‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 16 sur 67 · DE L ETENDUE. I I · texte numérisé non relu

DE L ETENDUE. I I

sistaâcc extérieure qu'on peut supposer y mettre obstacle, soit à cause d'une paralysiej peut-on croire que cet effort donnât la notion de l'espace et du mouvement à un homme qui ne l'aurait jamais eue auparavaiit? Certainement pas davantage.

Supposons, enfin, que par ua autre effort instinctif il re« mue une jambe, mais toujours sans avoir eu aucune notion antérieure de l'espace ou du mouvement. Ici se produit une nouvelle sensation, qui accompagne la flexion, des jointures et la tension des muscles; mais de savoir comment cette sensation peut introduire dans son esprit l'idée de l'espace et du mouvement , c'est encore une énigme inintelligible. Tous les mouvements du cœur et des poumons sont produits par la contraction des muscles, et cependant ils ne donnent aucune idée de l'espace ni du mouvement ; le fœtus dans le sein de sa mère éprouve les mêmes mouvements,' et probablement avec eux les sensations qui les accompagnent, sans aucune idée de l'espace ni du mouvement.

Il paraît donc en définitive que les philosophes se sont abusés et nous ont induits en erreur, lorsqu'ils ont prétendu découvrir dans la sensation la première origine des idées que nous avons des existences extérieures, de l'espace, du mouvement, de l'étendue et de toutes les qualités premières des corps , c'est-à-dire des qualités dont nous, avons la conception la plus claire et la plus distincte. Aucun des systèmes existants sur les facultés humaines n'explique la connaissance de ces qualités. Elles ne ressemblent à aucune sensation, ni à aucune opération de l'esprit, et par conséquent les idées que nous en avons ne peuvent être ni des idées de sensation , ni des idées de réflexion. La conception de ces qualités est inconciliable avec les principes de nos systèmes philosophiques sur

laO CHAPITRE V. SECTION VII.

If entendement humain^ et il en Ëiut dirç aiitant de lacroyance où nous squimes de leur existence.

SECTION VIL

DC l'existence du monde matériel.

H n'est pas en notre pouvoir de déterminer, ni à quelleépoque, ni dans quel ordre nous avons acquis les notions des qualités premières des corps. Si loin que nous remontions ,dans l'histoire des opérations de notre esprit à l'aide de la mémoire et de la réflexion , nous trouvons^ ces notions en possession de notre imagination et de nôtres croyance, et déjà familières à notre intelligence. Mai§ comment s'y sont-elles introduites,- comment y ont-elles pris un empire si. absolu, et quels égards méritent elles de notre part? toutes ces questions sont aussi malaisées ^résoudre qu'elles sont importantes dans 1^ philosophie de la nature humainjp.

Imiterons-nous la sévérité de l'évêquè de Clpyne à leuc égard , et leur ferons-nous leur procès à la barre de la philosophie suivant les statuts et les lois du système des idées? Certes leur sort en. ce cas serait bientôt décidé: elles plaideraient mal leur cauçe à ce tribunal, si l'on en juge par le passé. Elles ont cependant eu pour conseils des savants du premier ordre. Descartes, IVIallebranche, Jjocke, qui ont dit et écrit tout ce qu'ils ont pu imaginer en leur faveur; mais Berkeley les considérant comme des auxiliaires du schisme et de l'hérésie les a persécutées avec un zèle incroyable et a complètement réfuté tout ce qu'on ^vait allégué pour leur défense. Leurs habiles partisan^

DB l'existence du MOKDE MATERIEL. la I

réduits au silence^ ont été forcés d'abandonuer la lice; et depuis un demi-siècle ils aiment mieux s'en reposer sur la faveur du juré, que sur la bonté et la force de leurs plai^ doiries..

