‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 22 sur 67 · CONSEQUENCES A TIRER DES RECHERCHES PRÉCÉDENTES · texte numérisé non relu

CONSEQUENCES A TIRER DES RECHERCHES PRÉCÉDENTES

De tout ce que nous venons de dire touchant les couleurs, nous pouvons tirer deux conclusions importantes. I^ première, c'est qu'un des paradoxes les plus remarquables de la philosophie moderne, paradoxe qu'on a regardé universellement comm. une grande découverte, n'est dans la réalité et bien apprécié qu'un abus de mots. Le paradoxe dont je veux parler est celui que la couleur n'est pas

CONSÉQUENCES DE CE QUI PRÉcilDE. iSg

une qualité des corps , mais seulement une idée de i'esprit. Nous avons fait voir que le mot couleur ^ dans la signification qu'on lui donne vulgairement , ne désigne nullement une idée de l'esprit , mais une qualité permanente des corps; nous avons montré en second lieu qu'il y a réellement une qualité permanente des corps à laquelle Tacception ordinaire de ce mot convient parfaitement : peut-on exiger des preuves plus fortes que cette qualité est précisément celle à laquelle le vulgaire donne ie nom de couleur?

Peut-être qu'on objectera que cette qualité, à laquelle nous donnons le nom de couleur, est inconnue au vulgaire, et que par conséquent il n'a pu lui donner un nom. Je réponds qu'elle est réellement. connue par ses effets, c'est-à-dire, par Tidée ou l'apparence que. cette qualité excite dans nous. N'y a-t-il pas dans les corps des qualités innombrables qui ne sont connues que par leurs effets, et auxquelles cependant nous jugeons nécessaire de donner des noms? La médecine seule pourrait nous en montrer mille exemples. Est-ce que les mots astringent, narcotique , caustique, et plusieurs autres, ne signifient pas des qualités qui ne Sont connues que par leurs effets sur les corps animaux ? Pourquoi donc le vulgaire ne pourrait-il pas donner un nom à une qualité dont l'œil perçoit à tout moment les effets? Nous avons donc toutes les raisons possibles pour croire que le vulgaire attache le mot de couleur à cette qualité des corps qui excite en nous ce que les philosophes appellent idée de couleur', et quant à l'existence de cette qualité, tous les philosophes qui admettent l'existence des corps la reconnaissent; seulement, ils ont jugé à propos de laisser sans nom cette qualité que le vulgaire appelle couleur, et de transporter ce même nom à Vidée oix, apparence , k la-^

ï6o CHAPltRÏ: Vl.-^8£CtlOlf V,

quelle nous avons vu que le vulgaire n'en donnait pôiâl^ parce que cette idée n'est jamais l'objet de ses réflexions. De là , il est aisé de s'apercevoir que , lorsque quelques philosophes soutiennent que la couleur n'est pas dans les corps, mais dans Tesprit, et que le vulgaire affirme au contraire qtte la couleur n'est pas une idée de l'esprit , mais une qualité des corps, ils. ne diffèrent réellement point quant aux choses, mais seulement dans le sens qu'ils attachent à un mot.

Le vulgaire a un droit incontestable de donner des noms aux choses qui lui sont familières, qu'il voit et qu'il touche à chaque instant; et les philosophes abusent du langage, ce me semble^ quand ils changent le sens de^ mots sans en donner de bonnes raisons.

S'il est bon de penser avec les philosophes, et de parler avec le peuple, il est nécessaire de parler avec le peuple lorsqu'on pense comme lui , et de ne point le cho- . quer inutilement par des paradoxes philosophiques , qui , traduits en langue vulgaire, n'expriment précisément que le sens commun du genre humain.

Demandez à un homme qui n'est pas philosophe , ce que c'est que la couleur , ou ce qui fait qu'un corps paraît blanc ^ rouge , bleu , etc? il ne saura jamais vous répondre. 11 laisse cette recherche aux philosophes , et il est prêt à embrasser toute soirte d'hypothèses à cet égard , excepté celle qui affirme que la couleur n'est pas dans le corps, mais seulement dans l'esprit.

Rien ne choque plus son imagination que de penser que les objets visibles n'ont point de couleur., et que la couleur est tout entière dans une chose qu'il conçoit être invisible.

Cependant cet étrange paradoxe n'est pas seulement universellement adopté , on le regarde encore comme une

GOKS£qU£NC£S BE CE QUI PRECÀDE. l6ï

des plus belles et des plus nobles découvertes de la philosophie moderne ; Tingënieux Addisson lui-même s'en explique de la manière suivante : « J'ai supposé, dans ce « que je viens de dire , que le lecteur connaissait cette <c grande découverte moderne , aujourdTiui universelle- « ment adoptée par tous ceux qui se livrent à l'étude de la « nature, savoir, que la lumière et les couleurs, telles que* <c l'imagination les conçoit , ne sont que des idées dans ce l'esprit et point du tout des qualités existantes dans la €c matière. C'est une vérité que plusieurs philosophes mo- «c dernes ont démontrée par des preuves incontestables, <c et qui mérite d'être placée p£ rmi les plus belles spécuce lations de la science. Si le lecteur est curieux de voir <c cette vérité approfondie, il n a qu'à lire le huitième cha- « pitre du second livre de Y Essai de Locke sur l'entende-» ce ment humain ^. » \ ^ ■

Locke et Addisson sont des auteurs qui ont tant de droits à la reconnaissance du genre humain qu'on est fâché de n'être pas de leur avis^ et qu'on voudrait de bon cœur reconnaître à la découverte qu'ils yantent tout le mérite qu'ils lui supposent. Et certes, ce serait se refuser à la vérité que de ne pas avouer, qu'à Tégard des qualités secondaires des corps Locke et d'autres philosophes modernes ont le mérite d'avoir distingué plus clairement et plus intelligiblement qu'on ne l'avait fait avant eux la sensation qui est dans l'esprit de la là qualité ou modification des corps qui la cause. Ils ont fait voir clairement que ces deux choses sont non-seulement distinctes l'une de l'autre, mais encore abolument dissemblables; qu'il n'y a nulle similitude ni entre la matière émanée des corps odorants et la sensation d'odeur

* Spectateur, n"" 4 1 3.

Page 1