‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 18 sur 67 · SYSTÈMES DES PHILOSOPHES SUR LES SENS · texte numérisé non relu

SYSTÈMES DES PHILOSOPHES SUR LES SENS

supposition^ pour savoir ce que sont- nos sensations et à quoi elles ressemblent; avec un peu d'attention et de réflexion nous pouvons voir ce qu'elles sont , et nous assurer sans beaucoup de peine qu'elles ne ressemblent à aucune qualité de la matière^ pas plus que le mal de dents ne ressemble à un triangle. Ce n'est pas que je prétende savoir de quelle manière une sensation nous fait connaître dans un instant, et croire sans aucun préalable, l'existence d'une chose extérieure qui lui est absolument dissemblable; lorsque je dis que la sensation nous suggère la notion de l'objet, je n'entends pas expliquer par là la nature du lien qui nous conduit de l'une à l'autre; je ne veux qu'énoncer un fait, que tout le monde éprouve, et dont tout le monde est persuadé; savoir, que la notion et la croyance suivent immédiatement et invariablement la sensation.

C'est un point sur lequel Berkeley a répandu de nouvelles lumières, en démontrant que les qualités d'une chose inanimée telle que la matière, ne peuvent ressemblera aucune sensation, et qu'il est impossible de concevoir rien de semblable aux sensations d'un esprit, si ce n'est les sensations d'un autre esprit. Tous ceux qui étudient et qui examinent leurs sensations doivent partager cette opinion de Berkeley. Cependant cette observation avait échappé à tous les philosophes venus avant lui. Locke lui-même, l'ingénieux Locke, qui avait si profondément réfléchi sur les opérations de son esprit, n'y avait pas fait attention : tant il est difficile de saisir cette classe de nos sensations , et de les soumettre à l'analyse ! Elles passent avec tant de rapidité dans l'esprit , elles donnent si peu de prise , elles offrent si promptement l'objet que la nature les a chargées d*annoncer, qu'il est extrêmement difficile de les arrêter au passage pour les contempler et les examiner. Dans le temps

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même que nous croyons y être parvenus , l'esprit flotte encore entre la sensation et les qualités qui lui sont associées, en sorte qu'elles se mêlent promptement ensemble, et ne présentent plus à l'imagination qu'un composé où les deux éléments sont confondus. C'est ainsi que dans un globe dont les hémisphères opposés sont peints de couleurs différentes, on distingue parfaitement bien les deux couleurs , si on le fait tourner lentement ; mais dès qu'on le fait tourner avec rapidité , les couleurs se confondent , et l'on n'en aperçoit plus qu'une seule, qui est un mélange des deux autres.

Il n'est pas de suecession plus rapide que celle des qualités tactiles aux sensations qui les suggèrent; mais lorsqu'une fois on a acquis l'art de les contempler séparément, on sent combien le principe de Berkeley est exact , et l'on reconnaît clairement que les traits du visage pe différent pas plus de la passion dont ils sont les signes, que les sensations du toucher des qualités premières qu'elles sont chargées de nous révélçr.

Voyons à présent l'usage que l'évéque de Gloyne a fait de cette importante découverte. La conclusion qu'il en tire c'est que nous ne pouvons avoir aucune conception ni d'une substance inaQin;)ée, telle qu'on suppose la ma-> tière , ni d'aucune de ses qualités ; c'est que nous avons les plus fortes raisonii de croire qu'il n'y a point d'autre réalité dans la nature que les esprits, les sensations et les idées; ou que, s'il y en a quelque autre, elle est de telle espèce que nous n'en n'avons ni ne pouvons en avoir aucune notion. Mais comment une si étrange conclusion résulte-t-elle du principe admis par Berkeley? le voici* Nous ne^pouvons concevoir que ce qui a de la res- 'ôemblance avec une sensation ou une idée présente 9. notre esprit ; or, les sensatioqsi et les idées des autres esprits

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sont les seules choses qui puissent avoir de la ressemblance avec les sensations et les idées du nôtre; donc nous ne pouvons concevoir que des sensations^ des idées et des esprits. Rien de plus évident que la conclusion si Ton accorde les deux propositions sur lesquelles elle se finidé. Or, l'ingénieux auteur a parfaitement démontré la dernière aux yeux de tous ceux qui ont étudié leurs sensations et qui comprennent son raisonnement; mais quant à la première il n'a jamais songé à la prouver : elle est empruntée à la doctrine des idées , et cette doctrine est admise si généralement par les philosophes , qu'il a cru qu'il était parfaitement inutile d'en établir la vérité.

Nous ne pouvons nous empêcher de répéter encore, que Berkeley conclut ici d'une hypothèse contre un *fait , et substitue cette hypothèse au sens commun du genre humain. Que nous ne puissions concevoir une chose à moins qu'il n'existe dans notre esprit quelque impression, quelque sensation, ou quelque idée qui lui ressemble et qui la représente, c'est, il est vrai, une opinion généralement admise parles philosophes; mais cette opinion est-elle évidente par elle-même, ou a-t-elle jamais été clairement prouvée? ni l'un ni l'autre. Il eût donc été beaucoup plus raisonnable de soumettre à l'examen cette doctrine, que de s'en prévaloir pour nier l'existence du monde matériel , en exposant la philosophie au mépris de tous les hommes qm ne eonsentent point à offrir le sens commun en holocauste à la métaphysique.

Nous devons cependant rendre à l'évêque de Cloyne et à l'auteur du Traité de la Nature humaine , la justice de reconnaître que leurs conclusions sont rigoureusement déduites de la doctrine des idées , et que la doctrine des idées était universellement admise quand ils parurent.

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Nous devons ajouter encore pour l'apologie de Berkc* ley aussi bien que pour celle de Descartes, de Locke et de ^I^llebranche ses prédécessears , que s'ils eussent operçu toutes les conséquences de cette doctrine aussi clairement que l'ingénieux auteur du Traité de la Nature humaine, ils l'auraient certainement tenue pour suspecte, et n'auraient pas manqué de l'examioer avec plus d'attention et de sévérité qu'ils ne paraissent l'avoir fait,

La théorie des idées , semblable au cheval de Troie, paraissait quelque chose de fort simple , de fort beau et de fort innocient ; mais si ces philosophes eussent su qu'elle portait dans son sein la mort du monde matériel et du monde intellectuel , la destruction de toute science et la ruine du sens commun , ils n'eussent jamais fait une brèche dans les remparts de la philosophie pour l'introduire dans son enceinte.

Que nous ayons une notion claire et distincte de l'étendue, dç la figure^ du mouvement, et des autres attributs des <orps , et que ces attributs ou qualités ne soient ni des sensations, ni riep qui ressemble à des sen-^ sations., c'est un fait dont nous sommes aussi certains, que nous le sommes de l'existence même de nos sensations* Que le genre humain ait une conviction intime et ioé-* branlable de l'es^istence d'un monde matériel; que cette conviction ne soit acquise ni par le raisonnement, nipav l'éd.ucation ; et que nous ne puissions nous en tié&ire, alors même que nous. croyons avoir les raisons les plus fortes pour la rejeter sans aucune pour la conserver, c'est encore un fait dont nous avons toute l'évidence imaginable. Ces faits sont des phénomènes de la nature humaine et comme tels nous pouvons légitimement les opposer à toute hypothèse , de quelque degré d'autorité

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qii elle soit revêtue. Mais opposer uae hypothèse à des faits, c'est procéder contre toutes les règles de la vraie philosophie.

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