CONTINUATION DU MEME SUJET
Il n'est qu'un moyen de répondre d'une manière satisfaisante à la question posée dans la section précédente ^ c'est d'invoquer les lois naturelles de la vision; car c'est par ces lois que les phénomènes de la vision sont né-, cèssairement déterminés. . <
Je réponds donc premièrement, que, par une. loi de la nature , un faisceau de rayons lumineux part de chaque point de l'objet , et que les rayons qui le composent viennent tomber sur l'œil en droite ligne ; secondement, que, par une autre loi naturelle, ces rayons, qui arrivent en ligne directe sur la prunelle, y sont réfractés de telle. sorte,; qu'ils se réunissent de nouveau sur un seul et même point de la rétine; troisièmement enfin^, que les rayons émanés des différentis points de l'objet, se croisant dans le milieu de l'œil, puis allant frapper ensuite un nombre égal de. points de la rétine, dessinent sur celle-ci une image renversée de l'objet.
Voilà ce que nous enseignent les principes de l'optique. L'expérience nous assure de plus qu'il n'y a point de vi-* sion sans images peintes sur la rétine; que telles sont ces images sur la rétine, telle est l'apparence de l'objet, c'est-à-dire que l'objet nous parait avoir la même couleur?
POURQUOI NOUS VOYONS LES OBJETS DROITS. aiQ
et la même figure, et qu'il nous semble brillant ou obscur , vague ou distinct , selon que l'image l'est ellemême.
Il est donc évident que la représentation des objets sur la rétine est une condition na,turelle de la vision ; mais de quelle manière remplit-elle cette fonction? c'est ce que nous ignorons complètement. Les philosophes imaginent que l'impression faite sur la rétine par les rayons lumineux est communiquée au nerf optique; que ce nerf optique la transmet à une certaine partie du cerveau, qu'ils appellent le sensorium ou le siège des sensations ; et que cette impression, transmise au ^e/2Jon£^//2, y est perçue par l'esprit que l'on suppose y résider. Mais nous ne savons en aucune manière quel est le siège de l'ame; et nous sommes si éloignés de percevoir immédiatement ce qui se passe dans le cerveau, que, de toutes les parties du corps humain , il n'y en a point que nous connaissions moins que celle-là. Il est, à la vérité , très-probable que le nerf optique n'est pas un instrument moins nécessaire à la vision que la rétine , et que les images peintes sur la rétine produisent sur lui quelque impression ; mais nous ignorons absolument de quel genre est cette impression.
Il n'y a pas la moindre probabilité qu'il se produise aucune peinture ou aucune image de l'objet , soit sur le nerf optique, soit sur le cerveau. Les images qui se forment sur la rétine y sont dessinées par les rayons lumineux ; et, soit que nous supposions avec quelques auteurs que l'action de ces rayons sur la rétine cause quelque vibration dans les fibres du nerf optique , soit que nous croyions avec d'autres qu'elle mette en mouvement un fluide élastique contenu dans le nerf, ni cette vibration, ni ce mouvement ne peuvent ressembler à l'objet visible
220 cHAPrraE vj. — section xii.
que Tesprit perçoit. Il n^y a poiat de probabilité non plu& que Tesprît perçoive les images de la rétine ; ces images ne sont pas plus 'des objets de perception que le cerveau lui-même ou le nerf optique; il n'est point d'homme qui les ait jamais vues dans son œil , ni même dans celui d'un autre; on ne les observe que dans un œil enlevç de son orbite et convenablement préparé.
n est bien étrange que dans tous les siècles les philo* sophes se soient accordés à croire que les images des objets extérieurs sont transmises au cerveau par l'organe des sens , et qu'elles y sont perçues par l'esprit ; rien n'est moins philosophique que cette idée. Car, d'abord elle n'est ni conforme aux faits, ni fondée sur des observations. De tous les organes des sens , l'œil est le seul , du moins autant qu'il nous est permis d'en juger , qui reçoive une espèce d'image ou de représentation de- son objet; encore cette image ne pénètre point dans le cerveau ; elle reste dans le fond de l'œil , et elle n'est ni perçue , ni sentie par l'esprit. Fût-il prouvé ensuite que ces images pénètrent dans le cerveau , il serait aussi difficile de comprendre comment l'esprit les y perçoit , que d'imaginer comment il perçoit les objets eux-mêmes à une certaine distance. Si quelqu'un peut m'expliquer comment l'esprit perçoit des images dans le cerveau , je mé fois fort de lui expliquer aussi, comment il perçoit les objets à une plus grande distance; car si nous donnons des yeux à l'esprit pour voir ce qui se passe dans le sombre palais où U est supposé faire sa résidence , il ne nous en coûtera guère de donner à ces yeux une portée un peu plus étendue; et alors, nous n'aurions plus besoin de cette fiction si peu philosophique des images dans lé cerveau. En un mot, la mai[iière dont l'esprit perçoit , et le mécanisme de cette opération, échappent absolument à notre intelligence.