DU MOUVEMEIIT PARALLÈLE DES TEUX
Après avoir délemniné aussi distinctement que possible en quoi consiste la figure visible des objets, et montré quels sont ses rapports avec les qualités réelles dont elle est le signe, il nous reste à parler de quelques phénomènes des yeux et de la vision, qu'on rapporte ordinairement soit à Thabitude , soit à des causes mécaniques et anatomiques, mais qui se résolvent, selon moi^ dansies facultés originelles et les principes constitutifs de l'esprit humain, et ^e rattachent à ce titre à Tobjet de cette redierche.
Le premier de ces phénomènes que nous examinerons , est le mouvement parallèle des yeux. Lorsqu'un de nos yeux se porte à droite ou à gauche, en haut où en bas, ou directement devant nous, nous sentcms aussitôt que l'autre œil suit la même direction; en sorte qu'ils se meuvent toujours tous les deux à la fois et tous les deux dans le même sens. Nous voybnsf parfaitement, que quand les deux yeux sont ouverts , ils sont toujours tournés du même côté, comme s'ils étaient mus tous les deux par la même force motrice ; et si nous fermons l'un en y appliquant la main pour l'empêcher de s'ouvrir, nous sentons que, tandis que l'œil ouvert joue et fait ses mouvemens , malgré nous l'autre l'imite sous la paupière. Ce qui rend ce phénomène surprenant, c'est qu'il est reconnu par tous les auatomistes que les muscles qui meuvent les deux yeux.
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de itieme que les nerfs qui servent ces muscles, sontab* solument distincts, et n'ont rien qui les unisse. Ne serait-ce pas une chose bien étonnante et dont il serait impossible de rendre raison , que de voir un homme qui de^ puis sa naissance n'aurait jamais remué une main sans que l'autre n'eût fa^t précisément les mêmes mouvemens, en gardant toujours avec elle un parallélisme parfait? Cependant, il ne serait pas plus difficile de trouver la cause physique du mouvement parallèle des deux maips , s'il existait, que celle du mouvement parallèle des deux yeux , puisque les deux cas sont absolument semblables.
L'habitude est la seule cause qu'on ait . assignée à ce phénomène. Dès que nous commençons à regarder les objets, dit-on, l'expérience nous apprend que, pour les voir clairement et -distinctement, il faut que nous y appliquions les deux yeux; ainsi nous acquérons de bonne heure l'habitude de les tourner à la fois du même côté , et nous perdons peu à peu la puissance de faire autrement.
Cette raison paraît insuffisante ; de telles habitudes né se contractent pas tout d'un coup ; il faut du temps pour les acquérir et les fortifier ; et si c'était véritablement l'habitude qui produisît ce mouvement parallèle des yeux, nous verrions les enfans, quelques momens ou quelques jours après leur naissance, tourner leurs yeux de différens côtés, et mouvoir l'un sans mouvoir l'autre, ainsi qu'ils font des jambes et des mains. Je sais que quelques philosophes ont soutenu que les enfans commettaient effectivement par remuer chaque œil séparément ,et dans une direction différente de l'autre , et que , si on ne l'avait pas remarqué, c'était faute de l'avoir observé. Mais c'est en vain que j'ai cherché à vérifier cette assertion par des expérien-
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ces et des observaticms multipliées, je n'ai jamais rien vu de pareil. Pour ne, pas m'en rapporter à moi seul , j'ai consulté des sages-femmes, des mères et des nourrices très expérimentées; toutes m'ont assuré qu'elles n'avaient jamais r^marc[ué ce défaut de parallélisme dans les yeux des enfans , que dans les instans oîi ils étaient agités par des convulsions ou par quelque autre cause extraordinaire.
Il paraît donc très-probable qu'il existe en nous un principe ou un instinct naturel , antérieur à rhabitude,'quî nous porte à mouvoir les deux yeux ensemble et toujours dans le même sens.
Nous ne savons nicon^ment l'esprit agît sur le corps, ni par quelle puissance les muscles sont contractés et relâchés; mais nous voyons que, dans un grand nombre de nos mouvements, soit volontaires, soit involontaires^ cette puissance est si bien ordonnée, que plusieurs muscles qui n'ont entre eux aucune liaison physique , agissent avec un admirable concert , comme si chacun avait appris à jouer le rôle qui lui est assigné , dans le temps le plus précis et dans la mesure la plus exacte. Les plus excellents acteurs qui représentent sur la scène, les meilleurs musiciens qui exécutent dans un concert, et les plus habiles danseurs qui figurent ensemble dans un ballet, n'observent pas plus d'ordre, de régularité, de mesure, et ne contribuent pas mieux , chacun dans leur partie différente , à produire un effet harnionieux , que les muscles ne le font dans plusieurs fonctions animales et dans plusieurs actions volontaires. Cependant nous ne voyons pas que ce jeu harmonique des muscles soit moins précis. et moins régulier dans les enfants et dans ceux qui ignorent même qu'ils ont des muscles, que dans les plus habiles anatomistes et les plus savants physiologistes.
