‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 39 sur 67 · POURQUOI NOUS VOYONS LES OBJETS DROITS · texte numérisé non relu

POURQUOI NOUS VOYONS LES OBJETS DROITS

TÎçion. Poui^uoi? Nous n'en connaissons (ju'une seule raison , c'est que la sagesse de la nature a destiné la rétine à cet usage. Les vibrations de l'air frappent l'œil ^ fc palais et le nerf olfactif avec la même force que le tympan de l'oreille; cependant l'impression qu'elles fonttUr ce dernier organe produit la sensation du ,sod , tandis qu'elles n'ont aucun effet sur les antres organes. Grttc observation peut s'appliquer à tous les sens ; chacun a s«s Jiois particulières , en vertu desquelles les imposssipns faites sur l'organe de ce sens produisent des sensation* ou des perceptions dans l'esprit, qui ne résultent point des mêmes impressions sur les* ofganes des autres âens.*

II. On peut observer que les lois de la perception va-^ rient selon qu'elle s'opère par des sens* diflGérents, et qu'elles varient, non-seulement quant à la natHre des qua- *lités perçues par chaque sens, mais quant aux notions qu'ils nous donnent de la distance et de la situation de leur objet. Tous s'accordent en un point : c'est de nous faire concevoir l'objet comme une chose extérieure, qui a une existence réelle et indépendante de notre constitution; mais l'un représente à l'esprit la distance^ Ia.£|[i|re et la situation de son objet; l'autre ne repr^çentë que la figure 'et là situation, sans la distance; l'autre ne représente ni la figure, ni la situation, ni la distance. Nous ferrions des efforts superflus pour découvrir, la raison de ces variétés de perception dans les principes de l'anatomie ou de» sciences naturelles; en dernière analyse ^ il faut toujours en revenir à la volonté du Créat€mr, qui a fixé des bornes à la puissance de nos facultés perceptives , et adapté chaque orgape, et les lois par lesquelles il opère , aux desseins que sa providence avait sur nions. Lorsque nous entendons un son que nous n'avons pas II. i5

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coutume d'entendre , 'bien que la sensation n'existe que dan» notre esprit , nous savons qu'il existe au^dehors une camuse qui la produit ; mais cette sensation ne nous apprend pas si le corps sonore est près de nous ou s'il est dans l'éloignement^ s'il est à gauche ou sll est à droite; et c'est pourquoi nous regardons autour de nous pour le découvrir. . '

Si quelque phénomène nouveau brille dans le ciel , nous voyons parfaitement bien sa couleur, sa position, «a grandeur et sa figure apparentes; mais nous ne voyons point sa distance. Peut-être est-il dans l'atnalosphère, peut-être dans la région des planètes , peut-être dans la sphère des étoiles fixes ; car c'est une chose que l'eeil ne peut déterminer.

Le témoignage du toucher ne $'étend qu'aux objets qui sont contigns à l'organe ^ mais relativement à ce» objets il est plus précis et plus déterminé que celui des autres sien». Lorsque nous sentons un corps avec la main , nous connaissons sa figure , sa distance, sa position, s'il est dur ofti mou , p(di ou raboteux, froid ou chaud.

Les sensations du toucher , de la vue et de l'ottie , sont toutes dans l'esprit, et ne peuvent avoir d'existence <^'aU moment même où elles sont perçues. Comment nous suggèrent-elles constamment et invariableQient, et la notion et la croyance d'objets extérieurs qui existent soit qu'ils soient perçus, soit qu'ils ne le soient pas? le philosophe n'en peut donner d'autre raison que la constitution de notre nature. Comment savons-^nous que l'objet du tou^ cher est m bout des doigts , et nulle part ailleurs; que l'objet de la vue est dans telle direction par rapport à Fœil 6t non pas dans telle autre , quoiqu'il puisse être à une distance quelconque ; et que l'objet de l'ouïe peut être à quelque distance et dans quelque direction, que ce

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soit? ce tiesi ni par la coutume, ni par le raisonnement, ni par une comparaison d'idées , rtiais par la constitution de iiotre être. Pourquoi percevons-nous les objets visibles dans la direction des lignes droites perpendiculaires à la partie de la rétine sur laquelle tomoent les rayons, tandis que nous ne percevons point les objets de Touïe dans la direction des lignes perpendiculaires à la membrane du tympan sur laquelle les vibrations de Tair agissent? il faut dire encore que c'est en vertu des lois de nôtre nature. Comment connaissons-nous que certaines pâlies de àotre corps sont le siège de certaines douleurs? if faut toujours répondre que ce n'est ni par l'expérience, iii par le raisonnement , mais par la constitution de notre être. La sensation de la douleur est incontestablement dans l'esprif, et on ne peut pas dire qu'elle ait de sa na* tùrè aucune relation avec là partie affiectée. C'est cionc en vérlù dé notre constitution àué cette sensation nous donne là perception de ta pa,rtie de notre corps c(ont ïe déran* gément la cause. S'il en était autrement, un homme, qui n'aurait jamais senti les atteintes de la gdutte ou la douleur du mal de dents, pourrait croire que le mal de cients est aux pieds et la goi^tte dans les gelicives.

