POXIRQUOI NOUS VOYONS LES OBJETS DROITS
ment renversées. Or , quoique toutes ces choses soient vraies et connues des philosophes, cependant elles sont entièrement ignorées du reste de l'espèce humaine; «t, si quelque chose est impossible, c'est que des hommes, qui ignorent complètement un fait, puissent raisonner sur ce fait et en tirer des conclusions. Puis donc que les objets visibles paraissent droits aux ignorans aussi bien qu'aux • savants et aux mathématiciens , cela ne saurait venir d'une conclusion tirée de prémisses qui ne sont jamais entrées dans la tête des premiers. En beaucoup d'occasions sans doute , soit par l'effet de l'habitude , soit en vertu de principes naturels de notre constitution , nous tirons des conséquences de prémisses qui traversent rapidement l'esprit et sur lesquelles nous n'avons jamais réfléchi ;' mais à coup sûr il est absolument impossible d'en tirer de prémisses qui ne sont jamais entrées dans l'esprit. ' -
Berkeley , rejetant avec raison cette solution , lui en substitue une autre fondée sur les principes de son sys'^ tème, et que le judicieux Smith a adoptée dans son Traité d'Optique. Nous allons là développer et l'examiner.
L'ingénieux prélat part de ce fait que les idées de la vue ne ressemblent en rien à celles du toucher. Si ce fait est vrai, et que les notions que nous avons d'un objet par ces deux sens n'aient véritablement aucune ressemblance entre elles, l'expérience seule peut nous apprendre comment un sens est affecté par ce qui affecte l'autre d'une certaine manière. Ainsi la figure, la position, et même le nombre des objets tangibles, sont des idées du toucher , et, quoiqu'il n'y ait point deï^essemblance entre ces idées du toucher et celles que la vue noUs donne, cependant nous apprenons par l'expérience qu'un triangle affecte la viie de telle manière , et qu'un carré l'af-
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fectc de telle autre. Il arrive de là que nous jugeons que ce qui affecte la vue de la première manière est un triangle , et que ce qui TafFecte de l'autre est un carré. Pareillement ayant trouvé par l'expërience qu'un objet, dans sa position droite, affecte l'œil d'une certaine manière, et que le même objet , dans une position renversée , fait sur l'œil une autre impression , nous apprenons à juger par la manière dont l'œil est affecté^ si l'objet est droit, ou s'il est renversé. En un mot, selon Berkeley, les idées visibles, c'est-à-dire celles qui nous viennent par la vue, sont les signes des idées tactiles , ou de celles que nous recevons par le toucher; et l'esprit passe du signe à la chose signifiée , non par le moyen d'aucune ressemblance qui soit entre elles, ni par aucun principe naturel , mais parce qu'il les a constamment trouvées jointes ensemble dans Texpérience, comme les mots du langage le sont avec les objets qu'ils désignent. Il ^'ensuit , que sii les images sur la rétine eussent été droites , elles n'auraient pas mieux montré l'objet droit, qu'elles ne le montrent tel, étant renversées. Bien plus, si l'idée visible que nous avons actuellement d'un objet renversé , eût été associée dès le commencement à la position droite de cet objet, elle aurait désigné la position droite aussi clairement qu'elle désigne à présent la position renversée; et de même, si l'apparence visible de deux écus eût été liée dès le commencement à l'idée tactile d'un écu^ cette apparence aurait désigné l'unité de l'objet, aussi clairement et aussi naturellement qu'elle indique à présent sa duplicité.
Cette opinion est sans contredit très ingénieuse; et, si elle est vraie , elle n'explique pas seulement le phénomène dont nous nous occupons , elle montre aussi pourquoi nous ne voyons pas double avec les deux yeux. Examinons-là donc avec attention.
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ïl est ëvident qu'on suppose dans cette solution que ce n'est pas primitivement et antérieurement aux habitudes acquises, que nous voyons les^ objets dans une position droite ou renversée, simples ou doubles, de telle ou telle forme; mais que nous apprenons par Texpérience à juger de leur position , de leur figure et de leur nombre tangibles par certains signes visibles.
Il faut avouer sans doute qu'il est extrêmement difficile de distinguer les objets immédiats et naturels de la vue , des conclusions que nous avons contracté l'habitude d'en tirer depuis notre enfance. Berkeley est le premier qui ait essayé de démêler ces deux ordres de faits, et de .tracer avec hardiesse la ligne qui les sépare; et, si dans cette opération il a commis quelques méprises, oh devait naturellement s*y attendre , puisqu'il traitait un sujet neuf et' de la plus grande délicatesse. Cette distinction a jeté de grandes lumières sur la nature de la vision ; et plusieurs phénomènes d'optique , qu'on avait auparavant regardés comme insolubles , ont été dès-lors clairement et parfaitement bien expliqués. Mais lorsqu'un homme de génie a fait une découverte importante en philosophie , il lui arrive presque toujours , et cela paraît même inévitable, de la porter au-delà de ses justes bornes et de l'appliquer à des phénomènes qui ne sont point de son ressort; Te grand Newton lui-même, lorsqu'il eut découvert la loi universelle de la gravitation , et fait voir combien de phénomènes dans la nature en dépendent, ne put s'empêcher de dire qu'il conjecturait que tous les phénomènes du mon^e matériel résultaient des forces attractives et répulsives des particules de la matière. Si je rie nie trompe , l'ingénieux évêque de Cloyue est tombé dans la même erreur ; ayant trouvé que plusieui's phénomènes de la vision s'expliquaient par l'association des
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idées de la vue et du toucher , il a généralisé ce principe , et l'a poussé au-delà de ses limites légitimes.
