DO FROID ET DU GHAITD
parties du corps chaud? d'ui\ autre coté le chaud et ie Troid sont-ils des qualités contraires, comme le sont in* dubitablement les sensations qu'ils nous font éprouver; ou le chaud seul est-il une qualité, et le froid la privation de cette qualité ? toutes- ces questions sont du domaine et du ressort de la philosophie , car le sens commun ne nous dit rien, ni pour ni contre aucune de ces suppositions.
Mais quelle que soit la nature de cette qualité des corps que nous appelons chaleur^ nous savons du moins avec certitude qu'elle ne ressemble en rien à la sensation qu'elle nous fait éprouver. Il n'est pas moins absurde de supposer de la ressemblance entre cette sensation et cette qualité , qu'il ne le serait de supposer que la douleur de la goutte ressemble à un carré ou à un triangle. L'homme le plus simple, pourvu qu'il ne soit pas tout-à-fait dénué de sens commun, n'imagine point que la sensation de la chaleur, ni rien qui ressemble à cette sensation, existe dans le feu ; il pense seulement qu'il y a quelque chose dans le feu, qui est cause que lui et les autres êtres sensibles comme lui éprouvent la sensation de la chaleur. Cependant comme le mot de chaleur , dans le langage commun, désigne plus souvent et plus proprement cette qualité ou ce quelque chose d'inconnu qui est dans le feu que la sensation excitée en nous par cette qualité, cet homme se moquerait avec raison du philosophe qui soutiendrait qu'il n'y a pas de chaleur dans le feu, et considérerait à bon droit une pareille doctrine comme le renversement des principes du sens commun.
SECTION IL
DE LA DURKTS KT Ol LA MOLLSSSS.
Passons maintenant à la dureté et à la mollesse : le sens de ces mots n'est point équivoque; ils désignent toujours deux propriétés ou qualités réelles des corps , dont nous avons une conception distincte.
Lorsque les parties d'un corps sont tellement adhéreivies l'une à l'autre qu'on ne peut aisément en altérer la forme, pn dit que ce corps est dur\ on dit qu'il est mou lors*qu'on peut aisément déplacer les parties qui le composent: telle est la notion que les hommes se forment de la dur reté et de la qualité qui lui est opposée. Ces qualité ne sont ni des sensations , ni rien qui ressemble à des sejasa»tîons; elles étaient des qualités réelles, avant qu'elles fussent perçues par le toucher, et elles continuent de rester des qualités réelles lorsqu'elles cessent de l'être : si quelqu'un s'avisait de soutenir qu'un diamant n'est dur que lorsqu'on le tient dans la main, qui voudrait croire que cet homme fut dans son bon sens ?
Il existe , il n'en faut pas douter , une sensation par laquelle nous percevons qu'un corps est dur ou qu'il est mou. On observe aisément la sensation de dureté^ ou la sensation excitée par un corps dur , en pressant la main contre une table, et en fixant son attention sûr l'effet sensible qui en résulte, en la détournant autant qu'il est possible de la table, de ses qualités, et de tout ce qui est extérieur. Autre chose est d'éprouver la sensation, autre chose est de l'observer et d'en faire l'objet de sa ré.
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/ DE LA DUREHÊ. 9()
flexion ; l'un est fort aise; l'autre extrêmement difficile dans la plupart des cas.
Nous sommes si accoutumés à regarder la sensation comme un signe et à passer immédiatement à la qualité qu'elle désigne , qu'il y a lieu de croire que la sensation de la dureté n'a jamais fixé l'attention ni du vulgaire ni des philosophes. Aussi n'a-t-elle point de nom propre dans aucune langue; il n'y a point de sensation plus distincte ni plus fréquente, et cependant on nela remarque point; elle traverse l'esprit comme une ombre, sans autre effet que de nous révéler la qualité des corps que la nature lui a donné pour mission de suggérer.
Il est cependant un cas où il n'est pas difficile d'observer la sensation occasionée par la dureté d'un corps: c'est celui où elle est si violente qu'elle cause une vive dopleur. La nature alors , élevant la voix , nous force d'y prendre garde , et alors aussi nous reconnaissons qu'elle n'est qu'une pure sensation , qui ne peut subsister que dans un sujet sentant. Lorsqu'un homme a heurté violemment de la tête contre une colonne , qu'on lui demande si la douleur qu'il ressent a quelque ressemblance avec la dureté du marbre, ou s'il conçoit qu'il y ait dans le marbre quelque chose de semblable à ce qu'il souffre , on verra qu'il distingue parfaitement la sensation d'avec la qualité qui l'excite.
