DE LEÇFET DE L HABITUDE SUR LA SIMPLE VISION
Tous les pbénomènqs de doubla et de simple vision que tiou$ aypus rapportés d^ns la treizième section , paraissent déi>nontrerqu^ là vue d'un Qbjfet simple avec les deux yeuj: dépend 4p deux cj^oaes : i°de la correspondance, de certains points dans les ^i*étines que nous avons décrits n^ de la faculté de diriger avec tant de précision les deux yeux vers l'objet, que l^s deux images puissent tomber sur ces points correspondants. Ces. deux conditions doivent i|éce3sairQinent concourir, pour que nous puissions voir un objet siufipJe avec les deux yeux; en tant donc que ees deux choses dépendront de l'habitude, la sin^ple vision en dépendra.
Et d'abord, quant à la seconde de ces conditions, c'est* à-dire, l'exacte direction des deux yeux vers l'objet, il est impossible, ce me semble, de ne pas reconnaître qu'elle est il. i8
le fruit de rhabitude. La nature a sagement voulu que I<» yeux se tournassent de telle manière, que leurs axes fassent toujours parallèles , du moins à peu de chose près } mais elle nous a laissé la faculté de varier un peu leur inclinaison, suivant la distance de l'objet que nous regar*^ dons. Sans cette faculté les objets ne nous paraîtraient sim{5les que dans un certain éloignement ; et nous les verrions toujours doubles IcM^squ'ils seraient en-deçà ou au-delà de cette distance marquée. La sagesse de la nature se montre également dans le don qu'elle nous a fait de cette faculté , et dans les limites , parfaitement adéquates à la fin , qu'elle lui a données.
Le parallélisme des yeux est donc l'ouvrage de la nature; mais cette inclinaison pi-écise qu'on doit leur donner dans chaque cas et qui: doit varier selon la distance de l'objet, est un effet de l'habitude. La nature nous a donné la faculté de varier un peu l'inclinaison des axes optiques; l'habitude nous apprend à leur donner toujours l'inclraaison précise exigée par la distance de l'objet.
Mais d'où vient cette habitude? dira-t-on ; quel est son principe? Toute la réponse qu'on peut faire, c'est qu'elle est nécessaire pour que la vision soit parfaite et distincte. En perdant un œil, on perd souvent l'habitude de diriger exactement cet œil vers l'objet, parce que cette habitude n'est plus d'aucune utilité; si cet œil recouvrait la facul^té de voir, l'habitude renaîtrait, parce qu'elle redeviendrait utile. Il n'est rien dans la constitution humaine qui soit plus admirable , que cette faculté de contracter les habitudes qui nous sont nécessaires, sans effort , sans étude et sans intention. Les enfants , par exemple, ne doivent voir d'abord que très imparfaitement; mais eh faisant usage de leurs yeux, ils apprennent à s'en servir de la meilleure manière ; et ils acquièrent ,
EFFET DÇ l'habitude SUR LA SIMPLE VISION. M^^
sans préméditation aucune , les habitudes nécessaires pour y parvenir. Chaque homme devient plus habile dans l'espèce de vision plus particulièrement nécessaire à la profession et au genre de vie qu'il a embras^sés. Le peintre en miniature et le graveur voient les objets rapprochés beaucoup mieux que le matelot ; et le matelpt voit à son tour les objets éloignés beaucoup mieux que le peintre et le graveur. Ceux qui ont la vue dourte, prennent l'habitude de resserrer et de rétrécir l'ouverture de l'œil, lorsqu'ils regardent les objets éloignés, au point que leurs yeux sont presque entièrement cachés par la paupière; et poucquoi? c'est qu'ils voient ainsi plus clairement et plus distinctement les objets. Et de même, la raison pour laquelle tous les hommes acquièrent si facilement l'habitude de diri^ toujours exactement les deux yeux vers J'objet,, c'est que par ce moyen la vision est plus parfaite et plus distincte.
Reste à examiner si la correspondance entre certains points des rétines , qui est la seconde condition de la simple vision, est encore l'eflfet de l'habitude, ou si c'est une propriété naturelle de nos yeux.
