DU TRAITE DE LA KATURE HUMAINE
ses, et contribue' également à mon bonheur et à ma puissance» Mais lorsque je rentre en moi-même , et que je m'attache à considérer mon esprit, cet esprit qui me rend capable de comprendre les merveilles de la création et d'en jouir, si je le trouve ou si je le crois tel que le représente l'auteur du Traité de la ISaiure humaine j alors je sens que j'étais dans, des châteaux enchantés qui n'avaient rien de réel , et que j'ai été trompé par des spectres et de vaines apparitions ; je rougis intérieurement d'avoir été ainsi la dupe de moi-même; je suis honteux de ma constitution et de l'illusion qu'elle m'a faite; je ne puis m'empêcher de plaindre ma triste et cruelle destinée. N'était-ce donc que pour te jouer de lui, ô nature, que tu formas l'homme? Pourquoi en avoir imposé si cruellement à une innocente créature; ou, du moins , pourquoi lui oter son bandeau , et lui laisser voir jusqu'à quel point tu l'as trompée ? Si cette philosophie est celle de la nature humaine , n'entre point , ô mon ame, dans ses secrets. C'est sûrement le fruit de l'arbre défendu ; je n'en aurai pas plus tôt goûté, que je me verrai nu , dépouillé de tout, peut-être même privé de moi-même. Il ne restera de mon être et de l'univers qui l'enveloppe que quelques idées fugitives, semblables aux atomes d'Epicure , et flottant comme eux dans un vide immense.
34 CHAPITRE î. — SUCnOH Vfi.
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SECTION Vil.
LE SYSTÂME DK TOUS CKS PHILOSOPHES EST LE MÂME, ET CONDUIT AU SCEPTICISME.
Est-il donc de la destinée de ces profondes et savantes recherches sur les premiers principes de la nature humaine, de plonger l'homme dans l'abime du scepticisme? Nous n'en pouvons guère douter à en juger par ce qui est arrivé. Descartes n'eut pas plus tôt commencé à éventer cette mine , que le scepticisme fut prêt à en sortir ; et il manqua lui-même d'en être la première victime. Il fit ce qu'il put pour la refermer : il était trop tard. Mallebranche et Locke qui creusèrent beaucoup plus avant que Descartes , trouvèrent aussi plus de difficultés à contenir l'ennemi et à l'empêcher d'envahir le domaine de la science: malgré leurs efforts* laborieux il gagna du terrain. Alors Berkeley qui conduisit l'ouvrage plus loin que les autres, désespérant de mettre le tout en sûreté, s'avisa d'un expédient; il livra le monde matériel au scepticisme^ croyant pouvoir le lui abandonner impunément, et même avec avantage; car il espérait, au moyen d'un retranche- . ment qu'il croyait inexpugnable, mettre à couvert le monde des esprits. Mais, hélas ! le Traité de la Nature humaine^ a sapé, d'un soufHe, les fondations de ce retranchement, et l'abîme a tout englouti. .
Ces faits qu'on ne peut révoquer en doute, donnent effectivement lieu de craindre que le système de Descartes sur l'entendement humain , système qu'on me
IDEWriTi DE TOUS CES SYSTÈMES. 35
permettra d'appeler idéal j et qui depuis que quelques au* teOrs l'ont rendu moins imparfait est aujourd'hui universellement reçu, ne recèle dans ses principes quelque vice essentiel, et comlkie un levain de scepticisme qui aurait fermenté depuis et se serait développé à mesure que le système lui-même aurait été poussé et perfectionné. C'est pourquoi nous devons descendre jusqu'aux fondements de l'édifice et en examiner les matériaux y avant d'entreprendre d'élever sur cette base un monument so-^ lide et durable.
SECTION VIII
NOUS NE DEVONS PilS OiSEST^mia d'uV KEILLEtm STStAkE.
Parce que Descartes et sies successeurs sont tombés dans l'erreur, devons -nous perdre toute espérance d'avoir un meilleur système? cette pusillanimité serait injurieuse à l'homme et à la vérité. Les (^couvertes utUes sont quelquefois l'œuvre d'un génie supérieur; mais elles sont plus souvent encore celle du temps et du hasard. Un voyageur , quoique rempli de jugement, peut se tromper de chemin^, et s'engager par mégarde dans des routes sans issue : le chemin le plus beau du monde sera devant lui; il le prendra sans se douter qu'il ne conduit pas au but, ^, trompés par l'exemple, d'autres voyageurs s'égareront à sa suite. Mais lorsque après avoir long-temps marché on arrive enfin à des endroits inaccessibles , il ne faut pas beaucoup de jugement pour s'apercevoir qu'on s'est trompé, ni peut-être même pour reconnaître la cause de sa méprise.