L'attention de l'esprit , dans un cas semblable, est entièrement tournée vers la douleur qu'il éprouve, et, pour parler le langage ordinaire, il ne sent rien dans la colonne, mais il sent ime grande douleur dans la tête. Les choses se passent tout autretnent, lorsque ce même hompie passe légèrement la main sur la colonne; alors il vous dira qu'il ne sent rien dans la main , mais qu'il sent de la dureté dans le marbre. N'a- 1- il donc pas
lOO CHAPITRE V. $EGTIO]f II,
une sensation dans ce cas-ci , comme dans l'autre ? Oui sans doute; mais c'est une sensation dont la seule destination est d'indiquer dans le marbre l'existence d'une certaine qualité. En conséquence l'esprit fixe aussitôt son attenrionsur la qualité désignée, et quelque effort qu'il fasse ensuite pour observer la nature de la seusation , ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'il parvient à se convaincre quelle est distincte de cette qualité.
Mais quelque difficile qu'il soit de saisir cette Sensation fugitive, de l'arrêter dans sa course . et de la séparer de la dureté^ dans l'ombre de laquelle on la voit toujours s'envelopper, c'est le devoir du philosophe de ne rien négliger pour y parvenir ; autrement il lui serait impossible de raisonner juste sur ce sujet , et même de comprendre ce que nous venons ^e dire ; car la suprême lumière en cette matière, c'est la conscience individuelle de ce que l'on sent et perçoit dans son esprit.
Il est sans doute étonnant qu'une sensation que nous éprouvons chaque fois que nous touchons un corps dur ; que nous pouvons par conséquent produire aussi souvent et prolonger aussi long-temps qu'il nous plaît; qui est en outre aussi distincte et aussi déterminée qu'aucune autre, soit cependant si parfaitement inconnue qu'on n'ait jamais songé ni à l'observer ni à l'examiner, qu'on ne lui ait donné de nom dans aucune langue , et que les philosophes comme le vulgaire, ou bien l'aient absolument négligée, ou bien l'aient confondue avec la qualité des corps que nous appelons dureté , et avec laquelle elle n'a pas la moindre ressemblance? N'en pourrions-nous pas conclure que la connaissance des facultés humaines est encore au berceau ; que nous n'avons pas encore appris à réfléchir sur les opérations de l'esprit dont nous avons chaque jour et à chaque momenjt de notre vie le Mnti^
DB lÀ DURETÉ. îOt
ment iutime y et que nous contractons de bonne heure à leur égurd des habitudes d'inattention aiïssi difjficilefi à surmonter que toute espèce d'habitudes ? Car je présume que cette sensation dans sa nouveauté attire d'abord l'attention de l'enfant, mais que n'étant point intéressante par elle-même on la néglige aussitôt qu'on s'est familiarisé avec elle , et qu'on ne tourne plus son attention que vers^ la chose dont elle est le signe^ C'est ainsi que lorsqu'on apprend une langue, on accorde d'abord la plus grande attention à la prononciation ; rnais lorsqu'on est venu à bout de l'acquérir , on néglige le son des ngiols pour ne s'occuper que de leur signification.
> Si ce cas est celui oii nous nous trouvons à régard'd(fr la sensation de dureté, nous devons redevenir enfknts pour être philosophas , et faire tous nos efforts pour surmonter une habitude d'autant plus puissante qu'elle date déplus loinfhabitude du^reste^ dont l'utilité, dans le commerce ordinaire de la vie, compense bien les difficultés qu'elle oppose au philosophe dans la recherche dos principes constitutifs de l'entendement humain*
La cohésion des parties d'un corps n'est pas plus semblable à la sensation qui me la révèle , que la vibration d'un corps sonore au son que j'entends; il n'est pas pos<-^ sible à ma raison, d'apercevoir la moindre connexion entre l'une et l'autre. 11 n'est personne qui paisse dke pourquoi la vibration d'un corps n'aurait pas pu donner la sensation de l'odeur, ni pourquoi l'émission des particules d'un corps n'aurait pas pu affecter notre oreille, si telle eût été la volonté du Créateur. De même, personne ne saurait dire pourquoi une sensation d'odeur de saveur ou de son n'aurait pas pu nous révéler la dureté des corps aussi bien que celle que la nature a spécialement chargée de cet emploi. En un mot, on ne con-
lOîl CHAPITRE V. SECTION lî.
eevra jamais qu'une sensation ressemble à une tpalité^ quelconque des corps , et on ne ^ra jamais voir par de bonnes raisons , cjue toutes nos sensations n'auraient pu être ce qu'elles sont, alors même qu'aucun corps, ni aucune qualité matérielle n'aurait existé.
