‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 6 sur 67 · DE LA THIÈORIE DES IDÉES · texte numérisé non relu

DE LA THIÈORIE DES IDÉES

impression oa une idëe, c'est-à-dire une copie affaiblie de quelque impression précédente. Ce principe est si généralement reçu et tellement accrédité, que Fauteur du Traité de la Nature humain^ en fait la base sur laquelle porte tou^ l'édifice de son système, sans se mettre seulement en devoir de le démontrer, sans en présenter la moindre preuve. C'est comme un fort sur lequel il dresse toutes ses batteries métaphysiques pour porter hi destruction dans le ciel, sur la terre, parmi les corps et les esprits* Il sentait tout le parti qu'il pouvait en tirer, et réellement ce seul principe- lui suffisait pour parvenir à son but; car si les impressions et les idées sont; les seuls objets de la pensée, Û s'ensuit que la, terre et le ciel, les esprits et les corps , et toutes les choses possibles sont des impr^ions et des idées ^ oa bien qu'elles ne sont que des mots vides de sens. Cette conséquence, tout étrange qu'elle paraisse^ est donc étroitement liée avec la théorie des idées ; il faut, de toute nécessité, ou combattre celle-ci, ou ajJ:> mettre la conclusion qui en découle.

Les idées semblent être d'une nature eni;]emie de toutes les autres Réalités. Elles furent d'abord et premièrement introduites dans la philosophie sous l'humble dénomination d'images ou de représentatibn&des clioses,et l'on ne crut pas que sous une dénomination si douce et si modeste eaapparence, elles pussent jamais nuire; au contraire, oq s'eq servit avec une adresse merveilleuse à expliquer, heureur sèment les opérations de l'entendement humain. Mais dès qu'elles furent admises, et adoptées, elles commencèrent à s'en prévaloir. A mesure qu'on raisonna et qu'on se fa- -miliapîsa avec elles, elles s'autorisèrent du crédit qu'elles avaient, pour supplanter peu à peu les êtres qu'elles étaient chargées de représenter, et pour sjaper l'existence de toute chose au profit tle la leur. Elles attaquèrent

d'abord toutes les qualités secondaires des corps; elles firent voir d'une manière assez plausible, que le feu n'était pas chaud , que la neige n'était pas froide, et que le miel n'était pas doux; en un mot, que la chaleur, le froid, les sons, les couleurs, les saveurs , et les odeurs leur appartenaient et n'étaient que des idées et des impressions'.. L'évêque de Cloyne agrandit encore leur domaine. Il trouva,' en suivant toujours les mêmes principes avec autant de justesse que de précision et de clarté , que l'étendue, la solidité, l'espace, la figure, et les corps eaxr mêmes, étaient aussi des idées, et qu'il n'y avait dans la nature que des idées et des esprits. Enfin le triomphe des idées fut parfait dans le Traité de la Nature humaine^ qui anéantit les esprits, et ne laissa dans l'univers d'autro existence que celle des impressions et des idées. Qui sait si dans la suite des temps ces deux puissances ne tourneront pas leurs armes contre elles-mêmes, et, si, ne trou^ vant plus rien à combattre, elles ne s'entre-détruiront pas, plongeant alors la ^aturç entière dans un vide affreux, au sein duquel aucune existence ne surnagera ? Cet événement mettrait à coup sûr la^ philosophie aux abois; car quelle matière de dispute lui resterait-il , si les idées et les impressions étaient détruites ?

Jusqu'ici néanmoins les philosophes ont reconnu l'existence des impressions et des idées ; ils admettent cert^tines lois d'attraction, certaines règles de préséa^e, en Vertu desquelles les idées et les impressions s'arrangeiit ellesmêmes sous différentes formes , et se succèdent l'une à l'autre dans un certain ordre. Mais qu'elles appartieniient à l'esprit, qu'elles soient sa propriété, qu'elles n'exis* tent que par lui. et dans lui, c'est ce qu'ils regardent comme une erreur de l'opinion vulgaire : les idées sont aussi libres et aussi indépendantes que lés oieaux de l'air.

