‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 31 sur 67 · GÉOMÉTRIE DES VISIBLES. I · texte numérisé non relu

GÉOMÉTRIE DES VISIBLES. I

système d'i^rithmétique. Il importe peu de savoir dans quel ordre il ferait ces différentes découvertes et combien de tanps et de travail elles lui coûteraient; mais il serait curieux de déterminer la mesure des connaissances qu'il pourrait acquérir par la puissance du raisonnement sans autres matériaux sensibles que ceux que la vue peut fournir.

Comme il est beaucoup plus di£Scile de donner son attention à des possibilités qu'à des faits , alors même que ceux-ci sont peu avérés et revêtus d'une faible autorité, j'espère qu'on me permettra de donner ici un extrait des «voyages dé Jean Rodolphe Anépigraphus, frère de la Rosecroix, philosophe profond^ qui par une étude approfondie des sciences occultes, vint à bout d'acquérir l'art de se trans-' porter lui-même dans les différentes régions sublunaires et de converser avec des intelligences de divers ordres. Dans le cours de ses aventures, il fit connaissance avec une espèce d'êtres exactement semblables à ceux que nous avons imaginés.

G)mment ces êtres se communiquent-ils mutuellemenl leurs pensées? Par quel moyen comprit-il leur langage > et parvint-il à se faire initier aux mystères de leur philosophie? c'est ce dont l'auteur n'a pas jugé à propos de nous instruire, non plus que de beaucoup d'autres particularités qui , en satisfaisant la curiosité du lecteur, auraient ajouté beaucoup de vraisemblance à des récits aussi merveilleux. Peut-être ce savant homme a-t-il voulu réserver à ses disciples la connaissance exclusive de ces secrets; quoi qu'il en soit, voici ce qu'il rapporte de la philosophie de ces êtres singuliers.

« Les Idoméniens, dit-il , sont pour la plupart très-in- « génieux , et extrêmement adonnés à la contemplation. «Ils ont des systèmes suivis d'arithmétique, de géomé-

198 CHAPITRE VI.— .SECTlOn IX.

(( trie , de métaphysique et de physique. Ces deux derniè* ic res sciences ont produit parmi eux des controverses oîi <c l'on a fait voir beaucoup de subtilité, et qui ont donné « naissance à différentes sectes. Quant à l'arithmétique et '«à la géométrie, ce sont des sciences à peu près aussi « uniformes chez eux qu'elles le sont parmi les hommes. ç( Leurs principes touchant les nombres et l'arithniétique, « si l'on en excepte le système de notation,* ne difïerent fc en rien des nôtres ; mais leur géométrie est tout autre, j» Comme cette géométrie des Idoméniens est en tout point conforme à la géométrie des visibles dont nous avons donné les bases, nous nous dispenserons de rap^ porter ce qu'en dit l'auteur. Il continue de la sorte :

cfLa couleur, l'étendue et la figure sont regardées « comme les propriétés essentielles de la matière. Une ce secte fort considérable soutient même que la couleur « constitue à elle seule l'essence des corps. S'il n'y avait (c point de couleur, dit celte secte, il n'y aurait ni pc?r- « ception ni sensation. La couleur est tout ce que nous « percevons qui soit vraiment particulier à la matière , « puisque l'étendue et la figure sont des attributs com- « muns à la matière et à l'espace. En supposant qu'un. « corps pût être annihilé, la couleur serait k seule chose « qu'il fût véritablement possible d'aûéantir ; car la place « qu'occupe ce corps, et conséquemment la figure et Tête tendue de cette place doivent rester; et il est impossi- « ble d'imaginer qu'elles ne soient plus. Ces philosophes . « soutiennent que l'espace est le heu de tous les corps; « qu'il est immuable et indestructible, sans figure, ho- <c mogène dans tous ses points^ incapable d'être augmenté « ou diminué , susceptible pourtant d'être mesuré , parce «que chacune de ses parties a un rapport fini avec le « tout. Leur senriment est donc , que l'étendue entière de

GEOMÉTAIE DES VISIBLES. I99

« Tespace est la mesure naturelle et commune de tout ob- , ce jet qui a de la longueur et de la largeur; et que la « grandeur de chaque corps et de chaque figure est expri- « mée par une fraction dont ce corps ou cette figure <c est le numérateur et Tunivers le dénominateur. De « même , la mesure commune et naturelle, de la lona gueur, est une ligne droite infinie, qui, conune nous « lavons vu., revient sur elle-même et n'a point d'extré- « mités, mais qui n'en a pas moins .un rapport fini avec « toute ligne possible.

