‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 51 sur 67 · THÉORIE DU DOCTEUR BRIGGS · texte numérisé non relu

THÉORIE DU DOCTEUR BRIGGS

ne saurait Féclaîrcir sans entî'er dans d'assez longs détails.

Je iiife suis donc résigné à un inconvénient inévitable, et j'ai commencé dans la section XIII par exposer, plus amplement et plus régulièrement xju'on ne l'avait fait jusqu'ici^ les phénomènes de la double et de la simple vision clans <:eux'dont les yeux sont bien conformés et la vuc^ parfaite^ Je les ai rattachés à un principe général qui paraît être une Ipi de la vision dans les yeux humains qui sont bien conformés et dans leur état naturel.

J'ai tâché de fa\re voir dans la quatorzième section que cette loi , qui est parfaitement adaptée à la conformation des yeux de l'homme, serait un obstacle à la vision dans d'autres espèces ; et qu'ainsi il est très probable qu'elle n'est pas commune à tous les animaux. Dans les seclions XV et XVI, j'ai examiné si cette loi ne souffrait pas quelque modification dans les yeux de ceux qui louchent, question non moins. importante pour la médecine, que pour la théorie de la vision. Mais malgré tout ce que l'on a obsei*vé et écrit à cet égard, cette question ne peut point encore être décidée, faute d'expériences convenablement faites. Ceux qui avaient assez d'habileté pour bien faire ces expériences, ont manqué d'occasions favorables; et ceux à qui ces occasions se sont présentées, n'avaient pas les connaissances requises pour bien observer. J'ai donc pensé qu'il serait utile d'indiquer, d'une part, toutes les observations à faire pour résoudre cette question ; et de l'autre, les conclusions qui en résulteraient si elles étaient faites. J'ai également recueilli et exposé dans une autre section les faits les plus concluants que j'ai trouvés dans les auteurs, ou qui se sont offerts à mes propres obserivations.

11 faut avouer que ces faits font bien pauvre figure, lors* II. . 19

aga chapitre vi. — section xix.

qu'on les applique à la question; c est aux mcdecii» à le^ multiplier: l'honneur de leur profession ne l'exige pa» moins que l'intérêt de l'humanité.

Tous les auteurs médecins et mathématiciens qui ont écrit sur te strabisme, et que }'ai consultés, excepté le docteur Jurin , affirment ou prennent pour acc<n*dé que les personnes cfui louchent voient l'objet des deux yeux f et que cependant ils le voient simple. Le docteur Juria pepse au contraire -qu'ils ne voient jamais l'objet de» deux yeux à la fois, et que s'ils pouvaient le voir des deux yeux, ils le verraient double. Si l'opinion commune est vraie, il serait aussi fâcheux de guérir un homme qur louche , que de rendre louche un homme qui a les yeux sains; les médecins ne devraient donc jamaisentreprendre cette guérison , ni ceux qui ont malheureusement cette difformité se soumettre à l'opération. Mais si c'est l'opi* nioQ du docteur Jurin c^ui est vraie ^ les jeunes gens qui louchent pourraient se guérir eux-mêmes en prenant quelque peine, et non-seulement ^s viendraient à bout de corriger cette difformité , mais encore il&fortifieraieat leur vue à un degré considâ:*ab]e. .

Si l'opinion commime est vraie, le centre et les autres points des deux rétines ne correspondent pas dans les personnes qui louchent, comme dans les autres hommes; et la nature s'écarte chez eux de la règle générale et commune. Si au contraire le docteur Jurin a raiscm ^ il y a heu de croire que la loi générale qui règle la vision dans tous les yeux humains bien conformés s'Àend aussi à toutes les personnes qui loudient.

Il est inipossible de déterminer par le raisonnement laquelle de ces opinions est la vérité, nî si Tune ne peut pas se trouver vraie chez quelques personnes louches, et l'autre chez quelques autres. .11 est évident que l'expérience

THÉORIE Dû DOCTEUR BRIGGS. agi

i&l robservation sont ici la seule autorité compétente, et les faits le seul argument valable. Il semble donc que les défenseurs des deux opinions rivales auraient dû produire des exeniples et des faits convaincants à l'appui de leurs doctrines respectives. Et toutefois je n'en ai rencontré aucun ni d'un côté ni de l'autre, dans les différents auteurs <jue j'ai feuilletés. Mes propres obsei'Vations m'ont fourni trois fa^îts qui confirment l'opinion du docteur Jurin, et que l'on peut regarder comme positifs , et un quatrième qui semble pencher du coté de l'opinion co4;itraire, mais qui n'€st point suffisamment décisif. Voilà où en est la question, et j'ai été obligé de la remettre en cet état aux observateurs ^qui voudront la pousser plus avant.

Dans fa dix-septième section;, |e me suis efforcé de prouver queia correspondance sympathique de certains points des deux rétines, à laquelle j'ai rapporté tous les phénomènes de la double et de la simple vision , n'est point un effet de l'habitude , comme le docteur Smith l'a imaginé , et que rhabitude même ne peut en aucune manière la modifier; mais qu'elle est une ^propriété naturelle et primitive des yeux humains.

£niÎQ ; je crois avoir prouvé dans la dernière section que cette correspondance sympathique n'est point due à une perception naturelle et primitive de la vraie distance deô objets à 1-œil, ainsi que l'a prétendu le docteur Por. terfîeld.

