‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 21 sur 67 · DES PERCEPTIONS DE LA VUE · texte numérisé non relu

DES PERCEPTIONS DE LA VUE

vèle, un aveugle-né peut aisément et distinctement les concevoir.

Ainsi y par exemple, l'apparence visible des objets qui sont danis ma chambre varie presque à toute heure, selon que le jour est clair ou obscur, que le soleil est à l'orient au couchant ou au midi , ou que , changeant moimême de place, mon œil se trouve dans telle ou telle partie de la chambre; cependant je remarque peu ces variations, ou si elles me frappent, ce n'est que comme signes de l'heure du jour et de l'état du ciel. Un livre, une chaise offrent de même à l'œil mille apparences diverses , selon les distances et les positions. Nous croyons pourtant que ces objets restent toujours les mêmes; ce qui prouve que, négligeant l'apparence, nous nous attachons immédiatement à la figure, à la distance et à la position réelle des objets , toutes choses dont l'apparence visible est simplement le signe.

Lorsque je vois un homme à dix pas de moi , et que je le vois ensuite à la distance de cent pas, l'apparence visible de la grandeur, de la' grosseur, et de toutes les dimensions de son corps, est beaucoup plus petite dans le dernier cas que dans le premier; cependant cette diminution de ses dimensions visibles n'altère en rien l'idée que je me fais de ses dimensions réelles; il y a plus, je ne fais aucune attention à cette diminution, au moment même où j'en conclus qu'il est à une plus grande distance de moi; car telle est dans cette circonstance la subtilité de l'opération de l'esprit, que je tire la conséquence sans m'apercevoir que leé prémisses d'où je la déduis ont* pénétré dans mon esprit. On pourrait citer mille autres exemples qui démontreraient que les apparences visibles des objets ne nous ont été données par la nature que comme des signes , et que l'esprit passe rapidement à la chose si-

lO.

Googie

l48 \ CBAPITM Vï. — SI^CTIOlf II.

gnifiëe sans accorder la moindre attention au signe luimême, et sans remarquer même son existence. C'est d'une manière à peu près semblable que nous négligeons entièrement les sous d'une langue, dès qu'ils nous sont devenus familiers, et que notre attention se concentre tout entièi^e sur les choses qu'ils représentent.

L'ëvêque de Cloyne a donc fait une observation trèsjuste et très-importante, lorsqu'il a dit que l'apparence visible était une espèce de langage dont se servait la nature, pour nous informer de la distance, de la grandeur et de la figure des objets. Cet ingénieux écrivain a fait une application fort heureuse de son observation à la solution de certains phénomènes d'optique qui avaient fort embarrassé les hommes les plus habiles dans cette science. Mais le judicieux Smith en a tiré un meilleur parti encore, lorsqu'il s'en est servi dans son Optique pour expliquer la figure apparente du ciel, et les distances et les grandeurs apparentes des objets vus avec des verres, ou simplement à l'œil nu.

En évitant autant que possible de répéter ce qui a été dit par ces excellents auteurs, nous ne laisserons pas de nous servir nous-même avec avantage de la distinction entre les signes que la nature emploie dans ce langage oculaire et les objets qu'ils désignent; et dans ce qui nous reste à dire sur la vue, nous commencerons par quelques observations sur ces signes.

9SS PSRCEPTIOIfS OB LA' YUK. l49

Section: III.

DES APPil&BNCES VISIBLES.

Nous allons J)arler de choses sur lesquelles imtre réâexion ne s'est jamais arrêtée, quoiqu'elles se présentent presqu'à tout moment à notre esprit. La nature a voulu qu'elles ne fussent que des signes; et nous ne voyons pas que dans le cours de la vie elles servent jamais à un autre usage. L'esprit a contracté l'habitude de les négliger, et cette habitude est si puissante et si invétérée, qu'aussitôt qu'elles bnt'fait leurapparition, elles s'évanouissent comme des ombrjes, et cèdeùt la place aux choses qu'elles ont la mission de signifier, et qui s'emparent immédiatement de notre attention. Elles n'ont point de nom dans aucuiie langue; et quoique nous en ayons conscience lorsqu'elles traversent notre esprit, leur passage est si rapide et si accoutumé que nous n'y prenons pas garde, et qu'elles ne laissent aucune trace de leur apparition, ni dans la mémoire , ni dans l'imagination. Nous avons montré dans le chapitre précédent que c'était là le sort des sensations du toucher; il n'est pas moins certain qqe les apparences visibles des choses le partagent.

