‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 23 sur 67 · II. lï · texte numérisé non relu

II. lï

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qu'elle excilê, ui entre les vibrations du corps sonore et la sensation du son ; et qu'il ne peut point y en avoir davantage entre le sentiment de la chaleur et l'état du corps chaud qui le produit, entre l'effet que le corps coloré produit dans l'œil et la texture de sa surface qui cause cet effet.

Ce n'est pas, nous le répétons, un petit mérite d'avoir su distinguer ces deux choses avec précision et clarté ; car, bien qu'elles soient d'une nature différente, elles sont cependant si étroitement associées qu'elles semblent ne former qu'un seul phénomène dans l'imagination, phénomène à deux £sices, et dont la nature amphibie ne parait appartenir proprement ni au corps ni à l'esprit. Tant qu'on n'avait pas distingué avec exactitude les éléments intégi^ants de ce composé , il était impossible d'assigner à chacun des deux principes la part qu'il -avait le droit de revendiquer dans le phénomène total.

Nous ne trouvons pas qu'aucun des philosophes anciens ait nettement aperçu cette distinction. Les sectateurs de Démocrite ot d'Épicure soutenaient que la chaleur, le son et les couleurs n'ont point d'existence hors de l'esprit, quoique nos sens nous fassent l'illusion de les réaliser dans les corps. Les Péripatéticiens prétendaient au contraire que ces formes existent réellement dans les corps, et que leurs images sont introduites dans l'esprit par les sens.

L'un de ces systèmes déclare que les sens sont naturellement trompeurs ; l'autre que les qualités de la matière 'ressemblent aux sensations de l'esprit. Il n'était plus possible de trouver un troisième système, sans faire la distinction qui nous occupé; distinction qui en nous sauvant des erreurs différentes des deux anciens systèmes , nous délivre de la pénible nécessité d'admettre, ou que nos sen-

CONSIÈQUENCES DE CE QUI PRÉCÈDE. l63

sations ressemblent aux qualités de la matière , ou que Dieu nous a donné une faculté pour nous tromper et une autre pour découvrir la supercherie.

Nous nous faisons donc un devoir de rendre justice à la doctrine de Locke et des philosophes modernes en ce qui regarde la couleur et les autres qualités secondaires des corps ; nous leur sommes redevables d'une vérité importante , et nous leur en rapportons toute, la gloire; mais en même temps nous les supplionsf de ne pas trouver mauvais que nous censurions le langage dont ils se sont servis pour l'exprimer, .Après avoir constaté la distinction qui existe entre l'apparence visible de la couleur, et la modification du corps coloré qui en vertu des lois de la nature causé cette apparence, la question était de savoir s'il fallait donner le nom de couleur à la cause ou à l'effet. En le donnant à l'effet, ils ont mis la philosophie dans une contradiction apparente avec le bon sens , et l'ont exposée à un ridicule ' qu'ils pouvaient lui, épargner; au lieu qu'en le laissant à la cause, ils auraient reconnu avec le vulgaire que la couleur est une qualité des corps, et en même temps qu'il nV a ni couleur, ni rien qui lui ressemble, dans notre esprit. Alors leur langage, eût été comme leur doctrine, parfaitement conforme à la manière dépenser du genre humain, et la vraie philoso^ phie en parfaite harmonie avec le sens commun. Comme Locke était l'ami du sens commun, il y a lieu de présumer que dans cette circonstance, ainsi que dans plusieurs autres, il s'est laissé séduire par quelque hypothèse reçue; nous allons voir dans la section suivante , que cette conjecture n'est pas sans fondennent.

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SECTION VI

* QU'aUCUHK de nos sensations ne REÇSBMBLE ▲ AUCUNS BE& QUA-

UTis DES oomps.

La seconde conséquence de ce que nous avons dit dans l'avant-dernière section , ojest que la couleur, bien qu elle soit réellement une qualité, n'est cependant point représentée à l'esprit par une idée ou sensation qui lui ressemble, mais lui est suggérée, au contraire, par une idée qui n'a pas avec elle la moindre similitude. Cette conr séquence n'est pas seulement applicable à la couleur , elle l'est à toutes les qualités de la matière que nous avons examinées.

