‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 5 sur 67 · CROYANCE QUI ACCOMPAIJXÏE LA SENSATION · texte numérisé non relu

CROYANCE QUI ACCOMPAIJXÏE LA SENSATION

et elles scmt l'une et Tautre des ppiiieipes primitif de croyance. L'imagination, différente de ces deux opérations, n'est point un principe de crc^ance : la sensation implique l'existence présente de son objet , la mémoire l'existence passée de ce même objet^ mais l'imagmation ne renferme aucune idée d'existence, ni de non-existence: elle conçoit son objet simplement sans nous persuader ni qu'il existe ni qu'il n'existe pas ; elle est la faculté qu'on appelé dans l'école simple appréhension.

SECTION IV

LE JUGEMENT ET LA CROYANCE PRÉCÈDENT QUELQUEFOIS LA SIMPLE APPREHENSION.

Mais ici la théorie des idées se trouve encore dans notre chemin. Elle nous apprend que la simple appréhension est la première opération de l'esprit, c'estrà-dire qu'il dé-* bute toujours par concevoir simplement les choses, sans en porter aucun, jugement. Elle nous apprend encore qu'après avoir acquis de la sorte un certain nombre d'idées pures, l'esprit les compare, et perçoit, par la corn* paraison qu'il en fait , en quoi elles se ressemblent , en quoi elles diffèrent; et que c'est cette perception de la convenance ou: de la disconvenance des idées entre elles que nous appelons croyance ^ jugement j C(mna4ssance^

Pour moi, j'avoue que cette théorie me paraît une pure fiction, sans fondement réel. Car, pour ne pas sortir du sujet qui nous occupe, tout le monde reconnaît que la sen<sation d'une odeur doit préoéder la mémoire et l'imaginai-

48 CHAPiTRJS II. SECflOIC iV.

tion de cette odeur f ôr il s'ensuit néc^ssairemeat que, dans ce cas du moins/ une appréhension accompagnée de croyance et de connaissance ^ doit précéder et précède réellement la simple appréhension. Ainsi, au lieu de dire que la croyance et la connaissance dérivent du rapprochement et de la comparaison des simples appréhensions, il faut dire plutôt que les simples appréhensions dérivent de l'analyse de nos jugements naturels et primitifs. Il en est donc des opérations de l'esprit cotaime des corps naturels , qui sont composés d'éléments ou de principes simples; la nature ne nous donne point ces éléments séparés ^ et ne nous charge point d'en faire des composés ; elle nous les donne mêlés et combinés dans les corps concrets, et ce n'est que par l'analyse chimique que nous parvenons à les saisir dans leur simplicité.

SECTION V

miruTÂTioir de deux TBioâiss su|i tk nâtuke ae la ghotàitce.— *

COlfCUISIOV DE CE QUI A iTÉ, 91T,

Mais qu'est-ce que cette croyance, ou cette connaissance dont la sensation et la mémoire sont accompagnées? Tout le monde le sait et personne ne peut le dire. Qui oserait essayer de définir la sensation, et la conscience? Et , en vérité , c'est un bonheur que cela ne soit dans la puissance d'aucun homme. Si les philo^jrfies ne s'étaient jamais mêlé de vouloir expliquer et définir la croyance, nous ignorerions encore un certain nombre de paradoxes philosophiques^ plus incroyables qu'aucune des étranges rêveries enfantées par la superstition et l'exaltation des

THiORJES^SCR LA. CROYANCE. 49

illuminés. U faut mettre dans le nombre cette découverte de la philosophie idéale que la sensation, la mémoire, la croyance et l'imagination, lorsqu'elles ont un même objet, ne sont que des degrés différents de force et de vivacité dans l'idée de cet objet. Supposons qu'il s'agisse de l'immortalité d^ l'ame, et qu'un homme y croie fermement ; eh bien!, cela ne veut dire autre chose sinon qu'il a une idée forte et vive de l'immortalité de l'amie. Un autre ne sait qu'-en penser, il hésite; c'est qu'il n'en a qu'une idée faible. Mais que dire d'un troisième, qui est fortement persuadé que l'ame n'est point immortelle? son idée est-elle faible ou forte? Si elle est faible, il peut donc y avoir une croyance forte dans une idée faible ; si elle est forte , alors Ja croyance d'une vie future et la persuasion du contraire sont absolument la même chose. Les arguments dont on se sert pour prouver que la croyance n'est qu'une idée plus forte de l'objet conçu que la simple appréhension, prouveraient également que l'amour n'est qu'une idée plus forte de l'objet aimé que l'indifférence; et alors que penser de la haine qui, dans cette hypothèse, ne pourrait être autre chose qu'un degré d'amour ou un degré d'indifférence ? Et si l'on dit que, dans l'amour, il y a quelque chose de plus qu'une idée , savoir une affection de l'ame, pourquoi ne pas reconnaître également que, dans la croyance, il y à quelque chose de plus qu'une idée, savoir un assentiment ou une persuasion de l'esprit?