DE LA THÉORIE DES IDÉES. Sj

OU que les atomes d'Épîcure lorsqu'ils voyagent dans les profi>ndeurs du vide. Les comparerons-nous à ces simulacres déliés des choses, qui jouent un si grand rôle dans le système de ce philosophe,

Principlo hoc dico , rernm simnlacra yagari » Multa modis mnltis, in cunctas undiqof^parteis. Tenuia , quœ facile inter se junguntur in anris , Obyia cum yeninnt * ;

OU penserons -nous qu'elles ressemblent davantage aux espèces intelligibles d'Aristôte , après qu'elles se sont séparées de l'objet, et qu'elles n'ont point encore frappé l'intellect passif? je ne sais. Mais après tout pourquoi chercher quelque chose à quoi l'on puisse les comparer^ puisqu'elles sont seules dans la nature et qu'il n'y a ppint d'autre existence que la leur ? Elles forment à elles seules l'ameublement de l'univers, prenant et quittant elles-mêmes l'existence sans aucune cause extérieure, se C(»nbiAant en collections «que le vulgaire appelle esprits, et se succédant les unes aux autres suivant des lois fixes qui n'ont point d'auteur, et qui ne s'accomplissent dans aucun temps ni dans aucun lieu.

Aptes tout cependant , ces idées existantes par ellesmêmes , et indépendantes ^de tout sujet d'inhérence ^ paraissent bien nues et bien à plaindre, quand on les considère ainsi abandonnées à elles-mêmes et flottant toutes seules dans cet immense univers. A la rigueur, leur condition e$t pire que celle où elles étaient auparavant» Bescartes , Mallebranche et Locke qui faisaient un grand iwage des idées, les. traitèrent poliment, et leur firent un sorît convenable : Vtin les bgea dans la glande pinéale^ l'autre leiir assigna le pur intellect pour demeure, le

^Lucrèce.

58 CHAPITRE II. SECTIOir VI.

troisiràie les plaça dans Dieu; ils leur donnèrent en outre une commission fort honorable ^ celle de représenter les choses, et qui leur donnait un certain caractère et une sorte de dignité. Mais Fauteur du Traité de la Nature humaine^ quoiqu'il ne fut pas moins redevable aux idées que ces grands hommes , ne parait pas leur avoir témoigné sa reconnaissance d'une manière bien entendue en leur fai-sant présent d'une existence indépendante ; car par là elles se sont vues honteusement chassées des postes honorables qu'elles occupaient , et obligées de voguer sur l'océan immense de l'univers , sans amis, sans secours^ nues, et privées de tout. Qui sait si elles ne périront pas} et à qui en attribuer la cause , si ce n'est au zèle indiscret ^ leurs amis qui ont voulu les trop exalter?

Quoi qu'il en puisse arriver, c'est toujours une grande et surprenante découverte, que celle qui nous feit voir la pensée et les idées subsistant sans être pensant ; et je ne parle pas des conséquences dont elle est grosse, et qui ne seront jamais entrevues ni comprises par ces pauvres mortels, plongés dans l'illusion et les ténèbres de l'ignorance, et qui ne savent penser et raisonner que sur les principes^ du sens commun.

Nous avions toujours cru jusqu'ici que la pensée supposait un être pensant, la trahison un traître, l'amour un amant. Tout cela n'est que fumée, erreur et mensonge. Aujourd'hui il est démontré qu'il peut y avoir de la trahi-, son sans traître ; de l'amour sans amant ; des lois sans lé->-. gislateur; des crimes sans coupables; des successions d'événements sans durée; du mouvement sans choses, mues, et sans espace où elles se meuvent;* Que si cependant nous nous trompions et que l'amant, le coupable, le traître fussent eux-mêmes les idées, l'auteur de ce système aurait dû, par bonté, nous apprendre, si ce&

DE I.A THEORIE DES IDÉES. 5g

idées conversent ensemble, si elles ont des devoirs et des obligations réciproques , si. elles se doivent mutuellement des égards, si elles peuvent faire des promesses, des traités , des alliances , si elles doivent les respecter ou si elles peuvent les rompre à volonté, et si Ton punit l'infracteur ; car en supposant qu'une suite ou plutôt une compagnie de ces idées fasse un traité , qu'une autre le rompe et qu'une troisième soit punie de cette infraction , il y aurait tout lieu de croire que la justice, dans ce système, est aussi idéale que le reste.