11 est vi:ai que Tétat déplorable de cette partie de la philosophie a produit un découragemeut et ua dégoût profond pour toute entreprise de cette nature; mais c'est un effet auquel on devait s'attendre, et auquel lé temps seul et des efforts, plus heureux peuvent remédier. Les gens de bon sens qui bannissent tout ce qui sent4e scepticisme des affaires de la vie, traitent avec peu de ménagement tout ce qui a été dit et tout ce qu'on peu^t dire sur ce sujet : (c C'est de la métaphysique, disent-ils; qui « peut s'en soucier? Abandonnons les sophistes à eux- « mêmes, et laissons ces araignées scholastiques s'embara rasser dans leur toile légère. Nous sommes résolus de a croire fermement à notre existence et à celle de tous les (c êtres qui nous environnent; nous continuerons de pen- « ser que la neige est froide et que le miel est doux, nouée obstant tout ce qu'on pourrait nous dire pour nous en ce faire douter. U faut que les philosophes soient fous, « et qu'ils veuillent nous rendre fous comme eux, pour ce raisonner d'une manière si déraisonnable, et si contraire « au témoignage des sens. »
Je ne vois pas^ je le confesse, ce qu'un Sceptique peut répondre à cela, ni en vçrtu de quoi il pourrait même obtjeuir le 4r9it de représentation ; car:, ou ses raisonne* ments ne sont que des sophismes, et alors ils ne méritent que du mépris; ou le témoignage des facultés humaines est trompeur, et en ce cas il est absolument inutile de raisonner.
Quand, un homme de. bon sens, qui cherche de bonne foi la vérité, se trouve pris dans toutes ces subtilités mé* taphysiques, est -il étonnant qu'il coupe le nœud qu'il ne peut résoudre, qu'il maudisse cette partie de la philosophie, et qu'il dissuade tous les hommes de s'y appliquer? Si j'avais été conduit dans, des fondrières et
POSSIBILITE d'un meilleur SYSTÈME. 87
des précipices en suivant un feu follet, pourraisrje rien faire de mieux que d'avertir les autres de se tenir sur leurs gardes , et de ne pas se laisser prendre à cette lueur trompeuse? Si la philosophie est en contradiction avec elle-même, si elle rend insensés ses sectateurs et ses partisans, et si elle les dépouille cruellement de tous les objets qui méritent leur attachenient et qui fout leur bonheur, pourquoi ne pas la renvoyer dans les régions infernales, où il est probable qu'elle a pris naissance?
Mais tous ces reproches sont-ils bien fondés ? ne pourrait-il pas arriver qu'on eût représenté la philosophie souâ de fausses couleurs? des hommes de génie dans les siècles passés n'auraient-il pas plus d'une fois donné leurs rêves pour ses décisions? enfin doit-oa la condamner* sans l'entendre ? Cela ne serait pas raisonnable. Pour moi, je Tai toujours trouvée, dans toutes les autres branches de la science, une compagne agréable, un conseiller fidèle, l'amie dix sens commun et du bonheur dés hommes. Tous ces titres m'autorisent à lui donner ma confiance, jusqu'à ce que j'aie des preuves irréfragables de son infidélité.
DE l'oDQRA.T.
SECTION I
OBimK A SUiy&B BAlfS C&TTB &BCHXaCHE..-<— DE l'oHOàNE 9E l'odorat.
Il est si difficile de démêler les opérations de l'enteDde* ment humain , et de les ramener à leurs premiers principes , que nous ne devons^ pas nous flatter de réussir dans cette entreprise si nous ne commençons par les choses les plus simples,. en avançant doucement et avec circonspection vei^ les plus compliquées. Les cinq sens extérieurs exigent par cette raison d'être considérés les premiecs dans une analyse des fiicuités humaines. Le même motif nous a déterminés, à faire un choix parmi ces cinq sans, et à commencer, non par le plus noble ou le plus utile, mais par Iç plus simple de tous, et par celui dont les objets sont le moins en.danger d'être confondus avec toutes les.autres choses.
