‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 12 sur 67 · DE LA PERCEPTION DES SQKS · texte numérisé non relu

DE LA PERCEPTION DES SQKS

ment que je crus qu'il y. avait quèlqu'uji qui frappait à ma porte i je me levai, j'allai ouvrir, j'y allai mêm^ deux ou trois fois , avaat que je m'aperçusse que le sou que j'entendais n'était qu'un battement de cœur. Il est vraisemblable que , sans les leçons âe l'expérience , nous saurions aussi peu d'où vient un son , si c'est de la gauche ou de la droite, d'en haut ou d'en bas, d'une grande ou d'une petite distance, et que nous ne connaîtrions pas mieux si c'est le son d'un tambour, d'une cloche, ou d'une trompette. La nature est économe dans les moyens qu'elle emploie : elle ne veut point, par l'entremise d'un instinct particulier , nous donner une connaissance que l'expérience nous fait bientôt acquérir par celle d'un principe général de notre constitution.

Nous sommes tellement faits que la plus petite ^périence est suffisante pour lier ensemble, non-seulement dans notre imagination mais encore dans notçe conviction, des objets qui naturellement n'ont aucune liaison. Lorsque j'entends un certain bruit, j'en conclus immédiatement et sans raisonner que c'est une voitpre qui passe : assurément les prémisses ne contiennent pas la conséquence et il serait impossible de l'en déduire suivant les règles de la Ip^gique; cette induction est Teffet d'un principe naturel qui nous est commun avec les animaux. >

Bien que ce soit l'ouïe qui nous rende capables de percevoir l'harmonie, la mélodie, et tous les charmes de la musique, cependant toutes ces choses, pour être bien senties, paraissent exiger une faculté plus pure, plus élevée, qu'on appelle ordinairement une oreille musicale. Mais comme cette faculté semble exister à des degrés bien différents chez ceux qui possèdent au même degré la simple faculté de l'ouïe, nous ne la rangeons point au nombre des sens extérieurs; elle mérite une place plus distinguée.

88 caiPiTRE IV. — sECTioir ir.

SECTION ïh

DV^ ^AKOAiSK NATUREL.

Le langage est sans contredit un (ks plus nobles usages^ 4u son; sans lui, le genre huioain ne se perfectionDe-^ rait pas et différerait à peine de la brute. On considère communément le langage comme une pure invention des bommes : ceux-ci , dit^on , sont naturellenient aussi muets que les animaujL ; mais ayant reçu en partage un degré supérieur d'invention et de raison, ils ont imaginédes signes^ artificiels peur exprimer leurs pensées, et les ont établis d'ua consentement commun. Toutefois l'origine des langues me paraît mériter une recherche plus approfondie; et comme iioo-seulement cette recherche peut être de quelque utilité aux progrès du langage, mais qu'elle est de notre sujet et qu'elle peut nous faire découvrir quelques-uns des premiers principes de la nature humaine , je dirai quelques mots des résultats auxquels elle m'a conduit.

Par langage j'entends tous les signes dont les hommes font usage pour se communiquer réciproquement leurs pensées , leurs connaissances, leurs intentions, leurs desseins et leurs désirs. Il me sembiie que ces. signes sont de deux sortes : il y en a qui n'ont d'autre signiâcaticm que celle que les hommes y ont attachée eux-mêmes d'un accord unanime; il y en a d'autres qui antérieuremiE^ à cet accord,, et indépendamment de toute convention , ont une signification que chaque homme entend naturellement et par instinct. La partie du langage qui est compor §ée désignes artificiels peut donc s'appeler langage a/f//î-.

1M5 LANGAGR ]f ATTREL. 8^

ciel;- %t celle qui est composée de signes naturels, langage naturel.