Nous rencontrons donc ici un problème qui mérite que nous tâchions de le résoudre. D'une part la dureté des corps est une chose que nous concevons aussi distinctement j et que nous croyons aussi fermement que quoi que ce soit au monde; de l'autre nous n'avons. qu'un seul moyen d'acquérir l'idée de cette qualité et la conviction qu'elle existe, savoir une certaine sensation du toucher avec laquelle elle n'a pas la moindre ressemblance ; npus ne pouvons donc par aucune règle de raisonnement inférer de la sensation ni l'idée ni la croyance dont il s'agit; cpmpient donc acquérons-nous l'une et l'autre?
D'abord, quant à ce qui regarde l'idée de la dureté, l'appellerons-uous une idée de sensation ou une idée de réflexiop ? Il est évident que ce dernier noiji ne lui convient pas du tout; et c[ue le premier ne lui convient guère mieux , à moins que nous ne voulions appeler idée de^ sensation quelque chose qui ne ressemble en rien à une sensation. Il faut donc convenir que l'origine de l'idée de dureté , une des plus communes et des plus distinctes que nouç ayons , ne se trouve dans aucun de nos systèmes sur l'esprit humain , pas même dans celui où l'on fait tant d'efforts pour dériver toutes nos idées de la sensation et de la réflexion.
Mais , en supposant l'idée de dureté acquise, il resterait encore à expliquer la croyance qui l'accompagne. D'où vient cette croyance ? comment l'acquérons-nous ?
Est -il évident en soi et par la seule comparaison des idées , que la sensation de dureté ne pourrait pas avoir
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lieu si la qualité qu'elle révèle n'existait pas daus les corps? Non , il ne l'est pas. Peut*on le prouver par des raisonnements démonstratifs ou tout au moins probables? Non, cela est impossible. Pourquoi le croyons-nous donc? serait-ce de la tradition, de l'éducation ou de l'expérience que nous tiendrions cette croyance? Non, ce n'est par aucune de ces voies que nous avons pu l'acquérir. La rejette^ rohs-nous donc, (;omme n'étant nullement justifiée par la raison ? Hélas! il n'est pas en notre pouvoir d'y renoncer; elle triomphe de la raison , et se rit de tous les propos des philosophes. L'auteur même du Traité de la NcUure humaine^ quoiqu'il vît plusieurs raisons pour la rejeter et qu'il n'en vît aucune pour l'admettre, n'a pu s'en délivrer que très-difïicilement dans le sileqce de ^es spéculations solitaires; hors de là il retombait sous le joug, et il confesse lui-même qu'il lui était impossible de faire autrement.
Que dirons^ious donc d'une idée et d'une croyance si bizarres, si étranges, si intraitables? ÏI ne reste qu'un parti à prendre, c'est de conclure que, par un principe originel de notre constitution , une certaine sensation du toucher excite à la fois dans l'esprit, et la conception de la dureté des corps, et la conviction intime de son existence; ou en d'autres termes que cette Sensation est un signe naturel de cette qualité. Ce que nous allons, ajouter rendra cette vérité encore plus 8eii$ible.
I04 CHàPITRK V. ---section III;
SECTION IIL
1>ES. SIGNES^ KATU&BLS.
On ne remarque le plus souvent ^ ni ressemblance^ ni^ connexion naturelle entre les sigùes artificiels et les cho- «es qu'ils expriment : le mot or ne ressepable en aucune façon à la substance qu'il désigne , et n'a rien en lui- , même qui le rende plus propre à exprimer cette substance que toute autre; cependant^ par l'habitude et par l'usage,, ce mot nous rappelle un certain corps et non point un autre. Il en est de même des signes naturels : une certaine sensation du toucher nous révèle la dureté des corps,, quoiqu'elle n'ait ni ressemblance ni connexion nécessaire avec cette qualité, du moins autant que nous sommes capables d'en juger. Toute la différence qu^il y a entre ces. deux espèces de signes , c'est que dans, le signe artificiel la suggestion est l'effet de l'habitude et de la coutume , aru lieu que dans le signe naturel elle ne dérive pas de l'ha-. bitude , mais de la constitution primitive de notre être.