C'est ainsi que la sagesse philosophique se trouve en opposition avee le sens commun du genre humain. La première prétend démontrer à priori que le monde est un. fantôme et que rien de tel ne saurait exister; que le soleil^ la lune , les étoiles, la terre, les végétaux et les animaux ne sont et ne peuvent être autre chose que des sensations dans l'es^prit, ou des images de ces sensations dans la mémoire et d^ns l'imagination ; et que semblables à la pie et à ladoùleur, ce^ phénomènes n'ont point d'existence hors du suj^et qu'ils affectent. Le sens commun regardant au contraire une opinion si bizarre comme une espèce ^ de fohe métaphysique , en conclut qu'un excès de savoir peut troubler l'économie organique du cerveau le plus sain; qu'un homme entêté de ces idées creuses, quelque sage et prudent qu'il soit à tout autre égard, ressemble parfaitement à ceux qui imaginent que leur nez est de verre ; et qu'une telle doctrine annonce un esprit affaibU et dérangé par une application excessive à des spéculations abstraites.

Cette opposition manifeste entre le sens commun et , la philosophie, peut enfin devenir fatale au philosophe lui-même. Il ne voit plus la' nature humaine que sous un pur affreux et déplorable; il se croit destiné, lui et tous les autres hommes, à la dure alternative d'admettre mille absurdités et mille contradictions , ou de ne trouver en lui qu'autant de raison qu'il en faut pour faire cette triste et malheureuse découverte. C'est donc là oîi aboutit toute sa science ; voilà donc quel est le fruit de ses méditations profondiBs. De telles idées sur la nature hu-

inaine ne sont propres qu'à énerver l'amena éteindre tout sentiment généreux , toute noble résolution, et à répandre une teinte mélancolique sur la face de l'univers.

Si c'est là être sage , renonçons à cette sagesse funeste, et préférons de vivre dans l'illusion avec le vulgaire. Cependant, lorsque je rentre en moi-même, j'entends une voix qili réclame contre cette doctrine et qui m'inspire plus de vénération pour l'espèce humaine et pour la Providence qui l'a créée. Elle me dit que la raison et le sens commun sont l'ouvrage du même auteur; que cet- auteur est tout-puissant ; et que puisque tous ses autres ouvrages font les délices et l'admiration de l'esprit humain par l'intelligence du dessein et la magnijScencc'de l'exécution, il faut aussi que les facultés humaines portent l'empreinte de ce divin ouvrier, et qu'elles ne soient pas moins admirables que le reste. Tout homme qui pense noblement de ta dignité de son espèce, et qui a pour la vraie science et la vraie philosophie l'estime qu'elles méritent, nonseulement n'inclinera jamais pour des opinions si étranges et si paradoxales, mais ne soupçonnera pas même qu'elles puissent être fondées. Si elles sont fausses, elles déshonorent la philosophie; si elles sont vraies, elles dégradent l'espèce humaine, et doivent nous faire rougir de la constitution de notre nature.

A quel propos la philosophie décide-t^Ue ainsi contre

le sens commun , soit dans cette matière , soit dans toute

autre, et quel avantage en attend-elle? La croyance d'un

monde matériel est plus ancienne, et a plus d'autorité

e tous les principes de la philosophie ; en vain la rai-

tt voudrait la réfuter : elle récuse son tribunal comme

compétent ; en vain la logique s'armerait de sophismes

ur là combattre : elle se rit de ses subtilités. Elle con-

:ve son autorité souveraine en dépit des arrêts de là

DE l'eXISTEWCE du MONDE MATÉRIEL. I a3

philosophie, et la raison elle-même est obligée de s*y soumettre; les philosophes les plus rebelles à sa puissance, ceux qui nient la légitimité des idées vulgaires sur le monde matériel, avouent qu'ils ne peuvent venir à bout de les déraciner en eux, et qu'ils se sentent dans la né* cessité d'agir comme s'ils les admettaient.

H serait donc mieux, ce me semblé, de faire de nécessité vertu , comme on dit communément ; et puisque nous ne pouvons nous dépouiller de la notion et de là croyance vulgaire d'un monde matériel, d'essayer de réconcilier notre raison avec elle. Car si la raison peut s'irriter et se révolter contre le joug du sens commun, elle ne peut s'y soustraire, et il faut qu'elle demeure son esclave si elle ne consent point à être son sujet.

Afin de ménager s'il est possible cette réconciliation de la raison avec le sens commun , je demande en grâce aux philosophes qu'il me soit permis de leur offrir deux observations.