Il y a un argument bien fort pour croire que cette correspondance est une propriété originaire et primitive; et il ressort de cette hîlbitude même que nous venons d'examiner, de diriger toujours exactement les yeux vers Tobjet. Nous acquérons cette hat)itude , parce que nous trouvons qu'elle est nécessaire pour que la vision soit parfaite et distincte; mais pourquoi est-elle nécessaire ? c'est qu'au moyen de cette habitude, les deux' images de l'objet tombant sur les points correspondants des rétines , les deux yeux se prêtent une assistance mutuelle dans la vision , et que l'objet est mieux vu par les deux à la fois, que par un seul; au lieu que si les deux yeux ne sont pas dirigés vers l'objet avec cette exacte précision , les
276 CHAPITRE TI. dECnOir XVII.
deux images tombent sur des points qui ne sont pas correspondants, et il arrive alors que fa vue d'un œil jette du trouble et du désordre dans la vue de Tautre, et que Fobjel est Vu plus obscurément avec, les deux yeux qu'il ne le serait avec im seul. D'où il suit évidemment que cette correspondance entre certains points des rétines est mtérieure aux habitudes que nous acquérons dans la vision, et que parcpnséquent elle est originaire et naitur^Ié; Nous avons tous contracté Fhabitude de donner aux axes de nos yeux l'inclinaison particulière, qui produit la simple vision. Si la nature a décidé que nous n'aurions jamais, la simple vision que lorsque cette inclinaison serait produite, la raison pour laquelle tous les hommes prennent l'habitude deladonner à leurs yeux, est évidente; que si, au contraire, la simple vision est tout entière et dans ses deux conditions un effet <le l'habitude, toute habitude de diriger autrement les yeux aurait également produit la simple vision. Dè&-lors ^ <»i ne peut plus dire pourquoi cette habitude particulière est si universelle; et dès-lors aussi on a le droit de s'étonner qu'on n'ait jamais rencontré une seule personne qui ait acquis l'habitude de voir les objets simples avec les deux yeux , en dirigeant ceux - ci d'une tout antre manière que la manière accoutumée.
Le docteur Smith (i), cet écrivain si judicieux, soutient cependimt cette dernière opinion dans son excellent Traité d'optique, et il offre à l'appui quelques faits et quelques raisonnements. Il s'accorde avec l'évéque de Cloyne à attribuer entièrement à l'habitude, et le fait de la vision simple avec les deux yeux, et celui de la vision droite avec des images renversées ^r la rétine. Comme
*■ Cet écrivain si souveot cité est Robert Smith , mort en 1 768 , aateur de Fexcellent ouvrage intitulé : Complète sjrstem of optîcks. Il contribua beaucoup à Uâte connaître les découvertes de Nevirton. ( Note de Védkew. }
EFFET »E L HABITUDE SUft LA SlHPLp VISION. 277
»bus avons déjà fait mention des raisonnements et 4fs preuves de Berkeley dans la onzième section , nous prions <[qon nous permette de faire ici quelques remarques sur la doctriiie du docteur $aiith| avec toi^t 1^ r^pec^ 4û à ua auteur auquel le inonda 4oit tant, ^on-seulemeut pour uti uQUibre infini del^II^ ^ §ii^v^Qt^ découvertes «{ui lui soïKt jpiropres, mab eacqr^ poui? ^U^^ 4u plus ^^Sbd génie mathématique de c^ sî^ole , qu'il npu^ 4 i^it 43Qunatlre et qu'il a généreusement tirées de l'oubli.
îl ûfeser ve d'abord que oette ^jfu^tiw j Pomqwi vox(m$' nom les ^l^H simples wm dmso y>m3$? ept de mê^^e n^turc que oeUle-ci \ PvurquQi ^fUendQHSn^oiftS le^ sons Mmpks mfec dewjo oreilles? que la néponsie que l'on ^\t ^ l'une, doit convenir à l'autre >«t que par conséqueut si Je, second de ces phénomèftes est uu effet dç Tbabitude , il doit ea être dç mSme du preutier.
Quant .à moi , je paise d'abord <^ ces deux questions ne sont point identiques et que la même réponse a'^$t |K)tinti applicable à l'utte cl k l'autre ; et de plus que ce «'est point en nous un, effet de l'habitude d'enteaidt^e le^ isons simples, avec deuK oreiUes.