Ces définitions' po^es, il est aisé de faire voir que, si les hommes n'eussent pas eu préalablement un langage naturel, ils n'auraient jamais été capables d'inventer le langage artificiel , malgré la supériorité de leur raison et de leur entendement. Car, puisque toift langage artificiel suppose une convention et un^ consentement d*attaclier certaine signification à certains signes, il faot que cette convention et ce consentement aient précédé l'usagç de ces signes artificiels. Or il'ne peut y avoir ni convenition ni consentement sans quelques signes, c'est-à-dire ' sans un langage. Il y avait doncup langage naturel avant l'invention et l'institution du langage artificiel ; et c'est précisément ce qu'il fallait démontrer..

Si tout le langage était une invention humaine, comme l'écriture ou l'imprimerie, toutes lej nations seraient encore- aujourd'hui aussi muettes que les brutes. Il est vrai que les brutes elles-mêmes ont quelques signes naturels par- lesquels elles s'entendent et se comprennent mutuellement; des signes qui leur servent à exprimer leurs idées, leurs affections , leurs craintes et leurs désirs. A peine le petit poussin est-il éclos qu'il entend déjà les sons par lesquels sa mère l'invite à manger , et par lesquels elle lui exprime ou sa joie ou ses alarmes; un chien, ou un cheval distingue très bien , au ton de la voix de l'homme qui lui parle, si l'on prétend le caresser ou le. menacer. Mais* les brutes, autant que nous en pouvons juger, n'ont aucune notion ni de contrat, ni de convention, ni d'obligation morale d'y être fidèle. Si la nature leur avait donné ces notions, probablement elle leur aurait donné des signes naturels pour les exprimer ; quand çUe refuse ces notions, il est aussi impossible de les

acquérir par le secours de l'art, qu'il Test à ua aveugle de se faire une idée des couleurs. Il y a des animaux qui sont sensibles à l'honneur et aux affronts ; il y en a qui ont du ressentiment et de la reconnaissance; mais il n'y en à pas un , du moin;^ autant que 'nous en pouvons juger, qui puisse feire une promesse ou doi^iér sa foi , parce qu'ils ne portent point ces notions en eux-mêmes. Si le genre humain n'avait donc pas ces notions infuses, et qu'il n'eût pas reçu des signes naturels poiir les expri- XneVj les hommes, avec tout leur esprit et leur gëoie, n'eussent jamais été capables d'inventer une langue.

Les éléments du langage naturel du genre humain , ou les signes qui expriment naturellement nos pensées, peuvent être ramenés à trois classes différentes ; les modulations de la voix, les gestes, les traits du visage ou la physionomie. C'est par ces moyens, que deux sauvages , qui n'ont point de langage artificiel qui leur soit commun, peuvent converser ensemble; qu'ils se communiquent leurs pensées d'une manière assez compréhensible; qu'ils demandent et qu'ils refusent; qu'ils affirment et qu'ils nient; qu'ils font des menaces ou des supplications; qu'ils trafiquent, donnent leur foi et leur promesse, font des traités et des alliances. Ces faits pourraient être confirmés, s'il était nécessaire , par des documents historiques revêtus d'une autorité à laquelle il n'est pas possible de se refuser.

Le genre humain ayant donc reçu de la nature un lan-f gage commun , pauvre il est vrai, et circonscrit aux besoins les plus indispensables, mais intelligible, il ne fallait pas un si grand génie pour lui donner de la perfection, en y ajoutant des signes artificiels qui suppléassent à son insuffisance. Ces signes ont dû se multiplier à mesure que les arts nécessaires à la vie et les connaissances ont &it