Mais peut-être est-il aussi ridicule de combattre cette étrange opinion que de la défendre. Si quelqu'un, en effet , voulait soutenir que le cercle , le carré et le triangle, ne diffèrent qu'en longueur et en largeur, mais non pas en figure, à coup sûr il ne se trouverait personne d'un esprit assez simple pour le croire ou pour le réfuter; et cependant il n'est pas moins ridicule de prétendre que la

5o CHAPITRE II.— SECTlOlf V.

sensatiou , la mémoire et rimagiaation ne sont que les degrés d'une même chose. Je sais qu'on objecte que dans le délire et dans le rêve on confond ces trois opérations; mais s'ensuit-il que ceux qui ne sont ni plongés dans un rêve , ni égarés par le délire j ne puissent ou ne sachent pas les distinguer? Mais comment savoir, dira-t-on, qu'on n'est pas dans le délire ? Je ne puis le dire , pas plus que je ne puis dire comment je sais que j'existe; seuleraents'il se trouvait un hommequi se fît sérieusement cette question y je penserais qu'elle est fort opportune , et je lui conseillerais de s'adresser à la médecine plutôt qu'à la logique, pour en obtenir la solution.

J'ai déjà parlé du système de Locke sur la croyance où la connaissance : il la fait consister dans une perception de la convenance ou de la disconvenance des idées ; ce qu'il regarde comme une découverte très importante.

Nous aurons occasion-, dans la suite , d'examiner plus particulièrement ce ^rand principe de la philosophie de Locke , et de faire voir que ce principe est une des plus fermes colonnes du scepticisme moderne , quoique Locke ne l'ait point destiné à cet usage. Bornons-nous pour le moment à l'appliquer aux croyances que nous considérons , et voyons jusqu'à quel point il les explique.

Je crois que la sensation que j'ai actuellement, existe, et que la sensation dont je me ressouviens, n'existe plus, mais qu'elle a existé hier. Ici , suivant le système de Locke, je compare l'idée de sensation avec les idées à^existence présente et passée; je perçois dans un cas, que l'idée de sensation s'accorde avec celle de l'existence présente , et qu'elle répugne à celle de l'existence passée; et dans l'autre qu'elle a de la convenance avec l'idée de l'existence passée , et de la disconvenance avec celle de l'existence pré«> sente. Or il me semble d'abord que ces idées font paraître

THÉORIES StJR LA CROYAITCE. 5l

bien du caprice dans leurs rapports de convenance et de disconvenance ; en outre ^ je ne puis, à quelque prix que ce soit , concevoir ce qu'on entend par ces rapports. Quand je dis qu'une sensation existe, il me parait que je comprends parfaitement le sens des mots que je prononce; Locke a beau prétendre que je dois m'expliquerplus clairement , et que pour cela je dois dire qu'il y a un rapport de convenance entre l'idée de cette sensation et l'idée de l'existence : à parler ingénument , au lieu d'éclaircir ma pensée ce développement ne fait que l'embrouiller, et tout ce que je puis voir dans cette grande découverte c'est une périphrase aussi obscure qu'elle e^t bizarre.

Je conclus de tout ce qui précède que la croyance dont la sensation et la mémoire sont accompagnées, est un acte simple de l'esprit qu'on ne peut définir. Il en est de cette opération comme de celles d'entendre et de voir on ne donnera jamais une explication assez claire de ces dernières pour les faire comprendre à ceux qui sont privés de la vue et de l'oUie; et quant à ceux qui en jouissent, il n'y a point de définition, quelle qu'elle soit, qui puisse leur en donner une idée plus précise que celle qu'ils en ont naturellement. Et de même tout homme qui a en lui une conviction quelconque (et celui qui n'en aurait aucune serait un monstre unique dans l'espèce) sait très-bien en quoi consiste la croyance, mais ne peut ni la définir ni l'expliquer.

Je conclus en second lieu, que la sensation , la mémoire et l'imagination , lors même qu'elles ont un même objet, sont des opérations d'une nature absolument différente, et très-aisées à distinguer pour tous les hommes qui ne sont pas tombés en démence et qui jouissent des lumières du sens commun. Quiconque est sujet à les con. fondre, mérite de la compassion; il pourra trouver quel-

5a CHAPITBE n. SECTION V.

qties r€»iiède9 à son mal dans Fart d'Hippocrate; mais à coup sûr la logique et la métaphysique ne lui en fourniront aucun.

Je conclus enfin que la nature humaine est tellement constituée, que nous sommes forcés de croire à l'exis*» tence présente de nos sensations , et à l'existence passée de choses dont nous nous souvenons, comme nous le sommes de croire que deux et deux font quatre. L'évidence de la conscience, l'évidence de la mémoire, et l'évidence des relations nécessairesdes choses, sont des genres d'évidence parfaitement distincts et originaux , également fondés sur notre constitution , tous indépendants les uns des autres, et tous d'une- nature spéciale. Il serait absurde de raisonner contre ces trois évidences; que dis-je? il serait absurde de raisonner pour; ce sont des premiers principes qui ne sont pas du domaine du raisonnement ^ et qui ne reièyent que du sens commun.