Il paraissait fort naturel de supposer que le Traité de la Nature humaine avait pour auteur un homme d'esprit, subtil et ingénieux;' mais à présent nous voyons que cet auteur n'est qu'une collection d'idées liées ensemble, et qui se sont arrangées elles-mêmes , en vertu de certaines lois d'association et d'attraction.

Après tout , ce système si curieux ne parait point adapté à l'état présent de [a nature humaine; il ne convient tout au plus qu'à ces esprits sublimes, à ces génies d'élite, élevés au-dessus de la sphère du reste des mortels, et qui ne portent point la tache originelle du sens commun. Encore tout le monde admettra , je pense, qu'ils ne peuvent atteindre à une si haute élévation que dans les heures oii ils se livrent à leurs sublimes spéculations, alors que donnant l'essor à leur esprit, et s'attachant uniquement à la poursuite de ces idées existantes par elles-mêmes, ils perdent de vue ce monde périssable. Cai* lorsqu'ils daignent redescendre parmi les mortels, et qu'ils viennent converser avec leurs amis, ce monde idéal s'évanouit comme une ombre légère; le sens commun, comme un torrent rapide , les entraîne malgré eux ; et , en dépit de leurs raisonnements et de toute leur .philosophie, ils sont obligés de croire à leur propre existence et à celle de tout ce qui les environne»

6o CHAPITRS II,-^SlGTION VI.

A dire vrai, c'est un bonheur pour eux; car s*ils apportaient dans le monde la science de leur cabinet , on les regarderait bientôt comme des esprits malades , dignes d'avoir place aux petites maisons. Je crois que la prudence exigerait d'eux qu'ils imitassent Platon, qui n'admettait personne à son école que sous de certaines conditions; ils devraient bannir de la leur les esprits assez faibles pour croire qu'ils doivent professer dans la société les mêmes seatimeats et la même doctrine que dans le fond de leur cabinet, et suivre, dans le cours ordinaire de la vie, les principes sur lesquels ils philosophent. Car il en est de cette philosophie comme de ces petits chevaux de bois sur lesquels on promène les enfants ; un homme peut , sans faire tort à sa réputation , chevaucher ainsi puérilement dans lé secret de son cabinet et sans témoins ; mais s'il se servait d'une pareille monture pour aller ou à l'église , ou à la bourse , ou à la comédie , ses parents obtiendraient bientôt un ordre pour le faire ren^ fermer.

NiCESSITÏ d'un StIJET SENTAHt. 6l

SECTION VIL

^OTRB GONSTiTUTIOir KOUS FORCK ▲ G&OIRE À l'ÈXISTENCB d'cV iTIlE SENTANT. LES NOTIONS DE RAPPORTS NE SONT PAS TOU- JOURS ACQUISES PAR LA COMPARAISON DES IDÉES RELATIVES. '

Laissons donc cette philosophie idéale à ceux qui veulent s'y appliquer et qui regardent son étude comme un exercice qu'ils peuvent prendre dans l'ombre de leur cabinet, et occupons-nous de rechercher pourquoi le reste des hommes , et les adeptes eux-mêmes quand ils ne sont point livrés à leurs contemplations solitaires, sont entraînés d'une manière si forte et si^irrésistible à croire que la pensée doit avoir un sujet et qu'elle est l'acte ou l'opération d'un être pensant, et pourquoi chacun se regarde soi-même comme quelque chose de très-distinct de ses idées et de ses impressiods , comme quçlque chose qui continue toujours d'être identiquement le même, sous la succession et la diversité de ces idées et de ces impressions.

Et d'abord il est impossible de remonter à l'origine de cette opinion : car toutes les langues l'impliquent dans leur constitution fondamentale ; tous les peuples l'admettent; tous les gouvernements, toutes les lois, aussi bien que toutes les circonstances les plus vulgaires de la vie, la supposent également.

