‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 48 sur 67 · DU STRABISME CONSIDÉRÉ HYPOTHÉTIQUEMEKT · texte numérisé non relu

DU STRABISME CONSIDÉRÉ HYPOTHÉTIQUEMEKT

de voir l'objet , on en peut conclure qu'elle voyait avec les deux yeux à la fais ; si , au contraire , l'interposition du corps opaque entre l'objet et l'un des deux yeux , intercepte la vision , on peut être certain que cette personne ne voyait l'objet qiie d'un œil. Dans les deux articles suivants , nous admettrons , d'après l'hypothèse commune , que les choses se passent de la première manière.

6. Dans cette supposition on doit rechercher si la personne qui louche voit double dans les mêmes circonstaur ces oh voient double celles qui ne louchent pas. Mettez donc une chandelle à la distance de dix pieds; dites à la personne qui louche de tenir sob doigt' à la distance de son bras, entre ses yeux et la chandelle, et demandezlui, si, lorsqu'elle regarde la chandelle, elle voit son doigt avec ses deux yeux, et si elle le voit double ou simple; et de même, si, lorsqu'elle regarde son doigt, eHe voit la chandelle avec ses deux yeux , et si elle la voit double ou simple.

Par cette observation on déterminera aisément si les phénomènes de la double et de la simple vision sont les mêmes dans ceux qui , louchent que dans ceux qui ne louchent pas. S'ils ne sont pas, les mêmes, et si la personne qui louche voit les objets simples avec les deux yeux non-seulement dans les cas où ils apparaissent simples mais encore dans ceux où ils apparaissent doubles aux personnes qui ne louchent pas, il en faudra conclure que la vision simple ne provient pas chez elle de points correspondants sur les rétines de ses yeux, et que les lois de la vision ne sont pas les mêmes pour elle cjue pour le reste des hommes.

7. Si, d'un autre côté, la personne qui louche voit les objets doubles dans les cas où ils paraissent doubles aux

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autres hommes , il s'ensuivra que les rétines de ses yeux ont des points correspondants; mais que ùes points iie sont pas situés d^ la maoière ordinaire. Il sera aise de (léterminer leur situation par l'observation suivante.

Lorsque cette personne regarde un objet , ayant Taxe d'un œil dirigé vers cet objet, et Taxe de l'autre oeil dans une direction div^gente, tirpns, par la pensée, uiie ligne droite qui passe de l'objet à travers le centre de l'œil diivergent , et pour plus de clarté , appelons cette ligne droite Vaxe naturel de rœil;û est évident que cette ligne fera un angle avec l'axe réel , et que cet angle sera plus ou moins grand , suivant que la personne louchera plu$ pu moins. En appelant le point de la rétine où l'axe natu*? rel la irsiverse y le centre naturel de la rétine , onvoitpareilr lement que ce centre s^a plus ou moins distant du centre réel, suivant (|ue la personne louchera plus oa moins.

Ces définitions posées , il est évident pour tous ceux qui entendent les principes de l'optique, que dans cette personne, le centre naturel de l'une des rétines corres-; pond au centre réel de l'autre de la même manière que les deux centres réels correspondent l'un à l'autre dans des yeux bien conformés. Il ne l'est pas moiûs que le^ points semblablement situés à l'égard du centre réel de l'une dés rétines et du centre naturel de l'autre, correspondeiit aussi de la même manière que les points semblablement situés à l'égard des deux centres réels dans des yeux sains et parfeits.

S'il est vrai, coinme on l'affirme communément, que celui qui louche voit les objets avec les deux yeux en même temps, et qu'il les voit simples, on peut croire avec assez de fondement que le strabisme n'est autre chose que la conformation que nous venons de décrire; et il faudrait en conclure que si une personne affectée de

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Strabisme parvenait à prendre l'habitude dé regarder droite sa vue en soufTrirait infiniment; car alors elle verrait doubles tous les objets qu'elle voyait avec les deux yeux en même temps, et confondus en un seul, tous kg objets placés à quelque distance Tun de l'autre. Ses yeux étant faite pour loucher, comme 'Ceux des autres hommes pour regarder droit, sa vue ne perdrait pas moins à regarder droit , que celle des 4iutres hommes à regarder de travers; elle ne pourrait bien voir qu'à la condition de loucher, à moins cependant que les points correspondants de ses yeux ne vinssent à changer de situation par la puissance de l'habitude; mais nous ferons voir dans laX'\T[P section combien cet effet de l'habitude est peu vraisemblable.