DeuK ou utt plus grand nombre d'objets visibles, q^ir cfue parfaitement semblables et vus en même te^ps, |)euvent aisément se diistinguer pi^ leans places visibles (. mais deux sons parÊiitemeait «emblables M entendes au eiéme monient^ ne peuv^t point être distÂugnés ; car le^ sensations qu'ils excitent doivent par leur nature se fendre en une seule et perdre tout caractère propre» S\. l'on me demande donc pourquoi j'^ntend&le^spns simples avec deux oreilles, je réponds que la coutume n'y a au-^ cujba part , et que c'est uniquement parce que deux squs, parfaitement semblables et synchrones, n'opt rien en eu^ qui puîs)^ les £^re distinguer. Maintenant la même ré^
^'jS CHAPITRE VI. SECTIOBT XVIf.
pouse est-elle suffisante pour résoudre l'autre question ? je ne le pense pas.
L'objet produit une apparence dans chaque œil, comme le son fait une impression dans chaque oreille ; voilà ce qu'il y a de commun entre ces deux sens. Mais on peut distinguer les apparences visibles par le lieu, lorsqu'elles sont d'ailleurs parfaitement sejmblables sous tout autre rapport, tandis qu'oa ne peut distinguer deux sons par le même moyen; et </est en ceci que les deux sens diffèrent. Assurément lorsque tes deux apparences ont la même place visible, elles sont aussi indiscernables que les sons, et nous voyons nécessairement l'objet simple; mais lorsqu'elles n'pccupent pas la, même place visible, elles sont parfaitement discernables, et'^ous voyons l'objet double. Nous ne voyons l'objet simple que lorsque les yeux sont dirigés d'une certaine manière, tandis qu'il y en a raille autres également en notre puissaace qui toutes nous font voir l'objet double.
C'est avec raison epie le docteur Smith attribue à l'habitude une petite illusion du toucher connue de tout le monde. Lorsqu'on presse une balle avec les extrémités de deux doigts croisés l'un sur l'autre, on sent cette balle double. Je conviens^ avec lui que la cause de cette apparence vient de ce que les côtés opposés des doigts ne sOïit point accoutumés à sentir ensemble le même objet, mais au contraire deux objets différents; et je demande la permission' d'ajouter que comme c'est l'habitude qui produit ce phénomène, une habitude contraire peut le détruire ; car si un homme s'accoutumait à toucher la balle avec les doigts croises il ne sentirait bientôt plus qu'un seul objet, ainsi que je l'ai éprouvé, moi-mên[ïe par ma propre expérience.
On doit regarder comme une règle générale , que les
EFFET DE l' HABITUDE SUR LA SIMPLE VISION. ^79
choses qui sont produites par l'habitude , peuvent être détruites ou changées faute d'usage, ou par une habitude contraire. D'un autre côté , une preuve bien forte qu'un effet ne résulte pas de l'habitude mais qu'il dérive de la constitution de notre nature , c'est qu'une habitude contraire longuement continuée ne puisse ni le changer ni. l'afi&iblir; Je regarde cette règle comme la meilleure dont nous puissions nous servir pour décider la question présente. Je rapporterai donc deux faits allégués par le docteur Smith ^ pour prouver que les points correspondants des rétines ont été changés par l'habitude; apjrès quoi je citerai d'aiHres faits qui auront pour but de démontrer qu'il y a naturellement dès points correspondants dans les rétines , et que l'habitude ne saurait les changer.
«- Voici un fait, dit M. Smith , rapporté sur Fautorité a^ de M. Martin Folkes président de la Société royale. Il <c lui a été dit par le docteur Hepburn de Lynn*, que le «ministre Foster de Clinchwarthon , qui demeurait dans « son voisinage, ayant été aveugle pendant quelques ana née^ d'une goutte sereine, recouvra la vue par la saliva-- <3c tion, et que lorsqu'il commença à voir, tous lés objets « lui paraissaient doubles ; mais qu'ensuite les deux appatf<rences se rapprochèrent insensiblement et par degrés, «et qu'enfin il parvint à voir les objets simples , et aussi « distinctement qu'il les avait vus avant sa maladie. »
J'observe sur. ce fait, r? qu'il ne prouve pas qu'il se soit opéré aucun changement dans les points correspondants des rétines, à moins que nous ne supposions nous-mêmes, c© qui n'est point affirmé dans la relation, que M. Foster, dès. le commencement, et lorsqu'il voyait double, dirigeait ses yeux vers l'objet avec la même précision et de la même manière qu'il le fit lorsqu'il en : vint de nouveau à voir simple. 2" Si>nous admettions celte, supposition, rien ne
l8o CHAPITRE VI. SECriOK XVII.