Il est en outre impossible à chaque individu de se res-

6a CHA^ITRE n. SECTION VIT.

souvenir du moment où il a reçu cette notion ; car d'aussi ' loin que nous pouvons nous ressouvenir , nous avons toujours été aussi fermement persuadés de notre existence et de celle de toutes les autres choses , que nous avons été persuadés qu'w/z ajouté à un faisait deux. Il semble donc que cette opinion ait précédé tout raisonnement, toute expérience , toute instruction ; et cela est d'autant plus probable que nous ne pouvons l'acquérir par aucune de ces voies différentes.

Voici donc deux faits qu'on ne peut révoquer en doute; l'un , que tous les hommes , depuis le premier moment qu'ils ont réfléchi, ont intérieurement et constamment reconnu que leurs pensées et leurs sensations attestent une faculté de penser et de sentir, et un êti*e permanent ou un esprit en qui réside cette faculté; l'autre, que tous ont toujours rapporté, d'une manière uniforme, toutes leurs sensations et toutes leurs pensées à un seul esprit qui reste individuellement le même , quelque différentes et multipliées qu'elles soient.

Par quelles règles de logique tirons-nous ces conséquences? c'est ce qu'il est impossible de dire. II y a plus, il est également impossible d'expliquer comment nos sensations et nos pensées nous donnent la notion et la conception intérieure et de cette faculté et de l'esprit qui en est doué. La faculté de l'odorat, par exemple, est quelque chose de très-différent de la sensation actuelle de l'odeur , car la faculté peut subsister et subsiste en effet quand la sensation est évanouie; de même l'être sentant est différent de la faculté de sentir , car il persiste encore dans son identité individuelle après avoir perdu cette faculté ; cependant la sensation nous suggère immédiatement la notion et de la faculté et de l'esprit qui la possède; et non-seulement elle nous en donne la notion,

NÉCESSITÉ d'un SUJE'J? SENTANT. 63

elle nous force encore d'en admettre l'existence , quoique la raison ue puisse découvrir aucune liaison essentielle> aucune eoûnexion nécessaite entre la sensation , d'une patt , et la faculté de sentir et l'être sentant , de l'autre.

Que croire dans cette alternative? Envisagérohs-nous le témoignage de nos sensations > lorsqu'elles nous attestent l'existence de l'esprit et de ses facultés, ôotnme un préjugé dé l'éducation et de la philosophie , comme une pure fiction de l'imagination , qui ne mérité pas plus de foi atïprès des gens sensés que les contes de fééà ? ou regarderons -nous, au contraire^ leurs dépositions comme des t)ratcles de la nature , des jugements qlie nous n'ayons pas poirtés en comparant des idées entre elles et en percevant leur convenance et leur disconvenante, mais qui nous sont imposés par notre constitution même , qui partent du fond de notre être, et sont daîls nous indépendamment de nous?

Si cette dernière hypothèse est la seule raisonnable , la seule conforme à Ja vérité, comme je le pense, il nous sera impossible de nous défaire de ces opinions, quelque effort que nous puissions faite pour les rejeter; et si, par une obstination inconcevable, ïipus venions à bout de les bannir entièrement de notre esprit , nous n'agirions plus en philosophes , mais en vrais insensés. Il faut que ceux qui pensent que ce ne sont pas là des principes naturels fondés sur la constitution de notre être , nous montrent , en premier lieu , par quelle autre voie nous aurions pu acquérir la notion de l'esprit et de ses facultés ; ensuite comment nous sommes venus à nous tromper nous-mêmes, en croyant que là sensation ne peut exister sans un sujet sentant.

C'est une doctrine reçue de tous les philosophes , que

64 CHAPliRK II. SECTION VII.

nous n'acquérons les notions de rapports qu'en compa* rant les idées entre lesquelles ils existent. Ce qui se passe dans le cas présent semble contraire à cette doctrine. Ce n'est point par la possession préalable des notions d'esprit et de sensation et par la comparaison de ces notions, que nous percevons que l'une a la relation de substance ou de sujet, et l'autre celle d'acte ou d'opération; au contraire , une seule de ces deux choses relatives , savoir , la ' sensation , nous découvre a la fois et sans aucun préalable, et Tautre chose relative, et la relation.