La première, c'est que dans toutes les disputes toudiant l'existence du monde matériel , on a toujours regardé comme un principe incontestable, que ce monde matériel , s'il existe, doit être l'image parfaite de nos sensation;» ; que nous ne pouvons avoir aucune conception d'un objet matériel qui ne ressemblerait point à quelque sensation de notre esprit; et qu'en particulier les sensations du loucher sont des images de l'étendue , de la dureté, de la figure, et du mouvement. L'évêque de Cloyne, et l'auteur du lYaûé de la Nature hum ainre admettent ce principe comme un axiome; s'il est vrai, leurs raisonnements sont concluants, et ne souffrent point de réplique; mais si par hasard il ne l'était 'pas, il faut reconnaître que toute leur argumentation contre le monde matériel s'évanouirait comme une ombre. Or , ces philosophes ont-

Ia4. CHAPITRE V. SECTIOW Vil.

ils jamais donné aucune preuve solide de cette hypothèse dont ils font la base d'une doctrine aussi étrange? Non : ils n'ont pas même essayé de le faire. Ils l'ont admise sur l'axitorité des philosophes anciens. et modernes, ne pouvant pas douter apparemment de ce que tant de grands hommes avaient tenu pour assurée En cela ils ont procédé fort peu philosophiquement;- car il faut en pareille matière mettre l'autorité de côté^ Assurément nous n'avons, pas besoin de consulter Aristote ou Locke, pour savoir si la douleur ressemble à la. pointe d'une épée?^Or l'ai, une conception aussi claire de l'étendue, de la dureté et du mouvement, que de la pointe d'une épée; et avec quelque attention et un peu de pratique je puis me former une idée aussi nette de toutes les autres sensations qui me viennent par le tact, que de la douleur^ Lorsque j'y suis, parvenu, et que je compare ensemble ces deux ordres de notions , il me paraît très-évidemment que les premières ne ressemblent sous aucun rapport aux secondes , et qu'il y a aussi peu d'analogie entre les qualités de la matière et les sensations du tact qu'entre la douleur et la pointe de l'épée. Il se peut que ce soient les sensations qui introduisent pour la première fois en nous l'idée du monde matériel; il se peut encore que ces notions n'apparaissent que rarement ou jamais à notre esprit sans là compagnie des sensations; mais malgré tout cela, ces deux choses sont aussi différentes l'une de l'autre que la colère peut l'être du visage d'un homme furieux.

On peut donc assurer qu'il y a dans la saitence que^ les philosophes ont portée contre le monde matériel, ce que les jurisconsultes appellent une méprise de jpersonne (errorpersonœ). Leurs preuves n'efQéurent pas tnêoie la matière,. ni aucune de ses* qualités; elles ne frappent qu'une 'idole que leur propre imagination a fabriquée >.

DE L EXISTENCE DU MO If DB MATERIEL. ja5

un monde matériel composé d'idées et de sensations, qui n'exista jamais, et qui ne peut jamais exister.

Ma seconde observation, c'est que, nos conceptioiis de l'étendue, de la figure et du mouvement ^ n'étant ni des idées de sensation , ni des idées de réflexion, leur réalité suffit à elle seule pour détruire le système idéal au nom duquel le monde matériel a été mis en jugement et condamné ; en sorte que l'injuste sentence deà philosophes contre l'existence de ce monde renferme une erreur de droit(errorjuris) , comme elle renferme une erreur de personne.

Locke a fait une remarque fort belle et fort judicieuse lorsqu'il a dit, qu'il en allait dans le monde de la pensée comme dans celui des corps , et que de même que dans celui-ci la puissance de l'homme ne peut rien créer et se borne à composer ou à décomposer les élémens donnés par la nature ; de même , dans celui-là , tous les matériaux sont fournis par la nature, et l'homme n'a d'autre pouvoir que celui de les séparer ou de les combiner ensemble. Il est donc impossible soit a la raison , soit aux préjugés, soit à la vraie ou à la fausse philosophie , de produire une notion ou une conception qui ne soit pas l'ouvrage de la nature et le résultat dé notre constitution. Les notions de l'étendue , du mouvement et des autres attributs de la matière, ne peuvent donc être l'effet ni de l'erreur ni du préjugé : elles sont donc nécessairement en nous l'ouvrage de la nature ; et puisque elles ne sont ni des idées de sensation , ni des idées de réflexion , la source d'où elles dérivent est infailliblement différente de celles qu'on nous a données jusqu'ici pour les seules sources de nos connaissances.