pourrait nous «tpllquer pourquoi il vit d'abord ieg deui apparences à une certaine distance angulaire plutôt qu'à une autre; ni pourquoi cette distance angulaire décrut ensuite par degrés , au point que les deux apparences flairent un jour par coïncider^ et se réunir en une seule; car comment cet effet pourrait-«il être produit par l'habitude? 3** On peut rendre raison.de toutes les circour stances de ce fait, en supposant, eommj je prétends qu'on doit le faire, que M. Poster avait des points correspondants dans les rétines dès le iiiomt^dt qu'il commença à voir, et que l'habitude ne fit éprouver aucune altération à ces pçints. Il sufHt en effet de renurquer dans cette supposition , qu'une cécité de quelques années fait perdre Thabitude de diriger les yeux avec une exacte précision vers l'objet qu'on regarde; que c'était le cas de M. Poster; «fit qu'il recouvra peu à peu et par degrés cette haK tude^ dès qu'il ^t recouvré la vue*
Le second fait est tiré de l'anatomie de Gheselden: <f Un homme, dit ce dernier, ayant reçu un coup à la « tête , un de ses yeux en subit une telle distorsion c[ue fc tous les objets lui paraissaient doubles. Mais insên^ « siblement et par degrés, l'apparence des objets les plus (c familiers redevint simple; et dans la suite il en fut de c( même de tous les autres , sans que cependant la distor- (c sion de l'œil fut fe moins du monde diminuée, in
Qu'on me permette d'observter ici qu'on ne dit point que les deux apparences se rapprochèrent graduellement et finirent par se confondre, sans aucun amendementda&s la distorsion de l'œil malade. Ce fait eût été Une preuve décisive d'un changement dans les points correspondants des rétines, bien que ce changeaient n^t pas trouvé son explication (kns l'habitude. Mais on ne fait point mention de cette circonstance, et si elle avait été remiarqtrée, il
BFFET DE L'HA.BITtT0E SUR LA SIMI^LE VISION. uSt
n'est pas probable qu'un observateur aussi exatet et aussi judicieux que Cheseldeu, l'eût omise; nous avons vu dans l'autre relation, que le docteur Hepbum ne l'avait pas laisse échapper. Nous devons donc regarder comme une chose Certaine, que l'uile des apparences s'évanouit par degrés sans se rapprocher de l'autre,' et c'est ce qui a pu €e faire de plusieurs manières : lo la vue de l'œil blessé « pu s'affîiiblir insensiblement par suite du coup', de sorte que les apparences présentées' ^ar cet «il se seront à la longue entièrement évanouies; 2^ un changement léger, et imperceptible dans la direction des yeux a pu faire que cel bomme ait cessé de voir les objets de l'oéil malade, ainsi que nous l'avons expliqué dans la section XV; 3° en acquérant l'habitude de diriger toujours le même œil vers l'objet, l'apparence oblique et faible présentée à l'autre aura cessé d'attirer son attention , il se sera accoutumé à la négliger, et il en sera venu au point de n'en avoir plus la perception. —L'une de ces causes, ou le concours de plusieurs a pu produire l'effet rapporté, sans aucun changement des points* correspondants des rétiiles* . Tout» ces raisons démoutreut que les faits rapportés par le docteur Smith ne sont point démsifs, quoiqu'ils toient curieux.
En voici d'autres qui les balanceront peut-^ètrô.
