské de remonter à la cause de ce phénomène. 11 aû'iiait pu créer une hypothèse comme tant de philosophes l'avaient fait avant lui ; mais sa philosophie était d'un autre caraetère ; écoutons ce qu'il dit : Rationem liarum grapitatis preprietatum ex phœnomenis non potui deducere , et hypothèses nonfingo. Quidquid enim ex phœnomenis non deducitur^ hypothesis vocanda
est. Et hypothèses , seu metaphyskœ ^ seu pkysiccè , seu qualitatum accultarum^ seu mec/ianicœ^ in phihsophin, experimentali hcum non habent.