Voici donc ce que je voudrais proposer comme une expérience propre à décider en dernier ressort , et sans

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appel à aucun tribunal que ce soit, si le système des idées doit être admis ou rejeté ; car il est temps de terminer ckéfinitivement ce procès philosophique. On peut prendre indifieremment pour sujet de cette expérience, ou l'étendue, ou la figure, ou le mouvement, ou toutes ces qualités réunies. De deux choses. Tune, ou ces qualités sont des idées de sensation, ou elles n'en sont pas; si l'on peut faire voir qu'il y en ait une seule qui soit une idée de sensation, c'està-dire qui ait la moindre ressemblance avec une sensation, je me tais et renonce à Tespérance d'aucun accommodement entre la raison et le sens commun : le système idéal triomphe sans rémission et sans appel ; mais si elles ne sont pas des idées de sensation et ne ressemblent en rien aux sensations, alors le système idéal n'est fondé que sur un sable mouvant, et tous les raisonnements subtils et profonds de la philosophie sceptique coutre le monde matériel et l'existence de tout ce qui n'est pas impression ou idée , ne portent que sur une supposition fausse et de nulle valeur.

Si notre connaissance de l'esprit est si imparfaite sur l'origine de nos idées les plus claires les plus simples et ]es plus familières , et sur les facultés qui nous les donnent, pouvons-nous espérer de la trouver plus avancée sur l'origine de nos opinions et de nos croyances ? Nous avons déjà vu quelques exemples de l'insuffisance des doctrines philosophiques sous ce dernier rapport; et peutêtre que la même nature qui nous a donu^ la faculté de concevoir des choses tout-à-fait différentes des sensations et des opérations de notre esprit, aura également mis en réserve, pour nous faire croire à Pexistence de ces choses, quelque faculté de notre constitution échappée jusqu'ici aux investigations des philosophes.

L'évêque de Cloyne a prouvé démonstrativement et

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sans réplique , que nous ne pouvons par le raisonnement , inférer l'ej^istence de la matière, de nos sensations. L'auteur à\x Traité de la Nature humaine a prouvé avec la même évidence , que nous ne pouvons pas davantage par le raisonnement inférer de nos sensations l'existence de notre esprit , ni celle des autres esprits. Mais si nous sommes dans la nécessité de ne rien admettre que ce qui peut se prouver par le raisonnement, il faut aller plus loin, nous résigner à ne rien croire du tout, et nous résoudre au scepticisme absolu. L'auteur du Traité de la Naturç humaine ne me] paraît qu'un demi- Sceptique^ qui n^a pas suivi ses principes jusqu'au bout. Après avoir combattu les préjugés vulgaires avec une intrépidité et un succès qui n'a point d'exemple, au moment même où il n'a plus qu'un petit combat à livrer, le courage lui manque, il met bas les armes comme un vaincu , et il se livre les mains liées au plus vulgaire de tous les préjugés, en admettant l'existence de ses idées et de ses impressions..

Je demande qu'on m'accorde l'honneur de faire une addition au système du moderne Sceptique, addition sans laquelle je ne crois pas qu'il puisse éviter le reproche d'être en contradiction avec lui-même. Je soutiens que la croyance à l'existence des impressions et des idées est, tout aussi peu prouvée par la raison , que la croyance à l'existence des esprits et des corps. Jamais personne en effet n'a présenté le moindre argument en sa faveur. Descartes prit pour accordé, qu'il pensait, qu'il avait des sensations et des idées; tous ses successeurs l'ont cru comme lui; le héros même du scepticisme, l'auteur du Traité de la Nature humaine en est convenu, et je prie qu'on me pardonne de le dire, je ne puis voir dans cette concession qu'une faiblesse et une imprudence. Car d'un

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coté, il n'y avait aucun principe dans sa philosophie qui l'y obligeâNle moins du monde : on a beau regarder, on ne voit rien dans les impressions et les idées d'assez formidable , pour contraindre un philosophe victorieux à leur rendre humblement hommage au moment même où toutes les autres existences s'anéantissent devant lui? D'un autre coté cette concession était excessivement dangereuse; car la croyance est une plante si vivace que si vous laissez subsister une seule de ses racines , elle ne tardera pas à envahir le sol , et qu'il est plus aisé de l'extirper totalement que de lui dire : Tu viendras jusqu'ici , mais tu n'iras pas plus loin; je t'accorde l'existence des impressions et des idées , mais prends bien garde de prétendre davantage. Un Sceptique habile et courageux n'accordera donc jamais l'existence des impressions et des idées , et tant qu'il ne l'accordera pas , on ne pourra le forcer à rien accorder.