Il est à remarquer que, dans l'analyse que nous avons donnée jusqu'ici des opérations des cinq sens et des qualités des coips que ces sens nous font connaître, nous n'avons rencontré aucun exemple ni d'une sensation qui ressemblât à une qualité de la matière, ni d'une qualité de la matière dont l'image ou la ressemblance fût introduite dans l'esprit par le moyen des sens.

Il n'est point de phénomène dans la nature plus impos* sible à expliquer que la relation qui existe entre l'esprit et le monde matériel ; il n'en est point non plus qui ait excité davantage la curiosité et le» interprétations des philosophes. Tous conviennent que cette commuuication se fait par le moyen des sens; le vulgaire s'en tient là; mais les philosophes ne peuvent se contenter du fait tout seul; il leur faut une hypothèse , un système, qui explique .

SI UES SEirSATlONS RESSEMBLENT AUt QUALITÉS. l65

de quelle manière les sens nous font connaître les objets extérieurs. Tous les ejfforts de l'invention humaine sem* bien t n'avoir encore produit qu'une théorie à ce sujet, et cette théorie faute de concurrence a été universellement admise; elle consiste à supposer que l'esprit réfléchit comme un miroir les images des objets extérieurs que les sens lui apportent ; ce qui réduit les sens à la seule fonction d'introduire en lui ces images.

Que nous donnioi^s à ces images des objets extérieure le nom de formes ou d^ espèces sensibles avec les Péripatéticiens, ou celui à' idées de sensation avec Locke; que nous distinguions , avec les philosophes modernes , les sensations proprement dites qui sont immédiatement introduites par les sens, des idées de sensation qui ne sont que des copies affaiblies des sensations , re« tenues dans la mémoii^ et dans l'imagination , ce ne sont là que des différences de mots ; l'hypothèse que nous avoné signalée n'en est pas moins commune à totis ces systèmes.

La conséquence nécessaire et avouée de cette hypothèse, c'est que nous ne pouvons concevoir aucune réalité ni aucune qualité matérielle , ni en faire l'objet de notre pensée, à moins que l'image ou la représentation n'en soit introduite dans l'esprit par les sens. Nous examinerons plus particulièrement dans la suite cette hypothèse ; pour le moment, nous nous bornerons à observer que si elle était vraie, il* s'ensuivrait d'une part qu'à chaque qualité ou attribut de la matière que nous connaissons ou que nous pouvons concevoir , doit nécessairement correspondre une sensation qui en soit l'image et la ressemblance; et d'autre part que les sensations qui n'ont point de ressemblance à la matière ni à aucune de ses qualités , ne doivent noiis donner aucune conception , ni

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du monde matériel , ni d'aucune réalité qui lui appar^ tienne. Car ce sont là des corollaires inévitables de Thypothèse dont il s'agit.

Or, nous avons considéré, dans ce chapitre et dans les précédents, l'étendue^ la figure, la soliaité, le mouvement, la dureté, la rudesse, la couleur, le chaud, le froid, les sons, les saveurs et les odeurs; nous avons tâché de montrer que notre constitution naturelle nous porte à concevoir toutes ces choses' comme des qualités de la matière , et que le genre humain tout entier les a toujours considérées comme telles; nous avons également examiné avec beaucoup d'attenlion toutes les différentes sensations que nous recevons par le moyen des cinq sens ; et dans cet examen nous n'avons jamais pu trouver, parmi toutes ces sensations, une seule image ni de la ii^s^tière ni d'aucune de ses qualités. D'où viennent donc ces prétendues images de U matière çt de leurs qualités , que l'on dit exister dans l'esprit ? Que les philosophes résolvent cette question ; quant à moi tout ce qUe je puis dire, c'est qu'elles ne nous viennent point par les sens. Je suis assuré qu'à force d'attention et de soins, je puis parvenir à connaître mes sensations, et me mettre en état de décider avec certitude à quoi elles ressemblent et à quoi elles ne ressemblent pas; jç les ai examinées l'une après l'autre avec tout le sain possible; je les ai comparées avec la matière et ses qualités; et je n'en ai pas trouvé unç qui eût le moindre trait de ressemblance ni avec la matière, ni avec aucune de ses quaUtés.

Une vérité aussi évidente que celle qui affirme que nos sensations ne sont point des images de la matière ni d'aucune de ses qualités , ne doit point fléchir devant l'hypothèse dont nous avons parlé , quelque ancienne et < quelque universelle que puisse être cette hypothèse.

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