BU LAKGAGE lli^TUREL. 9I

^ progrès. Ëntr^ tous ceux dont oa pouvait se servir, il n'en estpoint de plus propresàla formation du langage ar««. tifidel que les articukitions de la voix, et comme le genre humain les a toujours employées à cet usage, nous avons Ijeu de croire que c'est à ce dessein qu'elles nous ont été données par la nature. Mais son intention n'était probablement pas que nous laissassions à l'écart les signes naturels; c'était assez que nous sussions suppléer à leur* insuffisance par le moyen des signes artificiels. Un homme qui va toujours en voiture perd peu-à-peu Fusage de se& jambes; de même, celui qui n'emploie jamais que les signes, arti6ciels , perd à la fois et la coi^naissanëe et l'usage des signes naturels. Les sourds et muets de naissance retiennent beaucoup plus la connaissance et l'usage des signes, naturels, que les autres hommes , parce queJa nécessité les y oblige; et c'est par la même raison , que les sauvages les emplqient bien plus habituellement que les peuples civilisés. C'est surtout de ces signes naturels, que le langage emprunte sa force et son énergie; moins il pui^e à cette source, moins il est persuasif, moins il a d'expression. Voilà pourquoi l'écriture est moins expressive que la lecture, et la lecture moins expressive que U conversation. La conversation devient elle - même froide et languissante, si elle n'est accompagnée de c^» inflexions propres et naturelles , de cet accent et de ces modulations de la voix, qui la rendent si vive et si intéressante. La conversation devient encore plus expressive quand à la vérité des intonations nous ajoutons le langage des yeux et de la physionomie; et toutefois elle ne s'élève à toute l'énergie et à toute la perfection dont elle est susceptible que lorsque, à tous^ces moyensM'expres^ siôn, vient se joindre le langage des gestes et de l'action. Lorsque nous parlons naturellement, non-seulement la

\oix et les poumons ,^ mais encore tous les muscles du corps sont en mouvement; notre manière de parler se rapproche aloi*s de celle des muets et des sauvages, dont le langage, plus voisin de la nature^ est aussi plus exprès^ sif et s'apprend plus aisément.

N'est-il pas déplorable^ que les rafEneinents de 1» vie civilisée, au lieu de ppurvoir simplement à TinsuflSsance du langage naturel , le déracinent entièrement, et mçt« tent à sa place des articulations plates et languissantes de sons qui ne présentent rien à l'esprit , où des lettres mortes et inanimées. On fait ordinairement consister la perfection du langage à exprimer les sentiments et les pensées liu^maioes.par ce$ signes insignifiants; mais, si c'est là la perfection du langage artificiel, c-est à coup sûr la corruption de celui de la naturç.

Les signes artificiels signifient, ipais ils n'expriment pas.; ils parlent à l'entendement comme les caractères et les figures algébriques , mais ils ne disent rien au cœur^ aux passions, aux affections, à la volonté. Le cœur et les passions demeureat plongés dans le sommeil et l'indiffé* renoe, jusqu'à ce que nous nous servions du langage na- , turel pour leur parler ; alors ils se réveillent , ils nous écoutent attentivement , et nous obéissent.

Il serait fort aisé de faire voir que la musique, la pein^ ture, la poésie, l'éloquence, la pantomime , tous les beaux arts en un mot, en tant qu'ik sont expressifs, biea qu'ils exigent de ceux qui les cultiv.ent un goût délicat , un jugement exquis , et beaucoup d'étude et de pratique, ne sont cependant autre chose que le langage de la nature que nous apportons avec nous eh venant au monde, mais que nous avons oublié faute d'usage, et que nous ne venoas à bout de recouvrer qu'avec de très grandes difficultés.

DU LANGAGE NATUREL. q3

Abolissez pour un siècle l'usage des sons articulés et de récriture ^ et vous verrez que chaque homme deviendra peintre, acteur, orateur. Nous ne prétendons pas qu'un tel expédient soit praticable, ni qu'en supposant qu'il le fût, l'avantage qui en résulterait compenserait la perte que nous ferions; mais nous voulons seulement prouver que les hommes, étant pointés par la nature et par la nécessité à communiquer les uns avec les autres, ils doivent mettre en usage tous les moyens qui sont en leur pouvoir pour se' faire entendre; que lorsqu'ils ne peuvent en venir à bout au moyen dès signes artificiels, ils y parviennent jusqu'à un certain point avec le secours des signes naturels; et qu'enfin celui qui entend le mieux ces signes naturels et qui en connaît le mieux l'usage, est aussi le meilleur juge dans tous les arts d'expression.

Digiti

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