Il résulte de ce que nous avons dit sur le langage, qu'Uy a des signes naturels aussi bien que des signes artiScîek. Nous avons montré que les pensées, les desseins , et les dispositions de l'esprit ont leurs signes naturels dans les traits du visage, dans les modulations et les inflexions de la voix, dans les mouvements et l'attitude du corps; nous avons fait voir que sans une connaissance naturelle de la liaison de ces signes avec les choses qu'ils représentent, on n'«urait jamais pu inventer le langage, ni l'établir parmi les hommes ; enfin il nous a paru que les
DES, SICrCES NATCBCLS. Io5
beaux arts ne sont fondés que sur cette connexion, que nous pouvons appeler avec vérité 7e langage naturel du genre humain. A présent il est nécessaire d'observer qu'il y a différents ordres de signes naturels, et d'indiquer les différentes catégories dans lesquelles on peut les classer : par là nous concevrons plus ^aisément la relation qui se trouve entre nos sensations et les choses qu'elles nous révèlent, et l'on comprendra mieux ce que nous entendons quand nous disons des sensations, qu'elles sont les signes des choses extérieures.
La première classe des signes naturels comprend tous ceux dont la connexion avec les choses qu'ils expriment est établie par la nature, mais ne saurait être découverte que par l'expérience. Tout l'objet de la philosophie consiste à découvrir ces rapports et à les ramener à des lois générales. Le fameux Bacon comprenait parfaitement ceci, lorsqu'il appelait la philosophie une interprétation de la nature. Jamais homme n'entendit plus clairement que lui, et n'exprima plus heureusement l'essence et les principes de k science du philosophe. Tout ce que nous savons en mécanique, en astronomie et en optique, ne se réduit<-il pas en effet à des liaisons naturelles entre les phénomènes, découvertes par l'expérience et l'observa-tion, et fécondées par le raisonnement qui en a tiré les conséquences légitimes ? Toutes nos connaissances dans l'agriculture, dans la physique, dans la chimie, dans la médecine, portent sur le même fondement, ou si l'on veut découlent de la même source. Et si jamais cette partie de la philosophie qui traite de l'esprit humain fait assez de progrès pour mériter le nom de science , événement dont nous ne devons pas désespérer, ce n'est qu'en observant les faits, en les réduisant à des règles générales, et en tirant de justes conclusions de ces prémisses, que ce résultat aura été obtenu.
Io6 CHAPITBE T. — SECTION III.
Les causes naturelles ainsi que nous les appelons communément, seraient beaucoup mieux nommées signes naturels; et par la même raison, leurs effets devraient être appelés choses signifiées. Ces causes sont-elles de véritables canses douées de la puissance de produire? rien ne le prouve; tout te que nous pouvons affirmer avec certitude, c'est que la nature a établi une liaison constante entre elles et leurs prétendus effets ; et qu'elle a mis en nous un penchant à observer ces liaisons, à se fiera leur uniformité , et à s'en servir pour l'accroissement de nos connaissances et l'augmentation de notre pouvoir.
La seconde classe des signes naturels comprend ceux dont la liaison avec leur objet est non-seulement établie par la nature, mais encore découverte par un principe naturel, sans le secours du raisonnement et de l'expérience. Les signes naturels des penséçs de l'homme, de ses desseins, de ses affections, de ses désirs, tous ceux en un mot dont nous avons déjà parlé comme formant le langage naturel du genre humain, sont de cette seconde classe. On fera peur à un enfant, si on lui parle d'un air sombre ou plein de colère; mais le calme sera bientôt rétabli dans son ame, si on lui sourit et qu'on le caresse. Si c© même enfant est né avec de l'oreille et des dispositions pour la musique, on le verra s'endormir ou danser, témoigner de la joie ou de la tristesse, suivant les airs que l'on chantera ou qu'on jouera devant lui. I^es principes du goût et des beaux arts peuvent se résoudre en dernière analyse dans des rapports de cette espèce. Le goût peut se perfectionner par le raisonnement et par Tex-^ périence; mais si les premiers principes du goût n'avaient pas été mis en nous par la nature, ce serait en vain qu'on chercherait à l'acquérir. Il y a plus, 0ous avons fait voir que la plus grande partie de cette connaissance
DES sighes naturels. 107
msHoetiye se perdait, par l'habitude de supprimer les signes naturels, et de n'employer que les signes artificiels qu'on leur a substitués.