Afin de vérifier du mieux qu'il nous sera possible la justesse de cette présomption , supposons pour un moment qu'on donnât soudainement la vue à un homme j comm^le docteur Saunder^on, né aveugle, mais qui possédât toutes les connaissances et toute l'habileté dont un homme est capable dans cet état. Otons à cet homme toutes les occasions de lier les idées de la vue avec celles du toucher , jusqu'à ce que les premières lui soient devenues un peu familières; admettons, en un mot, qu'après la première surprise occasionée par des notions si nouvelles pour lui, il ait le temps de les étudier^ de les examiner , et de les comparer dans son esprit avec les notions qu'il avait préalablement acquises par le toucher; et particulièrement qu'il ait le loisir de comparer en lui-même cette étendue visible que ses yeux lui prfrsentent, avec cette autre étendue dont le toucher lui avait auparavant donné la connaissance.
Nous avons tâché de prouver précédemment qu'un aveugle pouvait se former une idée de l'étendue et de la figure visibles des corps , par la relation qu'elles ont avec l'étendue et la figure tactiles. A plus forte raison , lorsque cette étendue et cette figure visibles lui seront présentées à l'œil, sera-t-il en état de les compara avec l'étendue et la figure tactiles , et de percevoir que les premières ont de la longueur et de la largeur comme les secondes , et qu'elles peuvent être terminées comme elles par des lignes droites et courbes. Il percevra donc aussi qu'il peut y avoir des cercles , des triangles et d'autres figures visibles, comme il y en a de tactiles : car, quoila figure visible soit colorée, et que la tangible ne le pas, eljes peuvent cependant avoir la même figure,
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comme deux objets du toucher peuvent avoir la même forme ^ quoique l'un soit froid et l'autre chaud.
Nous avons fait voir ci-dessusque les propriétés des figures visibles diffèrent, de celles dies figures planes qu'elles r^résentent; mais nous avons observé en même temps, que lorsque l'objet est assez petit pour être saisi distinctement d'une seule vue , et qu'il est placé directement devant l'œil , la différence entre la figure visible e| la figure tactile eât trop légère pour être aperçue par les sens. Ainsi les trois angles d'un triangle visible sont plus grands que deux angles droits, au lieu que les trois angles d'un triangle plan sont précisément égaux à deux droits; mais, lorsque le triangle visible est petit, ses trois angles sont si peu éloignés d'être égaux à deux droits , que les sens ne peuvent pas en apercevoir la différence. Pareillement les circonférences des cercles visibles iné-, gaux ne sont pas, comme celle des cercles plans, en raison de leurs diamètres; cependant, dans les cercles visibles très-petits , les circonférences sont à peu de chose près en raison de leurs diamètres; ce qui fait que les diamètres y ont , à peu de chose près aussi , le même rapport . avec les circonférences que dans les cercles plans.
Il suit de là que les figures visibles, qui sont assez petites pour être embrassées aisément et distinctement d'une seule vue, ne ressemblent pas seulement aux figures tactites planes qui ont le même nom, mais qu'elles sont encore les mêmes, absolument parlant^Si donc l'on avait donné la vue au docteur Saunderson, et qu'il eût regardé attentiveitjént les figures du premier livre d'Euclide, il aurait pu, par la seule pensée et sans les toucher, reconnaître que ces figures visibles étaient les mêmes que celles qUi lui avaient été révélées auparavant par le toucher. .
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IjOTSffdon voit oblic|U6meat les figures plàiles ^ leur figure visible diffère davantage de la figure tactile ; et^ lorsqu'elles sont solides, la représentation qui s'en â^it à l'oeil est encore plus imparfaite , parce que Fët^ndue vin sibit n'a cpie àéux éàmtnaionfi et non pa» trois. Cependant ^ coi(nme on ifê pent pas dire que le portrait, d'un^ homme n'a aucune ressemblance avec cet hmnme, ou que la perspective d'un palais ne ressemble point à ce palais ; de même il c'est pas pwsible de dire avec vérité qtfle la figure visible d'ua homme ou d'un palais n'a aueune ressendï^anoe ayec les objets qpe cette figure représente. ^
Berhelej e^ donc parti d'une suj^silion fbnsse, en posant en principe qu'il n'y avait point de ressemblance entre l'éten^e, la figure et la position qui se révèlent à: nos^ yenx; , et celles que nous percevons par le toucher.
Nous devons d>serve^ en outre que le ^stème de ce métaphysicien , touchaiit le monde matériel , doit lui avoir &it envisager là question de f aj^rence droite^ deë ob^ jets soùs un |our bien diéféfent de celui sous lecpek eUe se montre à ceui qui n'ont pas adopté sa doctrine.
Dans sa théorie de Fa vi^ép , il* semble accorder, à ht vérité , qu'il y a un monde matériel extérieur ; mais il croit que ce monde extérieur est purement tangible et point du tout visible; selon hri le mtmde visible y qui est l'objet propre de la vue, n'a point d^existence hors de nous ; il n'en a que dansi notre esprit. Si on admet cette sùpposiboà , ëehii qm affirme voir les objets droits et non pas renversés, affirme qu^il y a dans l'esprit un haut; et un bas , un coté droit et un côté gauche. Or, jf a voue que je ne suis pUâ assez au fait de la topographie de l'esprit, pour être en état d'attacher un sens à Ces ' mots ^ lorsqu'on les lui applique.