Dans cette vue, il me semble que bt meilleure marche à suivre pour donner, une analyse claire et précise de nos sensations, est de considérer lessens dans l'ordre suLvaiit : VodanUylegoûi^ Yorne^ le toucher jetiez vue.
L'histoire naturelle nous apprend que totales animaux, tous les végétaux, ett probablement tous, ou presque tous bs autres corps, tandis qu'ils sont exposés à l'air, exhalent
4o CHAPITRÉ II. — SECTION I*
continuellement une quantité étonnante de matière fort subtile, non seulement dans leur état de vie et d'accroissement, mais encore dans Tétat de fermentation et de putréfaction. Ces particules, volatiljes se poussent probablement les unes les autres, et se répandent dans l'air, jusqu'à ce qu'elles aient trouvé quelque autre corps avec lequel elles aient assez d'affinité pour s'y attacher, s'y incorporer, et former ainsi un nouveau. composé. L'odeur des plantes et des autres corps o4oriféran3 est produite par ces particules volatiles , et elle se fait sentir partout oii l'aii^ les porte. La finesse de l'odorat dans certaÎAS animaux, nous fait voîl* qu^elles se répandent fort ao: loin, et qu'elles, doivent être d'une subtilité inconce^ yable*
Quelques ekimistes prétendent que chaque espèce de corps a un esprit recteur j spiritus rec/or, c'est^à- dire une scnrte d'ame qui produit l'odeur et toutes ks autres vertus spécifiques de ce corps ; et que cet esprit étant extrême* ment vif et subtil, il voltige dans l'air, cherchant quelque réceptacle qui lui soit propre. Je n'examinerai point cette théorie quiest étrangère à mon sujet : et qui, comme presque toutes les théories, est peut-être plutôt un jeu de l'imagir* nation que le résultat d'une observation fidèle. Mais que tous les corps, à une certaine dijstance, soient sentis par ^le-inoyen d'un flux de particules volatiles qu'ils ne cessent d'exhaler^ et que ces mêmes particules passent avec l'air darts tes narines , c'est de quoi il n'est pas possible de douter. Or il paraît manifestement que la nature a eu uo dessein partî^ùlier en^pkçant l'organe de l'odorat dans l'intérieur du canal à travers lequel l'air passe continueUement sok par l'inspiration' soit par l'expiration.
'L'anatomte nous apprend que la membrane pituitaire' et les nerfs olfactiiTs distribués d^ns les parties dç cette
DB l'oRGAKE X>B l'odorat. 4f
membrane garnies de poils, sont les organes destines par la^nature à cette sensation; en sorte qne, quand un corps n'exhale poipt de cet particules , ou lorsqu'elles n'entrent pas dans le ttez, ou lorsque la membrane pttilitait*e et les nerfs olfactifs sont devenus inhabiles à remplir leurs fonctions y l'odeur de ce corps ne peut être sentie.
Mais quelque certains que soient ces faits, H est évident que ni l'organe de l'pdorat, ni le milieu par lequel le corps l'affecte, ni tous les mouvements qui peuvent être excités dans la membrane pituitaire ou dans les nerfs ou dans les esprits animaux, ne ressemblent en aucune manière à la sensation d'odeur', et que cette sensation, considérée en elle-même, ne ncm^ aurait jamais conduits à songer aux nerfs, aux esprits animaux, et à Fétnission des particules odorantes.
SECTION II
DE LA SENSATION d'oDEUE CONSméE^E EN ELLE-MEME.
Après, ces préliminaires touchant l'organe de l'odorat et le milieu par lequel il est affecté , considérons à présent 'avee attention quelle est la sensation dont l'ame a cpnscience , lorsque nous respirons l'odeur d'un lis ou d'une rose; et puisque notre langue ne nouis fournit point d'autre expression pour la désigner que celle ô!odeur^ nous nous en servirons, en nous attachant scrupuleusement à ne rien entendre par ce nom que la sen-*^ sation elle-même, du moins jusqu'à ce que nous l'ayons soigneusement examinée.
4a CHAPITRE II. SECTIOlf U.