La troisième classe des signes naturels compretid ceux qui nous font connaître les choses qu'ils désignent, sans aucun préalable, indépendamment de toute conception ou notion antérieure, par une sorte de suggestion soudaine, par une espèce de magie naturelle, qui nous les révèle et nous force d'y croire tout à la fois. J'ai montré ^ans les chapitres précédents, que nos sensations nous révèlent l'existence d'un être pensant auquel elles appartiennent; être permanent, quoique ses sensations soient passagères ; être qui reste toujours le même, malgré la prodigieuse variété des modifications qu'il éprouve, et des actes qu'il produit ; être enfin qui soutient la même relation avec celte variété infinie de pensées, de résolutions, d'actions, d'affections, de plaisirs, de douleurs dont il a le sentiment actuel, ou que sa mémoire lui retrace. La conception de l'esprit, n'est ni une idée de sensation, ni une idée de réflexion; car cette conception n'a aucune ressemblance ni avec nos sensations, ni avec rien de ce dont nous avons conscience. La notion de l'esprit, aussi bien que la conviction de son existence, et de la relation qa'il a avec tous les faits dont nous avons conscience et mémoire, est suggérée à tout être pensant d'une manière qui nous est absolument inconnue.
La notion de la dureté , et la persuasion que cette qualité existe dans les corps , nous viennent de la même manière : elles sont liées, en vertu d'un principe constitutif de notre nature , à la sensation que nous éprouvons lorsque nous touchons un corps dur. Cette sensation entraîne donc naturellement et nécessairement après elle la notion et la croyance de la dureté, qualité confondue jusques ici avec la sensation par les plus habiles obser-
Io8 CHAPITRI V. — iSCTlOn IIJ.
vateurs de la nature humaine, quoique ces deux choses ne soient pas seulement distinctes aux yeux d'une réflexion attentive, mais encore aussi dissemblables que la douleur d'une blessure et la pointe de Tépée qui Fa causée.
On, doit observer que, comme la première classe des signes naiturels dont j ai fait mention , est le fondement de la vraie philosophie, et la seconde, le fondement des beatuc arts et du goût; de même, la troisième est le fondement du sens commun , psirtiie de la nature humaine qui n'a jamais été bien étudiée.
J'admets comme une chose incontestable, que la notion de la dureté et la conviction que cette qualité existe dans le corps dur, naissent en nous d'une sensation particulière qui nous les suggère et qui nous les a toujours suggérées immédiatement depuis que nous nous connaissons; et que si nous n'avions jamais éprouvé cette sensation nous n'aurions jamais eu aucune idée de dureté. Il me semble évident que nos sensations ne renferment rien d'oii nous puissions^ par voie de raisonnement, conclure l'existence des corps et bien moins encore celle de leurs qualités; c'est un point qui a été prouvé d'une manière victorieuse par Tévêque de Cloyne, et par l'auteur du Traité de ia Nature humaine. Il paraît également certain que cette connexion de nos sensations avec la notion et la croyance des e;cistences extérieures, ne peut être ni l'efiGet de l'habitude, ni celui de l'expérience, ni celui de l'éducation, ni celui d'aucun des principes de la nature humaine admis jusqu'à ce jour par les philosophes. Ce n'en est pas moins un fait, que certaines sensations sont invariablement suivies de la notion et de la croyance des existences extérieures. Nous sommes donc autorisés à conclure que ce phénomène est l'effet de notre constitution, et qu'on doit le reconnaître pour un principe primitif et constitutif de la
DlgTfiz'eèKByjQOOQlC
DES S1G1CS« NÀTUnCLf. lOQ
nature humaine , jusqu'à ce qu'on ait découvert un principe plus général auquel on puisse le rapporter.
SECTION IV
D£ LA DU&ETÉ ET DES AUTRES QUAUTÉS PaEMlÀEES.