Je ne puis donc point espérer d'être compris de ceux de , mes lecteurs qui n'auront pas acquis l'habitude dif£cile de distinguer l'apparence que ces objets présentent à l'œil, du jugement qu'à l'aide de cette apparence l'intelligence porte sur l^ur couleur , leur distance , leur grandeur et leur figure. La seule profession de la vie, où il soit indispen-

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sable de ne point confondre ces deux choses , estcdle du peintre. Le peintre est obligé d'opérer autant que possible l'abstraction que nous exigeons ici , et c'est là cer-. tainement la partie la plus difficile de. son art. Il est évi-. dent que s'il pouvait venir à bout de fixer dans son imagination l'apparence visible dçs objets ^ sans la confondre avec les choses désignées par cette apparence, il lui serait aussi aisé de peindre d'après nature, et de donner à chaque figure le jour, les ombres et toutes les pror portions qu'exige la perspective,, que s'il ne faisait que^ copier. L'art de la perspective et de la distribution des ombres et des couleurs consiste uniquement dans la reproduction de l'apparence que les objets offrent à l'œil qui les contemple. La peinture peut donc nous fournir des lumières pour éclaircir la question des apparences visibles.

Que quelqu'un regarde un objet qui lui soit familier ,^ un livre par exemple, à différentes distances et dans diverses positions; n'est-il pas en état d'affirmer, sur le témoignage de ses yeux, que c'est le même livre, soit qu'il te voie à la dislance d'un pied ou de dix, dans telle position ou dans telle autre ? N'affirmera-t-il pas également que la couleur est la même, que les dimensions et la figure sopt les mêmes, autant du moins qu'il est possible à l'œil d'en juger? à coup sûr on n'en peut disconvenir: c'est toujours le même objet individuel qui se présente à l'esprit,, mais seulement à des distances différentes, et ,dans des positions diverses. Maintenant je demande si cet objet offre à Tœil la même apparence à ces distances différentes? Non , assurément , et oni peut le prouver de bien des manières.

Premièrement, quelque certains que nous puissions être que la couleur d'un objet ne change point, il n'est

DES APPARENCES VISIBLES. ï5l

pas moins sûr que son apparence visible n'est pas la même à des distances différentes.. Il y a une certaine dégradation des teintes, ua certain mélange et une certaine confusion des parties les plus fines et les plus délicates , qui résultent natiireltement de la transposition de l'objet à une plus grande distance. Ceux qui ne sont ni artistes ni connaisseurs peuvent laisser échapper ces nuances, et ^voir de la peine à se persuader que la couleur d'un même objet présente des apparences différentes à l'ombre et au jour, à la distance d'un pied et à celle de dix; mais les habiles peintres savent se servir adroitement de la dégradation des couleurs et de la conftision des parties les plus délicates , pour faire en sorte que leurs figures , quoique sur la même toile et à la même distance de l'œil, paraissent à des distances fort inégales^ comme doivent l'être dans la réalité les objets qu'elles représentent. Us savent aussi conserver aux objets la même couleur apparente, en donnant réellement à leurs images des teintes différentes , selon leur distance et la lumière dont ils sont éclairés.

En second lieu, tous ceux qui ont quelque connaissance des lois de la perspective, savent que la figure apparente d\in livre, varie toutes Içs fois que change sa position; cependant si vous demandez à un homme qui n'a jamais étudié la perspective, si la figure de ce livre ne lui paraît pas toujours la même dans les différentes positions oîi on le p)ace , il vous répondra que oui sans hésiter. Cet homme a appris à tenir compte des variations que produit sur la figure visible des objets la différence des positions, et à en tirer les conclusions convenables ; mais il tire qes conclusions avec taqt de promptitude, et par une routine si peu réfléchie, qu'il perd aussitôt de vue les prémisses j et il en résulte que partout où la conclu-

iSa CHÀMTRB TI. — SECTION Ilf.

sioQ^est la même, il slmagiue que l'appacence visible a <}û être la même aussi..