Supposons un homme qui ait toujours été privé d'odorat, €t qui tout-àrcoup éprouve une sensation d'odeur en flairant une rose. Peut-on croirequ'il trouve aucune relation ou ressemblaoee entre Fodeur et la rose, ou entre cette odeur et quelque autre ohfet que se soit? Non, assuré* ment ; il se sent affecté d'une manière nouvelle, s«is savoir à quelle occasion, ni pour quelle cause; ainsi ému, il ressemble à un homme qui éprouve un plaisir ou une peine doiit il n'a jamais eu l'idée , et qui sait seulement qu'il ne s'est point donné à lui-même cette sensation désagréable ou flatteuse. U ne saurait déterminer^ par la nature de ce qu'il éprouve , si c'est un corps ou un ^prit qui agit sur lui, ni si cet agent e^ près de lui, ou s'il en est à quelque distance. U ne connaît rien à quoi il puisse comparer l'état où il se trouve, et par conséquent il n'en peut conclure autre chose, sinon que cet état a une cause et que cette cause lui est ijiconnue.
U serait évidemment absurde- de supposer que cette senr sation eût une figure , une couleur, une étendue , ou quelque autre qualilé^corporelle; il ne peut pas plus lui attribuer une place qu'à la joie ou à la tristesse; enfin il ne peut supposer qu'elle* continue d'exister lorsqu'elle cesse d'être sentie. Elle n'est donc pour lui qu'une affection simple et spéciale de son esprit, qu'il ne peut ni expliquer, ni rapporter à sa cause, il lui paraît impossible^ en effet, que cette affection ^dste dans un corps; c'est une sensation , et une sensation ne peut exister que dans un sujet sentante
Les odeurs ont chacune leur degré de force et de fai-*blesse ; la plupart sont agréables ou désagréables, et souvent (pelles qui sont agréables quand elles sont faibles, deviennent désagréables lorsqu'elles acquièrent plus de force. Quand on les compare, on ne trouve entre elles, ni beaa-
DS LA SEirSATlON d'oDEUB* 4^
coup de similitude, ni beaucoup d'opposition; eu ^éi^raii elles n'ont que peu de rapports <f aucune espèce. £iles aont toutes si simples en elles-mêmes , et toutes si difi!^ rentes les unes des autres , qu'il est prévue impossible de les diviser en genres et en espèces. La plupart des noms que nous leur donnons sont particuliers; nous disons V odeur de rose y V odeur de jasmin y etc; elles ont cepen* dant quelques noms généraux, et l'on dit une odeur douee^ fétide^ rance^ cadwéreuse^ aromatique^ etc. Quelquesunes semblent réjouir l'esprit et l'animer; d'autres paraissent le faire languir et le jeter dans le dégoût et l'abattement^
SECTION III
QUB tA SENSATION ET LA MEMOIRE SONT DBS PElNpiPE& NATUftELS DE CaiOTANCE.
lusqu'ici nous avons considéré la sensation d'odeur en elle-même; nous allons à présent la comparer à quelques faits avec lesquels elle a des rapports; et d'abord avec le souvenir et la conception que nous pouvons en avoir.
Je puis penser à l'odeur de rose, sans la sentir^ actuellement; et il est très-possible que, lorsque je pense à cette odeur , il D'y ait ni rose ni odeur de rose à dix lieues à la ronde; mais lorsque j'éprouve la sensation^ je sais nécessairement déterminé à croire qu'elle existe.. C'est im fait commun à toutes les sensations que comme elles ne peuvent exister sans être perçues, de même elles
44 CHAPITRE n. — scctioir iir.
ne peuvent être perçues sans exister : je pourrais aussi aisément douter de mon existence , que de rexisténce dé mes sensations. Les grands philosophes qui se sont efforces de démontrer qu'ils n'existaient pas , ont cependant respecté l'existence de leurs sensations; ils les ont laissées surnager sur Fabîme du scepticisme , préférant à l'absurdité de les nier l'absurdité de les laisser exister sans sujet sentant.
Une sensation, telle que f odeur par exemple, peut se présenter à . l'esprit sous trois formes différentes : on peut l'éprouver; on peut se la rappeler ou s'en souvenir; on peut l'imaginer ou en avoir la conception. Dans le premier cas, elle est nécessairement accompagnée dans notre esprit de la persuasion de son existence actuelle; dans le second, elle est nécessairement accompagnée de la persuasion de son existence passée ; dans le troisième cas , elle n'est absolument accompagnée d'aucune croyance ni d'aucune idée d'existence : elle est précisément ce que les logiciens appellenl une simple appré'hension.