Je n'ai rien à dire à yn Sceptique qui se conduit de celte manière. Mais quant aux demi-Scepticpies, j'ai 'le droit de leur demander à quel titre ils admettent l'existence de leurs impressions et de leurs idées? La vraie raison sans doute c'est qu'ils ne peuvent s'en empêcher; mais s'ils reconnaissent la légitimité de cette raison, c'en est fait du scepticisme, et ils seront forcés d'admettre au même titre mille autres choses.

Tout raisonnement s'appuie en dernière analyse sur les premiers principes; et la seule raison qu'oit puisse donner des premiers principes , c'est que par la constitution de notre nature , nous sommes dans la nécessité de leur accorder notre assentiment.' Ces principes ne font pas moins partie de notre constitution que la faculté de penser; la raison ne peut ni les créer, ni les détruire ; sans leur secours elle ne saurait faire un pas. Il ressemblent au télescope, avec lequel un homme peut dis-

DE l'existence du MOIYDÊ MATÉRIEL. I29

tinguer de loin les objets, s'il a des yeux, mais qui ne peut rien montrer à ceux qui n'ont point d'yeux. Les axiomes du mathématicien ne se démontrent point; il de* mande qu'on les lui accorde ; autrement il lui serait Impossible de rien démontrer. Nous ne pouvons prouver l'existence de notre esprit, ni celle de nos pensées et de nos sensations. Un historien ^ un témoin oculaire ne peuvent rien assurer, si on ne leur accorde pas qu'oji peut se fier aux sens et à la mémoire. Il en est de même du physicien ; toutes ses recherches sont stériles si l'on ne convient pas avec lui que le cours de la nature est uniforme et invariable.

Quand et comment ai-je acquis ces premiers principes sur lesquels je fonde tous mes raisonnements ? c'est ce que je ne sais pas; car je les ai depuis si long- temps qu'il ne m'est pas possible de remonter à leur origine; mais je suis sûr qu'ils' font partie de ma constitution, et qu'il ne dépend pas de moi de les rejeter. Que mes pensées et mes sensations aient un sujet que j'appelle moi^ ce n'est donc point une opinion que je doive au raisonnement, mais un principe naturel. Que les sensations du toucher indiquent quelque chose d'extérieur qui est étendu, figuré, raboteux ou poli, dur ou mou, ce n'est point non plus une déduction du raisonnement, mais un principe naturel. La conception de ce quelque chose , et la croyance à son existence font également partie de notre conslitutiou. Si nous sommes dans l'illusion, cette illusion nous vient de celui qui nous a créés , et elle est sans remède.

Je ne prétends pas affirmer que dès le principe les sensations du toucher nous inspirent les mêmes notions de la matière et de ses qualités, qu'elles nous suggèrent dans la suite. Il est possible que la nature en ceci II. 9

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comme en plusieurs de ses autres opérations ménage ses moyens. La passion de l'amonr, avec le cortège de sentimédts et de désirs ^ui l'accompagnent, est naturellement inspirée par la perception de la beauté dans un sexe différent; et cependant jusqu'à un certain âge, cette perception ne suggère point cette passion. Un coup qu'on donne à. un enfant, le fait crier et pleurer; lorsqu'il est devenu grand, il en conçoit du ressentiment, et cherche à se venger. Il se peut aussi que l'enfant dans le sein de sa mère, et même durant les mois qui suivent sa naissance, ne soit encore qu'un être sentant : il se peut que les facultés par lesquelles il perçoit le monde extérieur et par lesquelles il réfléchit sur ses propres pensées, sur son existence et sur ses relations avec le reste des choses, ne se développent que par degrés , comme le font ses focultés morales et sa raison, et qu'ainsi les différents principes du sens commun ne lui viennent, comme l'amour et le ressentiment, que dans le temps précis où leur présence est nécessaire.

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SECTION VIII

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