DE LA VUE
SECTION I
EXCEI«LEMCR ET DIGIflTJÉ DE CETTE FACULTÉ.
Les grands progrès que l'optique a faits dans le dernier siècle et dans celui-ci ^ et surtout les découvertes de Newton dans cette science , honorent non-seulement la philosophie 9 mais encore l'humanité. Ces découvertes suffiraient à elles seules pour discréditer à jamais les méprisables efforts des Sceptiques modernes contre la dignité de l'intelligence humaine , et pour ranimer la confiance des amis de la vérité qu'ils avaient cherché à décourager en proclamant l'impuissance des facultés humaines , et en montrant l'absurdité et la contradiction comme le terme inévitable de' leurs investigations.
Parmi les facultés qu'on appelle les cinq sens '; la vue est sans aucun doute la plus noble. Les rayons de la lumière , qui servent d'intermédiaire à ce sens, et dont sans lui nous n'aurions aucune idée, sont une des parties les plus merveilleuses de la nature inanimée. Qui pourrait contempla sans admiration leur ^treme ténuité, leur inconcevable vitesse, la variété régulière des couleurs qu'ils produisent , les lois constantes suivant lesquelles ils sont renvoyés par les autres corps, dans le
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triple phénomène de la réflexion , de Tinflexton et de la réfraction , sans que leurs propriétés primitives soient le moins du monde altérées ; enfin la dextérité avec laquelle ils pénètrent les corps les plus denses et les plus serrés , en échappant à toute résistance , sans se mêler, sans se faire obstacle l'un à l'autre , et sans donner aucune impulsion sensible aux corps les plus légers?
La structure de Tœil et de toutes ses dépendances, Tart admirable que la nature a mis dans le jeu de tous ses mouvements intérieurs ou extérieurs, et les modifications par lesquelles elle les approprie dans les divers animaux à la nature et au genre de vie de chaque espèce, démontrent clairement que cet organe est une des pièces les plus importantes du grand édifice de ta nature. Il faut avoir l'esprit bien mal fait ou connaître bien peu ce qu'on a découvert du mécanisme de cet organe, pour mettre sérieusement en question si l'œil et la lumière ont été faits Tun pour l'autre, et pour ne pas reconnaître une sagesse consommée et une connaissance parfaite de l'optique, dans l'harmonie de ces deux choses.
Supposons une espèce d êtres doués de toutes les facultés humaines, celle de la vue seule exceptée, et accoutumés à ne recevoir leurs connaissances que par la voie du toucher , quelle ne serait pas leur surprise si on leur disait qu'en ajoutant à leur constitution un seul organe composé d'un petit corps sphéri^ueenfermé dans une enveloppe tfun pouce de diamètre, ils pourraient devenir capables d'apercevoir , eif un instant et sans changer de place, la disposition de tout une armée, l'ordre entier d'une bataille, la façade d'un palaismagnîfiqué,oula riche variété d'un vaste paysage? Je suis persuadé que, si un homme était obligé de déterminer par l'organe seul du toucher , ou la hauteur du pic de Ténériffe , ou la
ÏXCELLEXÏCE DU SENS DE LA TUE. l4f
forme de réglise de Saint-Pierre de Rome , il n'aurait pas assez.de toute la vie pour accomplir ce travail.
L'étonnement des êtres que nous venons de supposer, deviendrait bien plus grand, s'ils apprenaient les découvertes qu'on peut faire avec ce petit organe dans des choses qui sont bien au-dessus dé la portée des autres sens; si, par exemple, ils savaient que par son moyen nous pouvons reconnaître notre route à travers l'Océan, faire le tour du globe entier de la terre, déterminer sa figure et ses dimensions, dessiner la forme et la position respective des diverses contrées qu'elle renferme , mesurer même les orbites planétaires, et faire des découvertes jusque dans la sphère des étoiles fixes.
Que serait-ce donc, et de quej étonnement ne seraientils pas frappés^ si on leur disait encore que, par le moyen de ce petit organe , nous sondons le caractère , les passions et les affections des autres hommes , dans le temps même qu'ils s'appliquent avec le plus de soin à nous en dérober la connaissance; que lorsque leur langue sait mentir et dissimuler avec art, l'œil reconnaît l'hypocrisie dans leur contenance; enfin que par cet organe nous apercevons ce qui est droit et ce qui ne l'est pas, aussi bien dans l'esprit que dans les corps ? A combien de mystères un aveugle n'est-il point obligé d'ajouter^ foi s'il veut s'en rapporter aux relations de ceux qui voient? assurément la foi d'un bon chrétien n'est pas soumise à de plus fortes épreuves. .
Ce n'est donc pas sans raison que la faculté de la vue est regardée non-i^eulemen t comme la plus noble de toutes celles que nous devons à nos sens, mais encore comme ayant en elle quelque chose de supérieur à la sensation. Aussi nous appelons l'évidence de la raison une vue, une intuition y
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et non point un loucher, une odeur, un goût; il y a plus^ nous avons coutume d'exprimer par le même mot la manière dont Dieu connaît , choisissant ainsi ce qu'il y a de plus parfait dans nous -même pour nous représenter la Divinité.