L'esprit a donc une certaine faculté d'inspiration ou de suggestion^ si j'ose ainsi parler, qui a échappé à la pénétration de presque tous les. philosophes , et à laquelle nous sommes redevables d'une infinité de notions simples qui ne sont ni dés impressions ni des idées, et d'un bon nombre de principes primitifs de croyance. Je vais donner un exemple qui fera mieux entendre ma pensée que toutes les explications. Nous connaissons lou$ un certain bruit qui, lorsque nous l'entendons, atteste immédiatement qu'un carrosse passe dans la rue; et non-seul'ement ce bruit nous fait imaginer qu'un carrosse passe dans la rue, mais il nous le fait croire et nous le persuade ; cependant il n'y a point ici de comparaison d'idées et ce n'est point une perception de convenance ou de disconvenance qui produit cette persuasion : il n'y a aucune ressemblance entre le bruit que nous entendons et le carrosse que nous imaginons et croyons passer dans la rue.

Il est vrai que cette suggestion-ci n'est point naturelle ni primitive : elle est le résultat de l'expérience et de l'habitude ; mais je crois avoir fait voir par ce qui précède, qu'il existe aussi des suggestions naturelles; et particulièrement que la sensation nous suggère immédiatement la

NifcESsiri d'un sujet sentant. 65

notion de l'existence présente, et la croyance que ce que nous percevons ou sentons existe actuellement ; que la mémoire nous suggère de la même manière la notion de l'existence passée, et la croyance que l'objet de notre souvenir a existé dans. un temps passé; enfin que nos sensations et nos pensées nous suggèrent aussi la notion d'un esprit , avec la croyance de son existence et du rapport qu'il soutient avec nos sensations et nos pensées. C'est par un principe naturel semblable que tout commencement d'existence , ou tout changement dans la nature, nous suggère l'idée, et nous force de croire à l'existence d'une cause qui l'a produit. C'est ainsi enfin que certaines sensations du toucher , comme nous le ferons voir lorsque nous traiterons ce chapitré , nous suggèrent immédiatement, en vertu des lois de notre constitution , les idées V d'étendue, de solidité et de mouvement, qualités absolument différentes de ces sensations, quoique jusqu'ici on ait toujours confondu ces deux choses ensemble.

SECTION VIIL

^'iL Y A DANS LES CO|a»S UtïE QUALITÉ QUE îfOUS APPELONS ODEUR. QUELLE LIAISON ELLE A DANS ti'iMAGINATION AVEC LA

SENSAtiozr d'oïieub.

Nous avons considéré l'odeur comme une sensation , ou une impression éprouvée par l'esprit , (jt c'est eu ce sens qu'elle ne peut exister sans un ^esprit ou sans un sujet sentant. Mais il est évident que les hoi^imès donnent beaucoup plus souvent le nom Codeur à quelque II. , 5

chose d'extérieur à l'esprit, et qu'ils regardent comme ' une qualité des corps. A leurs yeux ce quelque chose n'implique en aucune façon l'esprit; et ils ne trouvent pas la moindre difficulté à concevoir l'air parfumé d'odeurs aromatiques datis les déserts de l'Arabie, ou dans le» îles inhabitées où jamais le pied de l'homme n'a pénétré. H n'est point de laboureur, pour peu qu'on lui suppose de bon sens, qui n'ait une idée claire de ce que nous disons ici , et qui ne soit aussi convaincu de cette possibilité qu'il l'est de sa propre existence : il ne doute pa& plus de l'une que de l'autre.

Supposons que cet homme se rencontre avec un philosophe moderne , et qu'il lui demande ce que c'est que . l'odeur dans une plante? Le philosophe n'hésitera pas .* a il « n'y a point, il ne peut point y avoir d'odeur dans une <( plante , dira-t-il ; l'odeur n'existe et ne peut exister que « dans l'esprit : c'est un point démontré dans la philoso- « phie moderne. » A ces mots le laboureur , il n'en faut pas douter, regardera d'abord ce philosophe comme ua plaisant qui veut rire et se divertir de lui; mais s'il le voit insister et qu'il ait lieu de le supposer persuadé de ce qu'il dit, ou bien il le regardera comme un fou à lier^ ou bien il croira que la philosophie est une magicienne , . qui transporte ses disciples dans un monde nouveau, et qui leur donne des facultés différentes de celles dont jouissent les autres hommes. Cest ainsi que la philosophie se brouille avec le sens commun. Mais à qui en est la faute ? Pour moi , je pense qu'elle est tout entière au philosophe : car s'il entend par odeur ce que les hommes entendent communément , il est certainement fou ; et s'il attache un nouveau sens à cette expression , sans en avertir les autres ou sans y prendre garde lui-même, il abuse du langage , et déci'édite la philosophie sans