Pourquoi la sensation lorsque je l'éprouve me fprcet-elfe de croire à son existence actuelle? pourquoi la mémoire de cette sensation produit-elle la persuasion de son existence passée? et pourquoi Hmagination de cette sensation n*éntraine-t-elle à sa suite aucune croyance ? c'est de quoi les philosophes n'ont jamais donné une raison plausible. Tout ce que l'on peut dire c'est que telle est là nature de ces opérations : ce sont des actes simples et primitifs, et par conséquent des actes inexplicables de l'espHt.
Supposons qu'étant entré une seule fois dans une chambre, où j'ai vu une tubéreuse élevée dans un pot et senti l'odeur charmante qu^elle répandait dans tout l'appartement , le lendemain je raconte ce que j'ai vu et
CROYAirCB QUI ACCOMPAGNE UL SEKSATIOIT. 45
ce qi^ J'ai $eiiti; si daos ce m^mient rentrant en moimême, je prends garde à ce qui se passe dans mon esprit, il me parait évident que la tubéreuse que je vis hier et son odeur que je respirai , sont actuellement les objets immédiats de ma pensée ou de ma mémoire. Je puis aller plus loin et imaginer que le pot et la fleur que j'ai vus hieCf sont actuellement transportés dans ma chambre, près de la place où je suis assis, et que cette fleur répand autour de moi le même parfum; dans ce cas encore il me parait évident que ce que j'ai vu et flairé hier , est actuellemet l'objet de mon imagination.
Les philosophes me disent que ce qui est l'objet immédiat de ma mémoire et de mon imagination dans un cas semblable) ce n'est pas la sensation passée, mais seulement une idée de cette sensation, une image, un fantôme , une espèce de l'odeur que j'ai sentie; que cette idée existe présentemeut dans mon esprit; que contemplant cette idée qui lui est présente, il la trouve une représentation, ici, de ce qui est passé, là de ce qui peut exister; et qu'en conséquence il appelle cela mémoire ou imagination. Telle est la doctrine de la philosophie idéale; doctrine que je ne discuterai pas pour ne point interrompre le fil de la question qui nous occupe.
^ Il me paraît, à moi, après la plus scrupuleuse attention , que la mémoire a pour objet des choses qui sont passées et, non pas des idées présentes. Nous examinerons dans la suite ce système des idées, et nous ferons en sorte de , montrer qu'on n'a jamais donné de preuves solides de l'existettce de ces prétendues images; qu'elles ne sont qu'une fiction vide , et une pure hypothèse imaginée pour expliquer les phénomènes de l'entendement humain; qu'elles ne répondent même point à cette fin pour laquelle elles, ont été inventées ; et que cette supposition des
46 crfAMWiE !!• — ncnovf nu
idées tm ées images des choses dans Te^rk tm daâs le sensorium, est la source d'oii sont sortis nae feai« de paradoxes i^vol^ns f>our le seos commua y lescpeU ont à leur tour engendré le scepticisme, ce fléau de la philosophie, qui Fa dëcrédilée auprès des honnêtes gens, et qui a jeté sur cette science respectable un ri* dicule et un mépris dont elle aura de la peine à se re* lever.
£n attendant , je demande laj^ermission de penser avec le Tulgaire que lorsque je me ressouviens de l'odeur d'une tubéreuse, cette sensation que j['éprouvai hier et qui actuellement n'a plus d'existence, est l'objet immédiat de ma mémoire; et que, quand je l'imagine actuellement présente, c'est encore la sensation elle-même, et non pas l'idée de cette sensation , qui est l'objet de mon imagination. De plus , bien que l'objet de ma conscience , de ma mémoire et de mon imagination soit le même, cependant ces opérations de l'esprit sont aussi différentes et aussi aisées à distinguer que l'odeur, la saveur, et le son : je sens qu'il y a une différence spécifique entre la sensation et la mémoire, et une autre entre ces deux- opérations et l'imagination. Je trouve encore que la sensation atteste l'existence actuelle de l'odeur, et que la mémoire en atteste l'existeâce passée. Dès qiif'il y a sensation d'odeur, il y a témoignage immédiat de la conscience; dès qu'il y a eu sensation d'odeur, il y a témoignage immédiat de la mémoire : si vous demandeàs pourquoi je pense que cette odeur existe ou a existé hier, je ne puis et ne pourrai jamais vous en donner^d'autre raison, sinon que je la sens actuellement ou que je me souviens de l'avoir sentie hier.
La sensation et la mémoire sont donc des opérations de l'esprit simples , originales et parjfaitement distinctes ;