Considérons, en troisième lieu , la grandeur ou les dimensions apparentes de ce livre* Soit que je le voie à la distance d'tm pied ou de dix. , il me semble tpujours d'environ sept pouces de lon|[ , cinq de large, et un d'épaisr seur. Mon œil est en état d'apprécier ,^ à peu de chose près ces dimensions j. et je ji\ge qu'elles sont les mêmes^ à ces deux distances. Il est certain cependant qu'à la distonce d'un pied , la longueur et la largeur visibles du litre sont environ dix. fois plus grandes qu'à la distance de dix pieds ; et que par conséquent sa surface est environ cent fois plus grande. Cet énorme changement de la grandeur apparente n'est point remarqué , on n'y fait aucune attention, et il n'est personne qui ne soit prêt à affirmer que lé livre paraît à l'œil de la même grandeur dans les deux distances. Il y a plus, lorsque je regarde ce livre, il me paraît évident qu'il a trois dimensions, c'est-à-dire de la longueur, de la largeur et de l'épaisseur; il est cer-^ tain. pourtant que l'apparence visible n'en a que deux, et qa'«n peut la représenter sur la surface d'une toile, qui n'a que de la longueur et de la largi^ur.

Enfin tout homme ne peut-il pas juger à la simple vue^ à quelle distance de son œil il voit ce livre ? Ne peut-il pas assurer , sans crainte de méprise , qu'il le voit tantôt à un pied de distance et tantôt à dix? Cependant il paraît certain que les distances dans la direction perpendiculaire à l'œil ne sont point saisies immédiatement par la vue. Il y a des choses dans l'apparence visible, qui sont les signes de cette espèce de la distance, et par lesquelles, ainsi que nous le ferons voir ci-aprjès , l'expérience nous apprend à l'apprécier, du moins dans, de certaines limites; mais il n'en paraît pas moins hors de doute qu'un aveugle de

DES ibPPARFNCXS VISIBLES. l5l^

aaissaHce qui acquerrait subitement l'usage dé la \ue^ ne pourrait d'abord former aucun jugement sur la distance des objets qu'il verrait. Le jeune liomme opéré de la cataracte par Cheselden , jugea d'abord que toutes les choses qu'il voyait étaient en contact avec ses yeux; et ce ne fut que par l'expérience , qu'il apprit à apprécier sainemeat la distance véritable des objets.

Je suis entré dans ce Igng détail, afin de faire voir quel'apparencç visible d'un objet est extrêmement différente de la notion que l'expérience nous apprend à nous for^ mer de cet objet par la vue. J'ai encore eu l'espérance que cela mettrait le lecteur sur la voie , et lui aiderait à démêler les apparences visibles de la couleur, de la figure et de l'étendue , toutes choses auxquelles , encore une fois , nous n'appliquons guère notre pensée , mais qu'il est cependant indispensable d"étudier si l'on veut s'initier aux mystères de la philosophie de ce sens , et se mettre en état de comprendre ce que nous en dirops ci-après^ Pour un. homme qui commencerait à voir, l'apparence visible des objets serait ce qu'elle est pour nous-mêmes ; mais leurs dimensions réelles, que nous apprécions si bien, lui échapperaient entièrement. Il ne pourrait pas même, à k vue seule , conjecturer combien ces objets ont de pouces ou de pieds en longueur , en largeur et en épaisseur- Il ne saisirait rien ou presque rien de leur figure réelle; y n'y aurait pour lui ni cubes, ni sphères, ni cônes, ni cylindres. Son œil ne pourrait lui apprendre non plus, que tel objet est plus près, et tel autre plus éloigné. La robe d'une femme, qui nous parait à nous d'une seule couleur mais avec des plis et des ombres différentes, n'offrirait à sa vue ni plis, ni ombres, mais seulement une variété infinie de couleurs. En un mot, ses yeux, quoique aussi par&its que possible, ne pourraient lui donner d'abord

k54 chapitre VI, — ÈMCTlOif HI.

aucune option des objets vîsîbles qui remplissent riinîvers. Us lui offriniient cependant les mêmes apparences qu'ils nous montrent à nous-mêmes , et lui parleraient \e même langage; mais «e langage Itii étant inconnu^ il ne l'entendrait point du tout, et son attention se concen- H'erait sur les signes, parce qu'il' n'en connaîtrait point la signification. Nous, au contraire, pour qui ce langage , est parfaitement femilier, nous ne prenons plus garde aux signes , et toute notre attention se concentre sur It^s choses qu'ils expriment.