DE L^ODEUtl DANS LES CORPS. 6^

i^enJre aucun service à la vérité. C'est comme si uu villageois permutait le sens des mots Aq fille et de vache ; et qu'il s* efforçât de mt)uver à son voisin que sa fille broute l'herbe , et que sa vache file au rouet.

La plupart des paradoxes de la philosophie idéale ne me semblent guère moins déraisonnables : aux yeux des gens sensés ce sont des absurdités palpables, tandis qu'à ceux des adeptes ce sont de profondes découvertes. Quant à moi je suis résolu d'avoir toujours beaucoup d'égards pour les maximes du sens commun , et de ne m'en point départir sans une nécessité absolue. C'est pourquoi j'incline à croire qu'il y a réellement quelque chose, dans le lis et dans la rose, qui est appelé odeur par le vulgaire , et qui continue d'exister, alors même qu'il n'y a point d'organe pour le respirer, ni d'esprit pour le sentir. Tâchons de découvrir en quoi ce quelque chose consiste ; par quelle voie nous en acquerrons la notion ; et tjuel rapport existe entre cette qualité ou cette veilu qu'on appelle Vodeur^ et la sensation que la pauvreté du langage nous oblige de désigner par le même nom.

Supposons donc, comme nous l'avons fait plus haut , qu'un homme fasse usage, pour la première fois, du sens de l'odorat. Une légère expérience lui fait connaître quelle nez est l'organe de ce sens , et que Tair, ou quelque chose dans Tàir, est l'intermédiaire de tout ce qui ' Taffecte. D'autres expériences lui apprennent que, lorsque son nez est près d'une rose , il éprouve une certaine sensation, et que, lorsqu'il l'en éloigne, la sensation s*évanouit. Il connaît par là qu'il y a Une relation naturelle entre la rose et cette sensation ; la rose est considérée comme la cause, l'occasion , on l'antécédent dé la sensation ; la sensation comme l'effet ou comme la conséquence de la présence de la rose : ces deux faits se

lient étroitement dans l'esprit y et Timagination ne peut plus concevoir Tun , sans concevoir l'autre en même temps.

Il est digne d'observation que, quoique la sensation d'odeur de rose paraisse avoir un rapport plus intime avec l'esprit qui est son sujet et avec le nez qui est Sion organe ^ cependant aucun, de ces deux rapports n'opère aussi puissamment sur l'imagination que celui de cette même sensation avec la rose qui la donne. En voici je pense la raison : la relation de la sensation avec l'esprit est trèsgénérale et ne la distingue ni des autres odeurs, ni même des saveurs, des sons, et des autres genres de sensations; sa relation avec l'organe est également générale et ne la distingue point des autres odeurs; au lieu que la connexion qu'elle a avec la rose, est spéciale et constante. De là vient que l'odeur et la rose s'associent plus étroitement dans l'imagination, et deviennent aussi inséparables que le tonnerre et l'éclair, ou que le froid et la gelée.

SECTION IX

qu'il y a uk principe dans la nature humaine qui nous ré-

"VÈLE l'odeur, aussi BIEN QUE TOUTES LES AUTRES CAUSES ET PROPiLIETES NATURELLES DRS CORPS.

Afin de faire mieux comprendre comment nous venons à concevoir une qualité ou une vertu dans la rose , que nous appelons odeur ^ et pour qu'on sache mieux en quoi elle consiste, il est bon d'observer que l'esprit commence de fort bonne heure à rechercher les principes qui peuvent le diriger dans Texercice de ses différentes fa-

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