«Quant à leur physique, il est reconnu par les plus « sages d'entre eux qu'elle a été long-temps fort grossiète, ce et qu'il lui a fallu plusieurs siècles pour soi^tir dç cet ce état. Les philosophes ayant observé qu'un corps ne a pouvait différer d'un autre qu'en longueur , en granit deur et en figure, ils avaient regarde comme un prince cipe incontestable que toutes les qualités particulières ce des corps devaient dériver des. différentes combinaisons ce de ces attributs essentiels. Aussi avaient-ils pensé que ce l'objît et la fin de la physique devait être de montrer ,. « comment les combinaisons différentes de ces trois quac< lités dans les corps produisaient tous les phénomènes ce de la nature, te n'aurais jamais fini, si je voulais rapce porter tous les systèmes que cette idée a engendrés chez ce les Idoméniens, et les interminables disputes qu'elle a « produites ; car leurs philosophes sont comme les nôtres, ce fort habiles à exagérer les défauts des systèmes des aucc très et à pallier ceux des leurs.

ce A la fin quelques esprits libres, hardis, et d'un tour ce plaisant , fatigués de ces disputes éternelles et de la ce peine qu'il en coûtait à étayer ces systèmes chai^celants ce et toujours prêts à tomber en ruine, se plaignii*ent non tf plus des philosophes, mais de la subtilité de la nature,.

îiOO CHAPITRE VI. SSCTiON IX.

c( de ta variété infinie des <:haûgenVèàts qli'éprouvaietit les i< corps dans fcur couleur, leur figure et leur grandeur, « et de la difficulté de rendre compte de toutes ces appa- « rences. Us s*en firent un prétexte pour abandonner (c toute recherche sur les causes des choses , comme Vaine « et infructueuse.

c( Ces beaux esprits trouvaient Une ample matière de « plaisanterie dans les systèmes des philosophes, et ils « s'égayèrent ^r un sujet aussi riche. S'apercevant qu'il ce était plus aisé de détruire que d'édifier , et que chaque c Becte fournissait des armes contre les autres et contre tc elle-même, ils profitèrent sagement dé ces avantages, « et réussirent au-ddà de tonte espérance.

(c C'est ainsi que ta philosophie prêta des armes à la « moquerie et au scepticisme, et cpe tous ces bealix sysic tèmes , qui avaient été Fouvfage de tailt ie siècles et « l'admiration tle tant de savants , devinrent dans nn M momeat la fable et le jouet du peiiple. Car le vulgaire «c saisit avidement cette occasion de triompher d'une « science qui hii était devenue suspeete depuis longce temps, par^ qu*elle ne prodtrisait ^e des querelles et ce des disputes. Ces beaux esprits donc, ayant acquis de la ce réputation et se sentant encouragés par le sUcoès, cruce rent que leur victoire ne serait pas complète et qu'il y ce manquerait quelque chose, s'ils ne venaient pas à bout ce de renverser jusqu'à là possibilité de la connaissance, ce Pour exécuter ce dessein , ils commencèrent à attaquer • l'arithmétique, la gé(Mnétrie et même les notions comte m unes des pauvres Idoméèiens qui n'avaient d^autre ce maître que la nature. Tant il a toujours été difficile aux « grands conquérants, ajoute notre atrteur, de bien conec naître où ils doivent s'arrêter, et de borner leurs conce quêteç !

Gi<mtrîim des visibles^ . aoi

« Cependant la physiqne parut renaître de ses cèdres «à la voix d*un Idoménien, génie profond et sublime , « que ses compatriotes regardaient comme uti être d'une « nature supérieure à la leur. Il observa que les facultés des « Idoméniens étaient certainement ifaites pour la contem- « plation ; et que les ouvrages de la nature étaient un plus. m noble sujet pour exercer leur pénétration, que les vains oc isystèmes ou leis paradoxes oiseujL des savants. Sadiant « eombien il était difficile de trouver les causes des choses « naturelles, il se proposa uniqu^nent d'observei* les phé- « nomènes de la nature , et de trouver par cette observa^ « tion les lois suivant lesquelles ils s'opèrent, sans se «mettre en peine de remonter à la cause de ces lois. Il <c fit lui-même des progrès ccmsidérables dans cette voie « nouvelle ^ et ouvrit une carrière immense à ses succes- <c seurs, qui la fourniren t avec honneur sous le nom modeste <c de phil(^ophes inductifs. Le scepticisme s'est élevé en. « frémissant contre cette nouvelle secte ; il la regarde a avec envie ; il s'imagine qu'elle vient éclipser sa gloire a et qu'elle veut mettre des bornes à son empire; mais il « ne sait trop de quel bois faire flèche pour l'attaquer. Le « vulgaire commence à la révérer , car elle fait tous les <c jours des découvertes utiles.