Les médecins qui entreprennent de guérir le strabisme^ devraient donc examiner avec soin si ce vice, qu'ils veulent corriger, est- accompagné des symptômes que nous avons signalés. S'il en était ainsi, la guérison serait pire qlie le mal; car chacun m'avouera qu'il vaut mieux avoir une légère difformité dans l'œil, que d'en acheter la guérison par la perte d'une vision blaire et distincte.

8. Nous allons revenir maintenant à l'hypothèse du docteur Jurin , et supposer qu'il soit prouvé que quand la personne qui louche voit les objets simples malgré le vice de sa vue, cela vient de ce qu'elle ne les voit que d'un oeil.

Nous conseillerions à un homme qui loucherait de cette, tnanièee, de faire tous ses efforts pour porter les axes de. ses yeux dans une direction parallèle; car nous avons naturellement la puissance de modifier dans de certaines limites l'inclinaison des axes visuels, et cette faculté peut inconiestablement s'accroître par l'exercice.

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Dans IHisage ordinaire et naturel de nos yeux , nous pouvons également diriger leurs aites vers une étoile du firmaipent, et alors nous devons les tenir parallèles; ou vers un objet à la distance de six pouces de l'œil, et alors les axçs doivent former un angle de quinze à vingt degrés. Nous voyons les enfants dans leurs. jeux apprendre à loucher, et, lorsqu'ils le veulent , faire converger ou diverger Ipurs yeux à un degré considérable. Pourquoi donc serait-il plus difficile à une personne qui louche d'ap« prendre à regarder droit, lorsqu'elle voudrait bien en prendre la. peine? Si elle peut se vaincre dans les commencements , et parvenir à rendre un peu moins sensible la divergence de ses yeux , il lui Sera aisé dans la suite de la diminuer davantage , et elle fera tous les jours quelques progrès dans cette nouvelle habitude* C'est au point que si elle s'impose cette tâche dan^ la jeunesse , et qu'elle y porte de la persévérance , il est presque sûr qu'elle acquerra en peu de temps la faculté de diriger les deux yeux en même temps vers un même point.

Lorsqu'elle aura acquis cette faculté , il ne sera pas diflRcile de déterminer par des observations convenables, si chez elle les centres des rétines, et les autres points semblablement situés par rapport à ces centres , sont correspond(ints entre eux comme ils le sont chez les autres hommes.

9. Supposons maintenant une personne qui en est venue là, c'est-à-dire qui voit Tobjet simple avec les deux yeux , lorsque les axes des deux yeux sont dirigés vers cet objet; ce qui lui importe, c'est d'acquérir l'habitude de regarder droit comme elle en a acquis la faculté; car non-seulement par là elle corrigera la difformité de ses yeux , mais elle rendra sa vue meilleure. A mon avis , cette habitude peut s'acquérir comme toute?

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les autres , par un fréquent exercice ; lorsque cette personne est seule^ «lie pçut prendre un miroir et étudier k manière dont elle doit regarder les objets; et lorsqu'elle est en compagnie, elle doit prier ceux qui se trouvent avec elle de la reprendre et de l'avertir lorsqu'elle retombera dans son défaut, et qu'elle regardera de travers.

10. Ce que nous venons de supposer dans le dernier, article n'est point une chose purement imaginaire, et c'est réellement le cas où se trouvent quelques personnes louches, ainsi que nous le verrons dans la section suir vante; c'est pourquoi on doit chercher eflcore comment il se fait que ces personnes voient seulement d'un œil l'objet qu'elles regardent, tandis que lours deux yeux sont ouverts?

Pour répondre à cette question, il faut examiner, i® si dans le temps que ces personnes regardent l'objet , l'œil divergent ne se rapproche pas tellement du nez qu'il ne puisse recevoir des images distinctes ; 2** si la prunelle de l'œil divergent n'est pas couverte totalement ou en partie par la paupière supérieure. Le docteur Jurin a observé des exemples de ces deux circonstances dans des personnes qui louchaient, et il pense que c'était la raison pour laquelle elles ne voyaient les objets que d'un œil. Il faut examiner, 3°, si Tœil divergent n'est pas tellement dirigé que l'image de l'objet tombe justement sur cette partie de la rétine à laquelle aboutit le nerf optique et oîi la vision ne peut s'opérer. Ce cas est probablement celui des personnes louches qui ,ont les axes des yeux si convergents qu'ils se rencontrent à six pouces de distance

11. Enfin il faut s'assurer si la personne qui louche a quelque vision distincte de l'œil divergent, dans le temps qu'elle regarde l'objet avec l'autre œil.