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Quel maître a enseigné à tous les muscles qui servent à la déglutition, à la respiration ,.aux excrétions, et à toutes les autres fonctions naturelles, à remplir leur office avec tant d'ordre et de mesure ? ce n'est assurément pas l'habitude. On ne peut attribuer une si belle harnionie qu'à l'être sage et tout puissant qui a construit le merveilleux mécanisme du corps humain, et déterminé les lois de l'action de l'àme sur les diverses parties du corps , de manière à ce que chacune de ces parties accomplisse les fonctions qui lui sont assignées. Puis donc que nous voyons dans tant de cas différents, un système de muscles indépendants les uns des autres conspirer d'une manière si admirable à l'accomplissement d'une même fonction sans le secours de l'habitude , pourquoi trouverait-on surprenant que , sans le même secours , les muscles des yeux conspirassent à imprimer à ces organes la direction parallèle sans laquelle ils ne pourraient remplir l'office qui leur a été confié?
Nous observons la même harmonie d'action entre les muscles qui élèvent et qui abaissent les paupières, et entre ceux qui modifient continuellenient la conformation de l'œil pour l'accommoder à la distance variable des objets.
Il faut cependant remarquer que si la direction parallèle des yeux paraît dériver d'un instinct naturel, ce parallélisme n'est pas si absolument déterminé, que l'habitude ne puisse le modifier dans une certaine mesure. '
En effet, il ne faut pas prendre ce que nous venons de dire touchant ce mouvement parallèle, d'une manière ti*op absolue ; la nature ne nous contraint point de tenir les axes des yeux dans un parallélisme parfaitement exact et mathématique: bien que ce parallélisme existe toujours à peu près, il n'est jamais complètement exact. Lorsque
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lions regardoQS un objet , les axes des yeux se rencontrent dans cet objet; par conséquent ils font un angle , toujours petit il est vrai , mais pourtant plus ou moins petit suivant que l'objet est plus ou moins éloigné. La nature nous a done sagement laissé la puissance de varier un peu le parallélisme de nos yeux, de manière que nom puissions toujours 1^ diriger vers le même point , soit qu'il soit rapproché , soit qu'il soit éloigné. Or cet art est incontestablement le fruit de l'habitude, et o'est pour cela que nous voyons qu'il faut beaucoup de temps aux enfonts, pour Facquérir ^ k pratiquer d'une manière parfaite.
Cette faculté de varier le parallélisme des yeux est naturellement renfermée dans les limites où il suffit qu'elle s'étende pour remplir les desseins que la nature s'est proposés en nous l'accordant ) mais l'habitude et la contrainte peuvent l'augmenter. C'est pourquoi nous voyous quelques personnes posséder la faculté de tourner leurs yeux dans des directions différentes ù un degré qui n'est pas naturel, comme il y en i^ qui ont pris l'habitude de tenir leurs corps dans des postures forcées ou oontrofaites.
Ceux qui perdent un œil , perdent en même temps la faculté qu'ils tenaient de l'habitude; mais ils gardent celle qu'ils avaient reçue de la nature; c'est-à-dire que, quoique leurs yeux se meuvent et tournent toujours ensemble, cependant, lorsqu'ils les fixent sur un objet, l'œil aveugle ^'écaite souvent un peu de la direction pré^ cistf qu'il devrait avoir. Cette observation peut échapper aux observateurs superfioids ; mais ceux qui sont accoutumés à examiner ces sortes de matières avec plus d'exac» titude , remarquent parfaitement bien cette différence.
PDtiRQÙOI nous VOTONS LES OBJETS DROITS. aO^
SECTION XL
i>t>frliQUoi irous votONS les objets droits, paa bss m aces
EElrVEESÉES.
Un autre phéiioinèii6 qui a'à pas pçû embarrasse les pbilpsic^e^ , p'est que nous voyons les objets droits et dans leur position naturelle , quoique leur image sur la rétine soit renversée.
Le icéièbre Ké{^er découvrit )e premier que les rayons de lumière, qui partent des objets visibles^ viennent ira-^ cer sw la rétine des images distinctes mais renversées de ces objets. Le même pbâlo^phe démontra, par les.prin«> cipes de l'optique , la manière dont se forment ces images : il fit voir que les rayoïis projetés par un point ^eleonque de l'objet, et tombant sur Les différentes parties de la prunelle, sont réfmctsés d$ telle sorte par la cor* qée et le cristallin , qu'ils se réunissent de nouveau sur un seul pofut de la rétine, et teignent ce point de la couleur èoi point de l'objet d'où ils sont partis. Mais, comme les rayons qui partent des ^ifférens points de l'objet se croisent avant de parvenir à la rétine, l'image qu'ils fùrmimt est renversée, c'est-à-dire que la partie supérieune de l'objet se peint sur la partie inférieure ,de la rétine, le côté droit de l'objet sur le coté gaucbe de la rétinç, et ainsi de tous les autres points de l'objet visible. .
Tel est le mécanisme du renvers^aaent des images sur ta rétine. Mais pourquoi voyons-nous les objets droits ,