«Tous les Idoméniens croient fermement que deux <c corps peuvent exister dans le même lieu ; ils ont à cet « égard le témoignage de leurs sens; et ils n'en peuvent pas « plusdouterque de la réalité même de leurs perceptions. Us. « voient souvent deux corps se rencontrer , coïncider dans « le même lieu, et se séparer ensuite sans avoir souffert tf par cette pénétration aucun changement , ni aucune aU « tératiou sensible. Lorsque deux corps se rencontrent c< et qu'ils occupent la même place, communément il n'y ce en a qu^un qui reste visible, l'autre disparaît. Les Ido-

a02 CHAPITRE V|. SECTION IX.

« mqaUas disent que le prembr est vaiaqueur et le so « coHd vaincu. »

Ijes Idoménieus donnent à cette qualité des corps ub nom qui, selon l'auteur de cette relation, n'a point d'équivalent dans les langues des hommes ; ensuite après une gran<Je apologie que j'omets, il demande qu'on lui permette de l'appeler la qualité dominante des corps. Il nous assure « que les spéculations qui ont été faites toute chant cette simple qualité des corps , et les hypothèses <c qu'on a imaginées pour l'expliquer, seraient plus que <c suffisantes pour remplir des milliers de volumes. On n'eu a a pas inventé un moindre nombre pour rendre raison c€ des cliangements de grandeur et de figure que subissent « d'un moment à l'autre la plupart des corps qui se meu- « vent. I^ fondateur de la secte des inducùfs , croyant « qu'il était au-dessus des. facultés des Idoméniens de dé- <c couvrir les causes réelles de ces cliangements^ se résigna « modestement à déterminer par l'observation , selon « quelles lois ils se produisent. Il découvrit en consé- <c quence un grand nombre de formules mathématiques, « concernant les mouvements, les grandeurs, les figures «r et la qualité dominante des corps, que l'expérience a « toujours confirmées depuis. Mais les adversaires de cette ce secte aiment mieux admettre des causes feintes et ima- . « ginaires de ces phénomènes, que de s'en tenir aux lois « réelles qui les gouvernent. Des lois inexplicables sont « un insupportable sujet d'humiliation pour leur orgueil. »

Voilà où finit la relation de Jean Rodolphe Anépigraphus. Cet auteur est-il le même que celui que Borrichius, Fabricius , et d'autres , mettent au nombre des alchimistes grecs dont on n'a- point encore publié les ouvrages? c'est ce que je ne prendrai pas sur moi de décider. L'identité des noms et l'analogie des études peuvent le faire présu-

GEOMETRIE DES VISIBLES. a63

mer, mais ne suffisent cependant pas pour le démontrer. Je ne prétends pas non plus juger de la relation de ce savant voyageur, par les marques extérieures de son authenticité : je m'en rapporte à celles que les critiques appellent des marques intérieures. Il serait même superflu de rechercher si les Idoméniens ont une existence réelle ou seulement idéale , puisque c'est une question que les savants agitent sans résultat sur des choses bien autrement rapprochées de nous. La seule question vérits^bleinent importante est celle de savoir si la relation dont nous venons de donner des extraits, rend un compte juste et fidèle de la géométrie et de la philosophie de ce peuple. Nous avons toutes les facultés qu'ils possèdent , et en outre d'autres qu'ils n'ont pas; nous pouvons donc asseoir quelque jugement sur leur philosophie et leur géométrie, en séparant les perceptions que nous recevons par la vue, d'avec celles que nous acquérons par les autres sens, et en les analysant avec toute la précision dont nous sommei> capables. Or, autant que je puis en juger, après un examen attentif, la géométrie des Idoméniens me paraît devoir être telle qu'Anépigraphus l'a décrite. Quant à leur philosophie, son récit ne porte non plus aucune marque évidente d'imposture. Je ne répondrais pas cependant qu'il ne s'y rencontrât quelque légère inexactitude ; mais l'on doit avoir de l'indulgence pour les libertés que prend un voyageur, ainsi que pour les méprises involontaires qui peuvent lui échapper.

îlo4 CHAPlTftE VI. SECTrON X.

%'«^««^^%/«/^Vl^^/«<««>^^%^^ «/«-'*

SECTION X

Page 1