Je citerai d'abord l'exemple fameux* du jeune homme opéré de la cataracte parC^eselden, et qui avait été aveugle jusqu'à Tâge de treize ans. Suivant la relation du chirurgien , il parait que ce jeune homme vit les objets simples aussitôt qu'il commença à voir des deux yeux. Je rapporte les paroles mêmes de Cheselden: « Présentement, depuis a que je lui ai oté la cataracte de l'autre œil, il dit' que les <c objets lui paraissent grands de cet œil, mais pas si €c grands cependant qu'ils lui parurent de l'autre œil ,
a8a CHAPITRE VI. SECTION XVII.
« lorsqu'il* vit pour la première fois. Lorsqu'il regarde « le même objet avec les deux yeux, il le voit presque « deux fois aussi grand qu'il le voyait du premier œil <t opéré; mais il ne le voit point double, du moins nous « n'avons encore eu jusqu'ici aucun lieu de le croire. » - Je citerai en second lieu^les trois jeunes gens dont j'ai parlé dans la section précédente. Ils étaient louches depuis leur enfance, si l'on ne m'a pas trompé; et cependant, depuis qu'ikont appris à diriger les deux yeux vers Tobjet, ils Tont toujours vu simple.
Il paraît évident que, dans ces quatre exemples, les centres des rétines correspondaient originairement et indépendamment de l'habitude. Le jeune homme de Cheseldçn n'avait certainement point pris l'habitude de voir, avant qu'on lui eût fait l'opération de la cataracte , ni les trois autres celle de diriger les axes de leurs deux yeux vers l'objet, puisqu'ils louchaient dès leur enfance.
Je dirai, en troisième lieu, qu'il résulte des faits rapportés dans la treizième section , qu'à dater de l'époque où nous sommes capables d'observer les phénomènes de la double et de la simple vision , l'habitude ne les modifie en aucune manière.
Voilà près de trente ans que je me livre moi-même à ce genre d'observations; et je puis dire que, dans tous les cas où j'ai vu l'objet double dans le principe, je le vois encQre double aujourd'hui , quoique l'expérience n'ait cessé de me dire qu'il était simple. Et de même dans les cas où je sais parfaitement qu'il y a deux objets, je n'en vois qu'un seul aujourd'hui comme alors, malgré des milliers d'expériences.
Quand un homme regarderait à: chaque moment de sa vie à travers un verre à facettes , le nombre des ap^ parçnces visibles n'en diminuerait pas pour cela, et il se-
EFFET DE l'hABITCDE SUR LA SIMPLE VISION. 283
rait le même le dernier jour que le premier : ni le nombre des expériences, ni celui des années, ne pourraient y apporter le plus léger changement.
Les effets de l'habitude sont plus ou moins grands, suivant que les actes par lesquels cette habitude est acquise sont plus ou moins fréquents; mais les phénomènes de la double et de la simple vision sont si invariables et si uniformes dans tous les hommgj», et gouvernés par -des règles si exactement mathématiques, que nous avons toutes les j raisons du monde de conclure qu'ils ne sont point l'effet de l'habitude, et qu'ils dérivent des lois immuables de notre nature.
SECTION XVIII
SENTIMENT DU DOCTEUR PORTERFIELD TOUCHANT LA DOUBLE ET LA SIMPLE VISION.
Si l'évêque de Cloyne et le docteur Smith donnent trop à l'habitude, dans la vision, le docteur Porterfield lui donne trop peu.
Cet ingénieux écrivain pense que c'est par une loi originaire et priinitive de notre constitution, antérieure à l'habitude et à l'expérience, que nous percevons les objets visibles dans leur véritable place, non-seulement quanta leur direction, mais encore quant à leur distance de l'œil. En conséquence, voici comment il explique la mjanière dont no.us voyons les objets sirtiples avec les deux yeux: Puisque chacun 'de nos yéujç a la faculté de percevoir l'objet daus sa vraie place, l'un et Tautre doivent le perr
l84 CHAPITBJE VI,— SECTI9N XVIir.
cevoir dans la même place , et coaséquemmeat nous devons le percevoir simple.
Le docteur Porterfield sent très-bien que ai son priucipe a le mérite d'expliquer la vision simple j il a Tinconvënient de ne point expliquer la vision double. Ainsi la difficulté est déplacée ; et, tandis que les autres écrivains, qui ont eiLalniné la question , trouvent dans la simplicité de 1 organe une raison suffisant^ de la vision double , et ne sont embarrassés que pour rendre compte de la vision siftiple^ le docteur Porterfield au oontraii^ résout parfaitement par son principe le problème de la vision simple , et ne voit de difficulté que dans la vision double.