J'observe de pliis, que la dureté est une qualité dont nous avons une conception aussi claire et aussi distincte que d'aucune autre chose que ce soit. La cohésion plus ou moins forte des parties d'un corps se comprend parfaitement bien , quoique sa cause demeure inconnue ; nous savons ce qu'elle est, aussi bien que nous savons comment elle affecte le toucher. La dureté est donc une qualité d'une autre espèce que les qualités seconidaires dont nous avons déjà parlé, et dont nous ne savons naturelle*meut rien sinon qu'elles sont capables d'exciter en nous certaines sensations. Si la dureté était une qualité de même espèce que l'odeur , les philosophes auraient recherché en quoi elle consiste , et nous aurions autant d'hypothèses différentes sur cette question , que nous en avons sur la nature de la chaleur ; mais il est évident que toutes les hypothèses qu'on ferait à cet égard seraient aussi ridicules qu'inutiles.
Si quelqu'un s'avisait de dire que la dureté des corps est une certaine vibration de leurs parties^ ou une émission des molécules qui les composent, émission qui affecte le toucher et y produit la sensation que nous éprouvons , de telles hypothèses révolteraient tout le monde et choqueraient le sens commun; et pourquoi? c'est que nous savons tous que, si les parties d'un corps spnt for-
3 lO CHAPITRE V. SECTION iV.
tdment adhérentes entre elles, ce corps sera dur, indé* pendamment de rémission ou de la vibration de ses parties. Et cependant personne ne peut soutenir que l'émis* sion ou la vibration des parties d'un corps n'aurait pu affecter le toucher de la même manière que la dureté , si l'Auteur de la nature l'avait voulu ; et si l'on ap* plique l'une ou l'autre de ces hypothèses à l'explication d'une qualité secondaire, telle que l'odeur, le goût, le son, les couleurs ou la chaleur, l'absurdité manifeste de la proposition disparaît entièrement.
La distinction entre les qualités premières et les qualités secondaires des corps a subi différentes révolutions. Démocrite , Épicure et leurs disciples l'ont toujours sou-? tenue. Arislote au contraire et tous les Péripatéticiens n'ont jamais voulu l'admettre ; ils l'avaient même complétçment discréditée. Mallebranche et Locke l'ont fait revivre, et l'on croyait qu'ils l'avaient solidement établie; mais l'évêque de Cloyne l'a rejetée de nouveau , et par des raisons convaincantes. et sans réplique pour ceux qui adoptent et reconnaissent la théorie des idées. Cependant il faut convenir que, malgré tous ses raisonnements, cette distinction parait avoir un fondement dans les principes de notre constitution.
Ce que nous, avons dit touchant la dureté peut s'appliquer si ai^ment non-seulement à la qualité contrah^e, mais ,au raboteux, au poli, à la figure et au mouvement, que nous ne ferions que nous répéter, si nous entrions dans de nouveau^c développements à cet égard. Chacune de ces qualités différentes nous est révélée par une sensation qui lui correspond, et qui la présente à l'esprit comme une propriété réelle et extérieure; cette notion et la croyance qui l'accompagne sont invariablement liées à la sensation qui les suggère, en vertu d'un principe constitutif de la
DES QUALITÉS i^REMl^RES. I I I
nature humaine. Ces sensations n'ont poiut de nom ^ans aucune langue; elles échappent à l'attention du vulgaire et souvent même à celle des philosophes ; et quand on s'en est occupe , on (les a confondues avec les qualités extérieures qu'elles nous révèlent.
SECTION V
DE l'Étendue»
Il faut remarquer que les qualités dont nous venons de parler, la dureté et la mollesse des corps, le poli et l'aspér rite de leurs surfaces, leur figure et leur mouvement, supposent toutes l'étendue, et ne peuvent être conçues sans cette dernière qualité. On ne peut disconvenir d^ua autre côté que, si nous niions jamais rien senti de dur, de mou^ de raboteux, de mû et de figuré, nous n'aurions jamais eu la notion de l'étendue. Si donc il y a de bonnes raisons pour penser que la notion de l'étendue n'est pas antérieure à cdles des autres qualités premières, il y en a d'irrécusables pour croire qu'elle ne leur est pas postérieure, puisqu'elle est nécessairement impliquée dans chacune de ces notions.