Chaque sens a donc ses lois et ses limites particulières, en vertu de ta constitution de notre nature; et l'une des lois de la vue, c'est que nous voyons toujours Vohjet dans la direction de ta ligne droite qui passe de son image sur la rétine au centre de Vœil.

lit. Quelques lecteurs imagineront peut-être qu'il serait

!)liis aisé de concevoir une loi de la nature, en vertu de aquelle nous verrions toujours les objets dans le lieu où ils sont et dans leur vraie position , puisque cette loi répondrait également aux desseins de la Providence, et

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qu'on n'aurait pas besoin de recourir aux images sur la rétine, ni au centre optique de l'œil.

Je réponds que ce qui- est contraire aux faits ne peut jamais être une loi de la nature. Les lois de la nature sont les faits les plus généraux que nous puissions découvrit* dans ses opérations. Il en est de ces faits comme de tous les faita^ on ne les détermine point par des conjectures; on les déduit de l'observation ; et, comme tous les autres faits généraux, on ne doit point les tirer légèrement d'un petit nombre de cas particuliers, mais s'élever jusqu'à eux par des inductions patientes, larges et circonspectes. Que nous voyions toujours les objets dans leur vraie place et dansieur position réelle, ce n'est point un fait, et par conséquent ce n'est point non plus une loi de la nature. Dans un miroir plan , je me vois moi-même , et je vois les objets qui m'entourent dans des lieux bien différents de ceux que nous occupons; et il en est de même, toutes les fois que les rayons, partant de l'objet , sont ou réfléchis ou réfractés avant de parvenir à l'œil. Tous ceux qui ont quelque connaissance de l'optique, savent que dans. des cas semblables l'objet est aperçu dans la direction d'une ligne passant du centre de Tœil au point où les rayons ont été réfléchis ou réfractés, et que c'est de la que procède toute la puissance du télescope et du microscope.

Dirons-nous, en second lieu, que c'est une loi de la nature que l'objet soit vu , ou dans la direction que suivent les rayons de lumière lorsqu'ils tombent sur l'œil , ou dans k direction contraire? Non certainement, car cela n'est point vrai , et par conséquent ne peut être une loi de la nature. En effet , les rayons lancés par un seul point de l'objet frappent toutes les parties de la prunelle : ils doivent donc avoir des directions différentes ; et ce-

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pendant nous ne voyons l'objet que dans une seule de ces directions , dans celle des rayons qui aboutissent au centre de Toeil. Et cela reste vrai, aloi's même que les rayons, qui devaient passer par le centre de l'œil , se trouvent interceptés, et que l'objet n'est vu que par ceux qui passent à une certaine distance du centre.

Ob pourrait s'imaginer enfin que , si nous ne voyons les objets ni dans leur vraie position, ni dans la direction précise que suivent les rayons lorsqu'ils tombent sur la cornée , au moins nous les voyons dans la direction que suivent les rayons lorsqu'ils tombent sur la rétine, après avoir subi toutes leurs réfractions dans l'œil , c'est-à-dire dans la direction qu'ils ont en passant du cristallin sur U rétine*. Mais ce fait n'est pas plus vrai que les précédens, et conséquemment n'est pas plus qu'eux une loi de notre constitution. Pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à concevoir tous les rayons qui passent du cristallin sur un point de la rétine, comftie formant un petit cône dont la base s'appuie sur le revers du cristallin et le sommet sur ce point de la rétine. Il est évidwt que les rayons, qui forment l'image sur ce point, ont différentes directions, même après avoir traversé le cristallin ; cependant l'objet n'est aperçu que dans une seule de ces directions, c'està-dire dans celle qu'ont les rayons qui viennent du tîentre de l'œil. Et ceci ne doit point s'attribuer à quelque vertu particulière, ou de ces rayons, ou du centre par lequel ils passent; car ces rayoHs peuvent être interceptés. Or, lorsqu'ils le sont , l'image est formée sur le même point de la rétine qu'auparavant, par des rayons qui ne viennent point du centre, et qui n'ont point la même direction que ceux qui en viennent ; et cependant alors encore l'objet est aperçu dans la même direction, quoiqu'il n'y ait plus de rayons qui frappent la rétine dans cette direction^

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Que résulte-t-il de ces obéeryations ? Il en résulte ^ue si iious voyons un objet dans la direction où nous I^ Toyons, cela ne vient point d'une loi de la pâture c^ui nou^ déterminerait à le voir dans la direction qu'ont les rayons^ soit avant 9 soit après leur réfraction dans l'œil , mais d'une loi de notre constitution <jui pou$ détermrne à le voir dans la direction de la ligne droite oui passe de l'image de J'objet tracée sur la rétine au ceptre de l'œil.