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Il paraît d'abord iavraisemblabk que cette personne puisse lire de l'œil divergent quand l'autre est fermé , et que cependant elle n'en reçoive absolument auctme vision distincte lorsque les deux yeux sont ouverts; mais cette supposition semblera moins improi)able, si l'on fait attention aux observations suivantes.

Supposons qu'un homme, qui a toujours eu les yeux bien conformés et qui a toujours vu parfaitement , reçoive uft coup sur la tête , ou qu'il lui arrive quelque accident qui impriroe à son œil un straïyisme permanent et involontaire. Suivant les lois de la vision , il verra doubles les objets sitnples, et confondus en un seul les objets éloignés l'un de l'autre. Mais cette manière de voir étant fort désagréable et pleine d'inconvénients pour lui , il fera tous ses efforts pour tâcher d'y porter remède. Quand il s'agit de soulager ses propres peines, la nature est ingénieuse, et elle offre souvent des expédients si itiei*veil* leux que toute la sagacité des philosophes ne viendrait pas à bout de les découvrir. Tout mouvement accidentellement imprimé à ses yeux , et qui aura pour effet de diminuer lé mal , lui sera agréable ; il répétera ce mouvement jusqu'à ce qu'il ait appris à l'exécuter de ta manière la plus parfaite, 4^t il fera si bien que l'habitude le lui rendra facile, et qu'il finira par l'exécuter sans avoir besoin ni de le vouloir, ni d'y penser.

Ce qui trouble dans ce cas la vision d'un des yeux, c'est la vision de l'autre ; en sorte que toutes les apparences désagréables cesseraient sur-le-cfaamp, si l'un des yeux cessait de voir. La vision pour l'un des yeux deviendra donc d'autant plus distincte et d'autant plus forte, que celle de l'autre s'affaiblira et s'obscurcira davantage. L'homme dont nous parlons acquerra doue insensiblement toute habitude qui aura pour effet d'affaiblir la vuç

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•distincte d'un œil au profit àe celle de l'autre. Et ces habitudes se formieront plus facilement, s'il avait auparavant un œil meilleur que l'autre ; c^r dans ce cas-là, c*e sera ce meilleur œil qu'il dirigera toujours vers l'objet qu'il voudra regarder, et il se familiarisera bien vite avec tout mouvement qui aura pour effet d'empêcher la vision simultanée ou tout au moins la vision distmcte de l'jC^jet par le mauvais œil.

J'indiquerai une pu deux habitudes qui peuvent probablement s'acquérir dans un cas semblable: peut-être y en a-t-il d'autres, m^is qu'il n'est pas si facile d'imaginer. I* En augmentant ou en diminuant un peu le strabisme dont elle est affectée , la personne peut se placer dans l'un jdes caè que j'ai énumérés dans le dernier article. a° L'œil divergent peut se donner une conformation telle, qu'il ne voie plus les objets que de fort près , et parvenir ainsi à n'avoir plus de vision distincte des objets éloignés. J'ai connu une personne qui se trouvait dans ce dernier cas ; mais je ne saurais dire si c'était par habitude ou naturellement, que son œil divergent ne pouvait voir les objets que de très près.

On comprend donc que celui qui louche, et qui d'abord a vu les objets doubles parce qu'il louchait, peut contracter l'habitude de ne voir que d'un œil les objets qu'il regarde. On comprend même qu'il peut en venir à n'avoir plus aucune vision distincte par l'œil divergent, lorsque l'œil sain est fixé sur un objet. Est-ce vraiment ainsi que les choses se passent ? je laisserai à d'autres le soin de le décider : dans les cas que j'ai eu l'occasion d'observer, il m'a été impossible de le faire.

3'ai tâché, dans les articles précédents, d'exposer la p[ianière dont on doit procéder en observant le phéno-

mène du strabisme. Je sais par ma propre expérience que celte méthode, qui paraît aisée dans la théorie, Test beaucoup moins dans la pratique, et que pour l'appliquer avec quelques succès , il faut trouver dans les sujets que^ l'on observe certaines connaissances qu'on n'a pas toujours le bonheur de rencontrer. Toutefois si ceux qui ont des occasions Ëivorables et du penchant à obsef^er cette espèce de phénomènes, suivent exactement cette manière de procéder, je crois qu'ils pourront arriver dans leurs recherches à des faits moins "Vagues et plus instructifs que ceux qu'on trouve sur ce sujet dans des auteurs d'une grande réputation. C'est par de tels faits que la vanité dès théories se dévoile , et que la con^ naissance des lois auxquelles la nature a soumis le plus noble de nos sens , peut s'agrandir.

SECTION XVI

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