Afin donc d'expliquer ce dernier phénomène, il avance un autre principe, sans nous dire cependànts'il regarde ce principe comme une loi originaire de notre nature , ou comme un effet de l'habitude. Il prétend que la perception naturelle que nous avons de k distance des objets , ne s'é* tend pas à tous les objets renfermés dans le champ de la vision, mais seulement à ceux que nous regardons; en sorte que les premiers , quelle que soit leur distance réelle, sont aperçus à la même distance que les seconds, comme s'ils étai^it tous s^r la sur&ce d'une sphère , dont l'<ieil serait le centre.
La simple vision est donc expliquée par te principe tjue nous voyons la vraie distance de l'objet ^ue nous regardons, et la double vision par celui que nous ne voyons pas la vraie distance des objets que nous ne regarderas pas.
Nous convenons avec ce savant et ingénieux auteur, que c'est en vertu d'un principe naturel et primitif que nous apercevons les objets visibles dans une isfirtaine direction relativement à l'œil , et nous lui faisons honneur de cette détx>uverte. Mais nous ne pouvoirs Admettre ni
SENTl^lENT DU DOCTEUR PORTERFÎELD. 285
l'un ni l'autre des (Jeux principes, par lesquels il explique la double et la simple Vision : voici no» motifs.
I® Cette perception, prétendue naturelle et primitive, de la vraie distance des objets à l'œil, paraît contraire à un fait bien attesté; car le jeune homme opéré par Cheselden, s'imagina d'abord que tout ce qu'il voyait était en contact avec son œil, comme tout ce qu'il touchait l'était avec sa main.
a® La perception que nous avons actuellement de cette distance, soit qu'elle dérive de la nature ou de l'habitude, n'est ni aussi déterminée ni aussi exacte qu'il serait nécessaire qu'elle le fût pour produire la simple vision. Une erreur d'un vingtième ou d'un trentième sur la distance d'un très petit objet comme une épingle, suffirait, en vertu de Thypothèse du docteur Portcrfield , pour que nous le vissions double. Or il est bien peu de personnes qui puissent juger si exactement delà distance d'un objet visible. Cependant nous ne trouvons jamais que la double vision soit produite par une méprise sur la distance de l'objet. Il est une foule de cas où, même .à l'œil nu, nous, nous trompons de la moitié et même' davantage dan^ l'appréciation de la distance; pourquoi donc alors voyonsnous les objets simples? Lorsque je prends mes lunettes et que les tenant entre mes yeux et un petit objet, je les .éloigne à deux ou à trois pieds, cet objet me semble se rapprocher si fort de mes yeux, qu'il me parais au moins deux fois plus près qu'il n'est ; cependant je l'aperçois simple à cette distance apparente, tout comme lorsque je lé vois avec l'œil nu à sa distance réelle. Quand nous regardons un* objet avec un télescope à deux oculaires parfaitement adapté à la force de nos yeux, nous le voyons également simple, quoiqu'il paraisse quinze ou vingt fois plus près qu'il n'est réellement. Il est donc bien rare que
a86 CHAPITRE VI» — SECTION XVIII.
la distance de l'objet soit aperçue avec Texactitade et la précision nécessaires pour produire la simple vision dans l'hypothèse du docteur P0rterfield5.et.cela me paraît un argument concluant contre son explication de la vision simple. Nous trouvons d'un autre côté que les faux jugements que nous portons sur la distance de l'objet, ou les fausses apparences que nous recevons ^ur cette distance^, ne produisent point la vision double; et cela me semble encore un argument Concluant contre son explication de ce second phénomène.