SECTION IV

QUE LA COULEUR EST UNE QUALITÉ DES CORPS , ET NON PAS UNE SENSATION DE l'eSPRIT,

' Tous les hommes qui ne sontpas itobus des principes de k philosophie moderne , entendent par le mot de couleur ^ non point une sensation de l'esprit^ laquelle ne peut avoir d'existence que lorsqu'elle est perçue, mais une qualité ou modification des corps , qui continue de rester toujours la même, soit qu'elle soit perçue, ou qu'elle n^ le soit pas. Cette rose vermeille qui est devant moi conr Sjerve sa couleur lorsque je ferme les yeux, et les ombres de la nuit, qui la rendent invisible, ne la lui font pas perdre. La couleur reste lorsque l'apparence cesse , elle demeure la même lorsque l'apparence change. Car si je regarde cette rose avec des lunettes vertes , Fapparence est changée, et cependant je suis convaincu que la couleur ne l'est pas. Si un homme attaqué de la jaunisse, regarde cette même rose, il la trouvera jaune, et l'appa-

tÀ COULEUR EST IJP(B QUALITE DES GOaPS. l55

rence sera encore changée; mais il sait parfaitement que le changement est dans ses yeux, et poiot du tout dans la couleur de l'objet. Chaque degré différent de lumière ïnodifie l'apparence ; une obscurité totale la détruit; mais la couleur du corps n'est ni détruite ni altérée : elle subsiste et reste la même.

L'optique nous fournit également divers moyens de changer l'apparence de la. figure et de la grandeur des, objets visibles : nous pouvons même multiplier cette ap-. parence, et faire qu'au lieu d'un corps nous en voyions dix ; mais quelque vertu que puisse avoir un microscope ou un cristal taillé en facettes , personne n'imagine que le premier ait la vertu de décupler la valeur d'un louis 4 nt le second celle de tirer dix louis d'un seul. Et de même^ on sait très-bien qu'un verre coloré peut changer Tapparence des couleurs , mais on sait tout aussi bien qu'il ne saurait produire aucune altération dans les couleurs mêmes.

Les formes du langage prouvent avec évWence que nous devons distinguer entre la couleur d'un corps, que nous concevons comme une qualité fixe et permanente, et l'apparence visible de cette couleur , qui peut varier de nulle maniées, par les variations de la lumière, paI^ celles du milieu , et par celles que peut subir J'organe lui-même. La couleur permanente du corps est la cause qui produit toute cette variété d'apparences, par l'intermédiaire de différents degrés de lumière , et l'interposition de différents corps tt^nsparents.

Lorsqu'un corps coloré est offert à l'œil , il se produit dans l'œil,- ou plutôt dans l'esprit, un pnénomène que nous avons appelé Vapparence de la couleur. Locke l'appelle une idée , et ce nom peut très-bien lui convenir aussi. Ce phénomène, ou si l'on aime mieux cette idée

t56 cffAjPiTM VI. — «ECTioir nr.