Les faits sur le^uels j'établis cette assertion sont tirés de (Quelques expériences fort curieuses de Scheiner, rapportées dapsson OptigueJbnd(2mentale, citées ps^r le docteur Porterfield , et cpnfirrajBes par ses observations. J'ai répété moi-même quelques-une^ de ces ei^périences^ et îp les ai trouvées parfaitement exacte^. Çoipme il f st trèsaisé de les faire , et qu'elle^ éclaircissept et confirment ^ loi naturelle dont il est question , je vais Iqs exposer avec le plus de précision et de clarté qu'il me ^ra possible.

Première expéhiencé.

Prenez un très-petit objet Qomii^e la t/ete d'une çpj^sle \ faites q[u'il soit bien éc)airé ^ et placez-le à une) qistancç telle dq votre œil , qu'il sç trouve dan$ les limites de 1^ vision distincte. Pour les jeunes eens qui n'ont ppiQjt la vue basse ^ on peut le mettre ^ la distance de ^ix-huit pouces. Que l'çeil sqit immobile, et qu'il regaf^ jflistincteipent l'objet. ^

IjTous savons , d'après les principes de l'pptiqijje , q^iç , |es rayons , venant d'un meipe point 4e l'objet^ soit qu iif passent à travers le cei^tre <î^ l'peîl , pu par tout ai^lre ppii^t djB la surface (^ lapriinelle, yoi^t se réutf|^ syf un çeijî point de la rjétine. Nouç cuvons encore qije ces rayon? ont différentes directions^ soit avaptâç tpmbejr 3ur l'oçil, soit après qu'ils ont traversé le cristallin.

POURQUOI ffOUS voyons LES OBJETS DBOITS. a3l

Cela pose, nous pouvoi» voir t'objet par une portion de ses rayons seulenient , en le regardant à travers une cetrià que Ton'aura piquée avec la pointe d'une aiguille. £n promenant ce petit trou sur les différentes parties de la prunelle, nous pourrons le voir d'abord par les rayons qui passent au-dessus du centi*e de Tceil , ensuite par les rajon^ qut passent par ce centre , puis par ceux qui passent au-*dessous,et ei ou à la droite du cei s^uccessivement par d par des rayons tpn i mot, par des rayons et qui ont dilféreates autres , soit dans le n

soit dans Tinsta^t Qu'ils s'impriment sur la rétine, mais tcMijours par dés ray<ms qui tombent sur le même point de la réiine. Or, que trouvons-nous dans ces différents cft»? que nous voyons toujours l'objet dans la même direction , soit quHl soit aperçu par l'ensemble de tous les pajjpoos réunis, ou seulement par une portion quelconque de eea rayons.

Seconde expérience.

PkiQez maintenant l'objet sur la limite même de la vision dtsiiftete, c'esl-'à-dire à quatre ou cinq pouces de dis^ tance pour ceux q«ii n'ont pas la ^ue courte.

Kou& savons que danscecaslearayonsqui viennent d'un même point de l'objet ne se rencontrent pas dans un seul point de la rétine, mais qu'ils font tout autour une petite tache d'une forme circulaire. Les rayons qui passent par le cQutre de l'œil occupent le centre de ce cercle ; les rayons qui passent au-dessus du centre en occupent la partie i^écieure, et ain3i des auiires. Nous savons aussi que

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l'objet est vu alors confusément, puisque chaque pdnt est aperçu , aou pas dans une seule et même direction « mais dans plusieurs directions différentes. Pour remédier à cette confusion , nous regardons l'objet au travers du petit trou de la carte, et, à mesure que nous faisons voyager le trou sur les différentes parties de ia prunelle, nous observons que l'objet ne reste pas à la même place, mais semble se mouvoir dans une direction contraire.

Ce qui mérite ici d'être observé, c'est que, lorsque nous portons la carte vers la partie supérieure de la prunelle ^ l'image de l'objet est en mâme temps portée vers le haut dek rétine, et coudant l'objet paraît descendre dp ma* nière à se maintenir toujours sur la ligne droite qui passe de l'image de l'objet par le centre de l'œil. Il faut observer de plus que les rayons qui tracent l'iàiage de L'objet sur les parties supérieures et inférieures de k rétine, ne se croisent point comme dans la vision ordinaire ; et' cepen^ dant encore, plus l'image de l'objet est élevée au4eâisus du centre de la rétine, plus l'objet paraît baisser ; et , plus elle est au-dessous de ce -même point central de k rétine , plus l'objet paraît s'élever ; en sorte qu'il arrive k même chose que si les rayons se croisaient. Ce phénomène démontre, pour le dire en passant, que si nous voyons les objets dans une position Contraire à ceAfe de leurs images tracées sur la rétine, cela ne vient point de ce que les rayons se croisent dans le centre de Fœil, ainsi que Kepler et Descartes l'avaient conçu et enseigné.

Troisième expérience.

£n supposant toutes choses comme dans la dernière expérience, faites trois trous dans la carte, fàites-les sur une ligne horizontale , mais faites-les si près les uns des autres que les rayons ' venant de l'objet à travers ces

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