‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 10 sur 67 · SECTION UNIQUE · texte numérisé non relu

SECTION UNIQUE

La plus grande partie de ce que nous venons de dire touchant' le sens de l'odorat , s'applique si aisément aux sens du goût et de l'ouïe, que nous laisserons à nos lecteurs le soin de faire cette application, et que nous nous épargnerons à nous-mêmes la peine d'une ennuyeuse répétition*

Il est probable que tout ce qui affecte le goût est en quelque degré soluble dans la salive. Il ne serait pas possible de concevoir que les aliments entrassent si promptenient et si facilement dans les pores de la langue et du palais, s'ils n'avaient une affinité chimique avec la liqueur dont ces pores sont toujours remplis. C'est donc par unç prévoyance admirable de la nature que les organes du goût sont perpétuellement humectés de cette liqueur , qui est un menstrue universel, et qui mérite d'être examinée plus particulièrement qu'on ne l'a.fait jusqu'ici, sous sa double qualité de dissolvant et de remède. La nature apprend aux chiens et à d'autres animaux, à s'en servir comme d'un remède ; et son utilité pour le sens du goût et pour la digestion , est une preuve de l'efficacité de sa vertu dis-" soivante.

C'est par iin dessein prémédité et pour des vues particulières , que l'organe de ce sens garde l'entrée du canal alimentaire , comme l'organe de l'odorat garde l'entrée

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du cariai de la respiration. La position de ces deux senà fait que tout ce qui passe dans l'estomac subit un examen scrupuleux de leur part; et il est évident que la nature en leur donnant ce poste, les chargea de distinguer les alimens sains d'avec les aliments vicieux. Les brutes n'ont pas d'autre guide dans le choix de leur nourriture; et si l'homme était dans l'état sauvage , il n'en connaîtrait pas d'autre. Il est probable que l'odorat et le goût , s'ils n'étaient point gâtés par l'intempérance et par de mauvaises habitudes, nous inspireraient une insurmontable répugnance pour les aliments nuisibles , que notre gourmandise substitue à cette foule de productions^ salutaires et variées que nous offre la nature. Il est vrai que les compositions artificielles d'une cuisine délicate et raffinée, ainsi que celles de la pharmacie et de la chimie , trompent ces, deux sens, en déguisant sous des saveurs et des odeurs agréables des substances funestes à la santé; mais il n'en parait pas moins certain que ces deux sens sont viciés, et que, par la manière de vivre que les hommes ont adoptée, ils deviennent tous les jours moins propres à remplir leurs fonctions.'

Ces deux sens sont encore d'une grande utilité pour distingtiec les corps dont la différence n'affecte pas les autres sens , et pour discerner les divers changements que subit un même corps , changements qui ^ dans plusieurs cas, sont plutôt aperçus par le goût et l'odorat, que par les autres sens. Combien, par exemple , n'y a-t-il pas de choses dans les marchés qu'on ne juge bonnes ou mauvaises dans leur genve que par le secours du goût et de l'odorat, et qu'ils nous font reconnaître immédiatement pour n'être pas ce qu'on les fait ? Il est impossible de concevoir jusqu'à quel point nous pourrions perfectionner le j ugement . que nous portons des choses par le moyen de nos s^s, en

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exaiBinant avec attention les petites dilFérenees de la saveur, de Todeur et des autres qualités sensibles. Le génie de Newton conçut la pensée hardie de découvrir , par les couleurs des corps opaques , la grandeur des plus petites parties transparentes dont ils sont composés. Que de nouvelles lumières up recevrait donc point la philosophie naturelle, si les qualités. secondaires étaient bien examinées?

Il y a des saveurs et des odeurs qui irritent. les nerfe , qui exaltent et animent les esprits; mais cet état d'exaltation est artificiel, et en vertu des lois de notre nature , il est bientôt suivi d'un abattement que le temps seul peut soulager, si l'on ne fait encore usagé de^ mêmes saveurs et des mêmes odeurs. Cet usage répété nous les rend nécessaires^ et crée en nous un appétit factice qui a tous lés caractères et toute la force des appétits naturels. C'est de cette manière que les hommes conti*act^it l'habitude du tabac, des liqueurs fortes, du laudanum et d'autres stimulants semblables.

La nature semble avoir pris soin dç mettre des bornes aux plaisirs et aux peines que nous pouvons recevoir par ces deux sens; elle les a renfermés dans des limites si étroites que nous ne pouvons placer ni sur l'un ni sur L'autre aucune partie de notre bonheur. Il n'y a peut-être pas une saveur ni une odeur si désagréable, à laquelle on ne puisse s'accoutumer par un usage fréquent jusqu'au point de la trouver ensuite agréable ; et d'un autre côté, il n'y a point d'odeur'si douce, ni de saveur si exquise qui ne perde tout son paifum et toute sa douceur si on^la sent habituellen^nt. Ainsi ces deux sens ne nous procurent point de plaisirs ni de peines que la continuité ne puisse bientôt convertir en leurs contraires avec une exacte compensation. C'est bien ici qu'on peut appliquer cette belle allégorie de II. 6

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■ Socrate:Que quoique le plaisir et la peiue soient d'une nature cpntraire et ennemie , cependant Jupiter les a tellement enchaînés l'un à l'autre que , quand l'un est ap-' pelé quelque part , il n'y vient point sans amener l'autre avec lui.

Parmi les odeurs qui paraissent simples et qui n'ont point encore été décomposées, il y en a beaucoup qui non-seulèment ne se ressemblent pas, mais qui même sont d'une nature opposée ; comme la même .remarque s'applique aux saVeurs , il semblerait qu'une saveur n'est pas moins différente d'une autre saveur, qu'elle né l'est, d'une odeur. Or s^il est ainsi, à quel titre range-t-on toutes les saveurs sous un genre et toutes les odeurs sous un autre genre, et quel est le caractère distinctif de chacun de ces genres? Est-ce seulement que le nez est l'organe des unes, et le palais l'organe des autres? ou serait nce qu'abstraction faite de l'organe , il y aurait dans les sensations elles-mêmes quelque chose de commun à toutes les odeurs, et quelque autre chose de commun à toutes les saveurs, par où les unes se distingueraient essentiellement des autres? 11 paraît fort probable que cette der-. nière raison est la véritable, et que sous l'apparence de la plus grande simplicité, ces sensations sont cependant complexes.

En considérant la question d'une matière abstraite, il semble qu'il est impossible que des sensations ou des choses quelconques qui sont simples et indécomposables puissent être classées en genres et en espèces. Car tous les individus d'une même espèce doivent avoir quelque chose qui leur soit propre et qui les distingue l'un de l'autre, et en même temps quelque chose qui leur soit commun avec l'espèce entière; et l'on doit dire la même chose des espèces à l'égard du genre. Or cela seul n'im-

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