L'étendue paraît donc être une qualité qui nous «st suggérée par les mêmes sensations, qui nous révèlent les autres qualités dont nous venons de parler. Lorsque je tiens une bille dans ma main , je sens à la fois qu'elle a de la dureté, de la figure, et de l'étendue; la sensation est fort simple, et n'a pas la moindre ressemblance avec une seule des qualités du corps; cependant; elle nous suggère trois qualités premières aussi parfaitemei*t .dis-»
lia CHAPITRB V. SBOTIOir T.
tinctes Tune de Tautre , qu'elles sont différentes de la sensatian elle-même. Lorsque je passe ma main tout le long , d'une table 9 la sensation est si simple, qu'il m'est difficile de distinguer en elle des éléments d'une nature différente; et cependant elle m'apprend à la fois que ce corps est dur, poli , étendu , et de plus que ma main est en mouvement : toutes choses très-différentes et qui sont, chacune, aussi^distinctement conçues que la sensation qui me les suggère.
Les philosophes nous disent communément que nous acquérons l'idée de l'étendue en touchant les extrémités ^d'un corps; et ils donnent cette explication comme tranchant toutes les difficultés. Pour moi, je l'avoue, j'ai fait tous mes efforts et j'ai pris toutes les peines imaginables pour trouver comment le toucher peut nous donner l'idée de l'étendue , et toutes mes recherches à cet égard ont été infructueuses. Cependant cette notion est une des pitis claires et des plus distinctes que nous ayons; et il n'en est point sur laquelle l'entendement humain puisse former des séries de raisonnements plus longues et plus évidentes.
La notion de l'étendue nous est si familière dès l'en* fance; et elle nous est si constamment rappelée par toutes les choses que nous voyons et sentons, que nous sommes tentés de croire d'abord qu'il est fort aisé de comprendre comment elle nous est venue; mais après un examen plus réfléchi on trouve que son origine est absolument inexplicable. Nous avons des sensations tactiles qui nous révèlent à chaque moment l'étendue ; mais comment nous la révèlent-elles? voilà le point de la difficulté ; car ces sensations ne ressemblent pas plus à l'étendue qu'elles ne ressemblent à la justice ou au courage; et il n'y a point de règle de logique qui nous autorise à
DE l'Étendue. ii3
inférer de ces * sensations l'existence de choses étendues. Les sensations du toucher ne 'peuvent donc expHquer ni comn^nt nous acquérons l'idée de l'étendue, ni comment nous en venons à croire à l'existence des chpses étendues.
Ce qui a trompé les philosophes dans cette matière, c'est que les sensations, du toucher, qui nous révèlent les qualités premières, n'ont point de nom dans aucune langue, et ^'attirent jamais notre attention. Elles n'ont dans l'esprit qu'ufae existence 'momentanée , et ne servent qu'à y introduire la notion des choses extérieures et la persuasion de leur existence, deux faits qui sont étroitement associés avec elles par les lois de notre constitution. Elles ne sont que des signes naturels, et l'esprit passe incontinent à la chose signifiée, sans faire la moindre attention au signe, et saiis remarquer même qu'il existe. Il en est résulté qu'on a toujours admis, comme une chose hors de doute , que les idées d'étendue , de figure et de mouvement étaient des idées de sensation ^ qui entraient dans l'esprit par le sens du toucher de la même manière que les idées de son et d'odeur y pénètrent par ceux de l'ouïe et de l'odorat.
Les sensations du toucher sont tellement associées par les lois de notre ' constitution aux notions de l'étendue de la figure et du mouvement, que les philosophes les ont prises les unes pour les autres, et qu'ils n'ont jamais remarqué qu'elles sont non-seulement très-distinctes entre elles , mais encore absolument dissemblables. Toutefois si nous voulons raisonner avec précision sur ce sujet , nous devons ,donner des noms à ces sensations du toucher et nQUS^ accoutumer à les observer et à les étudier , autrement nous ne parviendrons jamais ni à lès séparer des qualités qu'elles nous suggèrent et dont elles sont les signes , ni à les comparer avec ces qualités. Cette habitude lî. 8
Il4 CHAPURE V. 5ECT10N V.
coûtera, quelque peine et quelques efforts; mais, tant qu'un philosophe ne l'a pas acquise , il lui est impossible de se former des idées nettes, ni de porter un jugement sain sur cette matière.