Be saurat exister que lorsqu'elle est perçue ; c'est une^ sorte de pensée , q^ui ne peut être que l'opération d'un êtrequi perçoive et qui pense. Notre nature nous détermine à concevoir cette idée comme un s^n^ de quelque chose d'extérieur^ et ne nous laisse point de repos que nous, n'ayons appris ce qu'elle signifie. Les en&nts font tous les jours mille ex.périeni:e& dans ce dessein ,. long-temps même avant qu'ils aient acquis l'usage de la raison, lis. lïegardent les objets, ils les touchent , ils les manient, ils * les mettent dans des* positions différentes , ils les éloignent, ils les rapprochent, ils ^s placent dans toutes sortes de jours. C'^ au moyen de ces expériences que léSv idées des choses visibles finissent par s'associer étroitement aux objets extérieurs et par les désigner rapide*^ ment , quoiqu'elles n'aient aucune ressemblance avec eux* Ainsi l'idée que nous avons appelée V apparence de la couleur^ suggère la notion et la croyance d'une qualité inconnue dans le corps qui l'a excitée ; et c'est à cette qualité , et non point à l'idée , que nous donnons le nom. de couleur. Quoique les différentes couleurs Soient toutes d'une nature inconnue, cependant nous les distinguons aisément lorsque npusen parlons ou que nous y pensons, parce qu'elles sont associées avec les idées qu'elles excitent en nous. C'est de la même manière que la pesanteur, le magnétisme et l'électricité ^ toutes qualités également inconnues, sont distinguées l'une de l'autre. A mesure que nous avançons ep âge, l'esprit acquiert l'habitude de passer si rapidement des idées de la vue aux objets, qu'elles désignent, que nous ne faisons absolument aucune attention à ces idées;. et de là vient qu'elles manquent de noms dans toutes les langues.

Lorsque nous parlons de quelque couleur particulière^ ou que nous y pensons , la notion qu'elle présente à l'ima^

ul couleur est uke QUAirri ï)es corps. iS^

ginatioû , toate simple qu'elle paraisse , ne laisse pas d'être réellement composée. Elle comprend toujours une cause inconnue et un effet connu. Le nom de couleur appartient proprement à la cause et non à l'effet; mais comme la cause est inconnue, nous ne pouvons nous en former une notion distincte que par sa relation à l'effet connu. C'est pourquoi ces deux choses s'accompagnent toujours dans l'imagination , et sont si étroitement unies, qu'on finit par les considérer comràe un objet simple de la pensée.

lorsque je veux me représenter les deux couleurs qu'on appelle le bleu et Fécarlale ^ si je me bornais à les considérer comme des qualités inconnues^ je ne pourrais percevoir entré elles aucune distinction ; il faut donc, sous peine de ne point les distinguer, que je joigne à chacune de ces causes, dans mon imagination, quelque relation qui lui soit propre et qui la caractérise. Or la plus naturelle, et celle qui se présente la première à l'esprit , c'est la relation qui l'associe avec l'apparence qu'elle présente à l'œil. C'est ainsi que Vapparence se lie si étroitement dans l'imagination avec la couleur , qu'il est aisé de les prendre pour une seule et même chose , bien qu'il y ait réellement entre elles toute la différence qui sépare une idée de l'esprit' d'une qualité de la matière.

Je conclus donc que la couleur n'est pas une sensation, mais une qualité secondaire des corps, dans le sens, que nous avons donné à ce mot; c'est-à-dire qu'elle est une certaine puissance ou propriété des corps qui présente à l'œil une apparence qui nous est très-familière, quoiqu'elle n'ait point de nom. La couleur diffère des autres qualités secondaires, en ce qu'à l'égard de celles-ci le nonvde la qualité est quelquefois donné à la sensation qui les désigne ; au lieu qu'il n'arrive jamais ,

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que je sache, qu'on transporte le nom de couleur^ de la qualité quil désigne proprement, à la sensation excitée par cette qualité. La raison en est peut-être que les apparences de la même couleur sont si variables et si changéantes, tant à cause des innombrables modifications de la lumière que des variations que subissent Torgane et le milieu , que le langage ne s'est pas senti assez riche pour leur assigner^ à chacune une dénomination. £t au fait, ces apparences sont si peu intéressantes qu'on n'y fait aucune attention , et qu'elles ne servent qu'à diriger l'esprit vers les choses dont elles sont les signes. Du reste, il ne doit point paraître incroyable que ces apparences, si fréquentes et si familières, n'aient point de nom et que nous n'en fassions pas l'objet de notre pensée , puisque nous avons fait voir auparavant qu'il en était de même de plusieurs sensations du toucher , qui ne sont ni moins fréquentes ni moins familières.

SECTION V

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