SECTION VI

APOLOGIE POUa LES ABSURDITlÊS MiTAPHTSIQUES. — QUE LA SENSATXOif SANS VJX SUJET SENTANT EST UNE CONSÉQUENCE DE LA THEORIE DES IDEES. -^AUTRES CONSEQUENCES DE CETTE ETRANGE OPINION^

Après avoir considéré le rapport qui existe entre la sensation de l^odorat et le souvenir et l'imagination de cette sensation , nous allons examiner quelle relation elle soutient avec l'esprit, c'est-à-dire avec le principe septant. Il est certain qu'il n'est point d'homme d^ns l'univers , qui puisse concevoir ou croire que t'odeur existe par elle-même , sans un esprit ou un sujet quelconque

Digktized by VjOOQ iC

DE LÀ, THÉpAfE P£$ IPIÊES. 53

qui ait la faculté de la sentir, et dont on puisse dine qu'elle est la sensation, l'acte ou l'opération. Si quelqu'un demandait une preuve que la sensation ne peut exista sans un sujet ou un être sentant, je lui Cirais que je ne puis lui en donner aucune , et qu'il serait presque aussi ridicule de vouloir le prouver que d'oser le nier.

Ceci n'avait pas besoin d'apologie avant que le Traité de la Nature humaine parût dans le monde;, car je ne sache pas que personne avant cette ëpoque , eut jamais songé à révoquer en doute ce principe, ni à demanda:* sur quefe fondement on l'admet. On avait bien disputé sur la nar ture des êtres pensants , on. s'était bien d^nandé si elle était éthérée ou ignée, matérielle ou immatérielle; maison, avait toujours accordé que la pensée était l'opération d'un être, quel qu'il fût, d'une espèce ou d'une autre; et on l'avait accordé comme un axiome, sqr lequel on ne pouvait former auéun doute.

Cependant puisque l'aut^ir de ce TVaité , qui est sçins contredit un des plus habiles métaphysiciens qui aient ja*^ mais paru , a regardé ce principe comme un préjugé vulgaire , et qu'il a soutenu que l'esprit n'est absolument qu'une succession d'idées et d'impressions sans aucun sujet auquel elles appartienîient, son opinion, quelque o^oitraire qu'elle soit aux idées communes du ^genre hu'i* main, demande des égards et de la considératlxm. le sgpplie donp une foîs^pour toutes qu'on ne me fasse pas un crin^e de montrer que ces notions métaphysiques et d'auti:es semblables sont remplies d'absurdités et incompatibles avec le sens commun. Je ne prétends point mépriser ni rabaisser l'esprit de leurs auteurs, ni des personnes qui croient pouvoir après eux soutenir de telles opinions. Et en Vérité , ce n'est jamais l'esprit qui manque dans leur manière de procéder; op^

SiJ CHAFiTRÉ ÏI. -- SECTION VI.

doit dire au contraire qu'il y est prodigué^ et qu'ils ne s^é* garent que parce qu'ils veulent trop raffiner; les raisonnements qui les conduisent à l'erreur répandent souvent beaucoup de lumière sur les sujets qu'ils traitent, et montrent toujours ^i eux une pénétration profonde; et l'on peut dire qu'en général les prémisses font plus que dédommager de l'absurdité des conséquences.

Si, comme je le pense, il existe certains principes que la constitution de notre nature nous force d'admettre, et que nous soyons dans la nécessité de prendre pour accordés et de regarder comme vrais dans les affaires de la vie commune , sans que nous puissions en démontrer la vérité, ces principes doivent être ce que nous appelons l^s règles ou les maximes du sens commun; tout ce qui leur est manifestement contraire est précisément ce que nous appelons \ absurde.

Or, s'il était vrai, et que Ton dût admettre pour un principe phitosojphique , que la sensation et la pensée peuvent exister sans un sujet pensant, il &udrait convenir que ce serait là la plus étonnante découverte qui eût été jamais faite. La théorie commune des idées est te prin<^ cipe duquel cette doctrine a été déduite, et dont elle semble être eu effet la conséquence rigoureuse et i^atur^le. Il est même à croire qu'elle avait déjà été entrçvue par plus i'un philosophe , et qu'elle aurait été avouée et soutenue plus tôt, si elle n'était pas siréyoltante et si contraire aux notiops ordinaires pour lesquelles les esprits les plus forts conservent toujours une sorte de respect dont ils ont peine à se défaire. Il fallait un degré d'iptrépidité philosophique extraordinaire et peu commun pour l'introduire dans le monde et l'y accréditer.

C'est un point fondamental de la théorie des idées , que tout objet de la pensée est nécessairement ou une

Page 1