Un homme qui appuie sa main contre une table sent qu'elle est dure. Que signifient ces mots? Us signifient qu'il éprouve une certaine sensation, d'oîi il conclut sans raisonnement et sans comparaison d'idées, qu'il y a là quelque chose d'extérieur et de réellement existant dont les parties sont tellement cohérentes qu'elles ne peuvent être dépl acées sans un effort considérable.
Voilà donc une sensation, et une conclusion tirée de cette sensation ou du moins suggérée par elle. Pour comparer ensemble ces deux choses il faut les considérer séparément, puis examiner attentivement par quel lien elles sont unies et en quoi elles se ressemblent. La dureté de la table est la conclusion ; la sensation est l'antécédent qui nous conduit à cette conclusion. Or qu'on étudie avec soin et rantécédent et la conclusion , on trouvera que ce sont deux choses absolument dissemblables. L'une est une sensation^ une affection de l'esprit, qui ne peut avoir d'existence que dans un être sentant, et qui n'en a que dans le moment même où elle est sentie; l'autre, est une qualité de la table , et nous sommes immédiatement convaincus qu'elle y était avant que nous l'y eussions trouvée, et qu'elle continuera d'y être après que nous aurons cessé de l'y sentir. làa première n'implique ni étendue, ni parties, ni cohésion; la seconde implique tout cela. Il est vrai que l'une et l'autre sont susceptibles de degrés; mais ce sont des degrés de choses différentes : la sensation poussée à un certain degré devient une doideur, au lieu que la dureté même du diamant n'implique pas la moindre idée de souffrance.
DE l'étendue. IlS
Et de même que la sensation n'a aucune ressemblance avec la dureté , de même notre raison ne saurait apercevoir entre elles la moindre liaison , ni le plus léger rapport. Le logicien, avec toute sa dialectique, ne saurait . apercevoir une raison qui autorise à conclure de la sensation, la qualité qu'on appelle dureté , plutôt que toute autre. Et cependant, telle est notre constitution , que tous les hommes qui éprouvent cette sensation en concluent invariablement la dureté du corps qui la donne.
I^a sensation de la chaleur et celle que nous éprouvons en pressant un corps dur, sont également des senfsations; comme telles l'une ne contient rien de plus que l'autre, et le raisonnement ne peut tirer aucune conséquence de la seconde qu'il ne puisse déduire aussi légitimement de la première. Cependant, telles sont encore les lois de notre constitution , que nous concluons de^la première l'existence d'une qualité obscure et occulte , dont nous ne savons rien sinon qu'elle est capable d'exciter en nous la sensation de chaleur; au lieu que nous inférons de l'autre l'existence d'une qualité dont nous avons une conception parfaitement claire et distincte, savoir la dureté du corps touché.
Iî6 GHAPITBE V. SÉCTfON VI.
SECTION VI
DE l'i&TKNDUX. *"— SlUTE DE LA SECTIOIT PRllcÉDENTE.
Pour présenter la question sons un nouveau point de vue, peut-étpe n'est-il pas inutile de rechercher si la sensation seule peut jious donner quelque notion de l'étendue /de la figure, du mouvement et de l'espace.
Je commence par prendre pour accordé qu'un aveugle a les mêmes notions de l'étendue , de la figure et du mouvement , qu'un homme qui a les yeux sains ; et que Saunderson avait les mêmes idées d'un cône, d'un cylindre, d'une sphère , des mouvements et des distances des corps célestes que Newton.
La vue n'étant donc pas pécessaire pour acquérir ces notions , nous la laisserons entièrement de coté dans la recherche de leur origine, et nous supposerons un aveugle qui , à la suite d'une grande maladie , aurait perdu toute l'expérience, toutes les habitudes, et toutes les notions qu'il avait acquises par le toucher; qtii n'aurait plus la moindre conception de Texisterice, de la figure, des dimensions, de l'étendue ni de son propre corps, ni d'aucun autre ; qui aurait ainsi à acquérir de nouveau toute la connaissance des choses extérieures que nous possédons; mais qui aurait conservé intacts et les sens et toutes les facultés intellectuelles qui nous la donnent.
Supposons, premièrement, que le corps de cet homme soit fixé immuablement dans un lieu, de manière à ce qu'il ne puisse éprouver la sensation du toucher que lorsqu'on mettra quel(jue autre corps en contact avec le sien , et