SECTION IL
LA^ VUE HE DÉCOUVRE PRESQUE RIEH QUE LES AVEUGLES HE PUISSEKT COMPRENDRE. LA RAISOH DE CELA.
Malgré ce que nous venons de dire de la supériorité et de l'excellence de cette faculté, il est pourtant digne de remarque que de toutes les connaissances qu'elle nous donne il y en a bien peu que l'on ne puisse communiquer à un aveugle-né. Un hommequi n'a jamais vu la lumière, peut devenir habile dans toutes les sciences , nfiême dans l'optique , et faire des découvertes dans toutes les parties de la philosophie naturelle. Il peut concevoir aussi bien qu'un autre non-seulement l'ordre, les dislances et les mouvements des corps célestes, mais encore la nature de la lumière, ses propriétés, et les lois de la réflexion et de la réfraction de ses rayons. Il peut également comprendre très-distinctement les phénomènes de Tarc-en-ciel , du prisme, de la chambre obscure, de la lanterné magique , et toutes les merveilles du télescope et du microscope. Ce que nous disons ici ne doit point exciter de défiance; c'est un fait suffisamment attesté par l'expérience.
On en sentira bientôt la raison , si l'on prend la peine dé distinguer l'apparence que les objets présentent à l'œil, des choses désignées par cette apparence; et dans cette
DES PERCEPTIONS DE LA VUE. \ [\Sf
apparence même, l'apparence de la couleur, de cette de l'étendue, de la figure^ et du mouvement.
Qu^nt à ce qui regarde d'abord l'apparence visible de la figure, du mouvement et de l'étendue des corps, je conçois qu'un homme né aveugle peut avoir une notion très distincte, sinon de cette apparence même, au moins de quelque chose qui lui est extrêmement semblable. Est-il impossible de faire concevoir à un aveugle-né qu'un corps qui s'approche ou qui s'éloigne de l'œil en ligne droite peut paraître en repos, et que le mouvement peut paraître à l'œil plus ou moins rapide, plus ou moins lent, suivant qu'il a lieu plus près ou plus loin de lui , dans une direction plus perpendiculaire ou plus oblique relativen^ent à lui ? Ne peut-on pas lui faire comprendre également, qu'une sur&ce plane daas une certaine position peut paraître à l'œil une simple ligne, et que sa figure visible peut varier, selon que sa position par rapport à l'œil ou celle de l'œil par rapport à elle variera elle-même? et aussi qu'un cercle vju obliquement paraîtra une ellipse ; qu^un carré vu de la même façon ressemblera à un rhombe ou à un rectangle oblong? Le docteur Saunderson, né aveugle comme chacun sait, entendait très bien la projectioa de la sphère et les règles ordinaires de la perspective ; il devait" donc très bien eiïtendre aussi tout ce dont je viens de parler. Si quelqu'un doutait que Saunderson entendît toutes ces choses, je pourrais lui rapporter ce qu'il me dit un jour en conversation. Il m'avoua qu'il avait trouvé une grande difficulté à concevoir la démonstratidh que le docteur Halley a donnée de cette proposition :, Que les angles faits, par les cercles de la sphère sont égaux aux angles faits par les cercles qui les représentent dans une projection stércographique. Mais, dit-il, lorsque je mis de côté celte démonstration, et que je
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considérai la proposiCîon à ma manière , je vis clairement qu'elle devait être vraie. Un de mes amis , d'une autorité non suspecté et juge compétent en cette matière, était présent à cette conversation, et se souvient très-bien, en^* core aujourd'hui, de cette particularité.
Pour ce qui regarde l'apparence des couleurs , un homme né aveugle doit y être plus embarrassé, parce qu'il n'a point de perception qui ressemble à celle-là. Cependant par une sorte d'analogie il peut en partie sup« pléer à ce défaut. Pour ceux qui voient, la couleur écar^ late signifie une qualité inconnue dans les corps, qui présente à l'œil une apparence qu'ils ont souvent obser* vée et qu'ils connaisssent parfaitement. Pour un homme né aveugle cette couleur signifie une qualité inconnue qui offre à l'œil une apparence qu'il ne connaît point. Mais il peut concevoir que l'œil est affecté par des couleurs différentes, comme le nez l'est par des odeurs différentes et l'oreille par des sons différents. U peut donc concevoir que l'écarlate diffère du bled, comme le son d'une trompette diffère de celui d'un tambour, ou comme l'odeur d'une orange diffère de celle d'une pomme. Il est impossible de savoir si l'écarlate offre à mon œil la même apparence qu'à celui d'un autre homme; et si par hasard, les apparences qu'elles présentent à différentes personnes étaient aussi dissemblables que la couleur l'est du son, aucune ne serait jamais en état de découvrir cette différence. Il suit de là évidemment qu'un aveugle de naissance peut parler assez pertinemment des couleurs, et répondre d'une manièi^e assez satisfaisante à toutes les questions qu'on pourrait lui faire touchant leur nature, leur composition, leurs nuances , leur éclat , pour faire oublier qu'il manque de l'organe qui donne aux autres toutes ces connaissances.