3^ La perception que nous avons de la distance linéaire des objets, me paraît entièrement un effet de l'expérience. L'évêque de Cloyne et le docteur Smith l'ont parfaitement bien prouvé à mon avis; et lorsque nous exposerons les moyens par lesquels nous apprécions la distance par la vue, nous verrons que tous ces moyens nous sont fournis par l'expériencef
4® En supposant qu'en vertu d'une loi de notre constitution, la distance des objets à l'œil ainsi que leur direction fussent perçues avec une exactitude mathématique, il ne s'ensuivrait pas encore que nous dussions voir l'objet simple. Considérons'quels moyens nous offrirait une telle loi de la nature, pour résoudre la question de savoir si les objets des deux yeiix sont dans une seule et même place, et conséquemment s'ils ne sont qu'un seul objet et non pas deux. '
Supposons deux lignes droites, l'une tirée du centre de l'œil droit à son objet , l'autre tirée du centre de Tœil gauche à son objet. La loi en question ijous donnerait la direction ou la position de" chacune de ces, lignes droites et de plus leur longueur , mais pas davantage. Ces <lonnées sont géométriques ; la géométrie peut donc nous apprendre ce qu'il est possible d'en déduire.* Or est-il
.J^Jfî^
SENTIMENT DU DOCTEUR POETERflÈLD. 287
possible d'inféîfer de ce% données si les deux lignes droites aboutissent ou n'aboutissent pas à un seul et même point? Assurément non. Pour résoudre cette question y nous aurions besoin de trois autres données. Il nous faudrait savoir si les deux lignes droites sont dans un même plan ; quel angle elles font; et quelle est la distance entre les centres des deux yeux. Et quand nous saurions bien ces trois choseà, nous serions encore obligés de recourir aux règles de la trigonométrie pour résoudre la. question de savoir, si les objets des deux yeux sont dans une seule et même place, et conséquerament s'il y a deux objets ou un seul.
5® Cette fausse distance apparente des objets que nous ne regardons pas, dans laquelle on résout la double vision, ne peut être un effet de rbabitude, puisque l'expérience la contredit constamment. Elle né ressemble point non plus à une Iqi de la nature, car ce serait une loi sans sagesse, et qui n'aurait d'autre effet que de nous jeter dans l'illusion. Mais pourquoi cherclier des arguments dans une question oîi il s'agit de ce qui nous apparaît ou ne nous apparaît pas ? La question est celle-ci : A quelle distance les objets paraissent-ils à mon oeiF? Me paraissent-ils tous à une distance égale, comme s'ils étaient placés dans la surface concave d'une sphère dont mon œil occuperait le centre? Chaque homme est en état d'y répondre; et pour peu qu'il interroge ses yeux , et qu'il consulte leur témoignage, il n'a nul besoin de demander à un philosophe comment les objets visibles lui apparaissent.
Il est bien vrai que si je regarde une étoile dans le ciel, les autres étoiles auront pour moi la même distance apparente. Cependant ce fait même n'est point favorable à l'hypothèse du docteur Porterfield ; car les étoiles ne me paraissent pas plus à leur distance réelle, lorsque je les
288 chapithe vi. — sectiobt xviii.
regarde directement, que lorsqàe je les verts obliquement ; et si ce phëuomènç est un argument pour le second principe du docteur-, il détruit sans rémission le pre* mier.
Nous montrerons dans la suite la vraie cause de ^e pliénomène; laissons*le pour un moment à l'écart, et arrêtons-nous à une autre expérience. Je suis actuellement assis dans ma chambre, et je porte directement mes yeax \^rs la porte qui est à seize pieds de distance; je vois en même temps plusieurs autres objets imparfaitement et obliquement : je vois le plafond; je vois le tapis qui est étendu sur le plancher; je vois la table sur laquelle j'écris, des livres, des papiers, une écritoire , une chandelle, etc. £6t-ce que tous ces objets me paraissent à la di^ance de seize pieds ? — Il n'est personne qui ne soit en état de ré' pondre; et la réponse tranche la question.
SECTION XIX
THEOaiX nu DOCTEUR SaiGGS ET CONJECTURE DE SEWTON SUE LE MÊME SUJET,
Je crains bien que le lecteur et l'auteur ne soient éga<lement fatigués de s'appesantir si long-temps aur le phénomène de la. double et de la simple vision. Mais le grand nombre de théories avancées sy:r ce sujet par des auteurs célèbres, et la multitude de faits observés sans une connaissance suffisante des lois de l'optique ou rapportés sans égard aux circonstances les plus importantes et les plus décisives, ont tellement embrouillé la ques;tion, qu'on