Après cette récapitulation qui m'a paru nécessaire pour soulager l'attention du lecteur , nous allons considérer d'autres théories sur le même sujet.

Celle du docteur Briggs fut d'abord publiée en anglais

. dans les Transactions Philosophiques, et ensuite en latin

sous le titre de JSoi^a visionis Theoria^ avec une épître

en forme de préface adressée à l'auteur par Newton. Sou

système est, que les fibre§ des nerfs optiques qui passent des points correspondants des rétines aux couche^ des nerfs optiques {jthalami nejvorum opticorum ) , ayant la même longueur, la même tension et une situation semblable, doivent aussi avoir le même ton ; et que par conséquent leurs vibrations excitées par l'impression des rayons de lumière doivent être comme Tunisson dans la musique et présenter une seule et même image à Fesprit; mais que les fibres qui partent des points des rétines qui ne sont pas correspondants , ayant des tensions et des tons différents, doivent produire des vibrations discordantes, et par conséquent présenter à l'esprit des images^ différentes.

Je n'entrerai pas dans un examen particulier de cette théorie : je me contenterai d'observer en général qu'elle se compose de conjectures sur des choses que nous ignorons entièrement, et que de pareilles théories méritent moins la réfutation que le sourire du philosophe.

Depuis la naissance de la philosophie jusqu'à nos jours , on a cru que les nerfs optiques étaient destinés à transporter du fond de l'œil à Fesprit les images des objets visibles, et Fon n'a pas balancé d'appliquer le même système aux nerfs des autres sens. Mais comment le savons-nous ? nous le conjecturons ; et , prenant cette conjecture pour une vérité, nous cherchons à découvrir de quelle manière les nerfs peuvent le mieux remplir cette fonction. Pendant plusieurs siècles on a regardé le système nerveux comme une machine hydraulique, composée d'un grand nombre de petits tuyaux , qui portent dans toutes les directions une liqueur appelée les esprits animaux. Du temps du docteur Briggs, on avait adopté une autre hypothèse ; le système nerveux était devenu un instrument à cordes vibrantes , qui avaient chacune une

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tiCDsion particulière et un tôû propre. Quelques-uns pourtant y voyaient avec non moins. de probabilité un instrument à vent , dont les fibres nerveuses étaient les tuyaux, et qui sonnait par les vibrations d'un éthec élastique contenu dans ces fibres. -

Tels sont à peu près tous les instruments que les philosophes ont vus, dans les nerfs, et toutes les hypothèses qu'ils ont imaginées pour faire passer les images des objets sensibles de l'organe extérieur au sensorium. Et à mon avis on peut librement choisir, parmi ces différents instruments, celui qui paraîtra le plus agréable; car à ne prendre conseil que des faits et de Texpérience, aucun Il a de droit légitime à la préférence. Tous, en effet, «ont fabriqués avec tant de maladresse , et répondent si mal à la fin. à laquelle on les destine , qu il n'est personne qui ne soit tenté d'en inventer un nouveau.

Puisqu'un aveugle est aussi capable qu'un. homme qui voit, de discerner les objets dans l'obcurité, pourquoi u'offririons-nous pas à nofre tour une conjecture? Je ne la crois pas moins propre au but proposé que les précédentes^ et , si je ne m'abuse , sa simplicité la rend trèsrecommandable. Ne pouvons -nous pas, par exemple, nous représenter les nerfs optiques comme des tubes creux ouvrant une bouche assez large pour recevoir les rayons de lumière qui impriment l'image sur la rétine^ et, les conduisant ensuite en sûreté et dans l'ordre convenable jusqu'au siège de l'ame , sur la face de laquelle ils frapperaient immédiatement ? Un philosophe ingénieux n'aura pas de peine à approprier si exactement le calibre de ces petits tubes au diamètre des particules lumineuses, qu'ils ne pourront recevoir aucune matière plus grossière et moins déliée; et, si on craignait que les rayons ne co^irusscnt le danger de se tromper de route, on ne man-

aC)4 CHAPITItE VI. — SECTION XIX.

querait pas non plus de quelque expédient pour empêcher ce malheur; il suffirait, par exemple, dfe prêter à ces tubes nerveux un mouvement péristaltique , semblable à celui dont le canal alimentaire est doué»

Cette hypothèse a au moins un avantage sur toutes les autres^ c'est qu'elle rend jFaîson, ainsi que nous venons de le voir, de la manière dont s'opère cette transmission ; au lieu que tous les philosophes, qui pensent que les images des objets sont poitées à l'ame par le moyen des nerfs, n'expliquent poikit dans leiu* théorie comment la chose se fait. Car, de quelle manière les images des sons , des odeurs , de la couleur , de la figure , et des autres qualités saisibles , peuvent-elles passera l'ame par les vibrations des cordes sonores, ou par les ondulations des esprits animaux , ou par les mouvements d'un étheréiastiquePN'est^il pas plus philosophique et .plus intelligible d'ittiaginer que, comme Festomac reçoit sa nourriture , de même l'ame peut recevoir ses images, par une sorte de déglutition nerveuse? Je pourrais encore ajouter que nous n'avons qu'à continuer ce mouvement péristaltique des tubes nerveux depuis le sensorium jusqu'aux extrémités des nerfs qui servent les muscles , pour avoir toute l'expKcation du mouvement musculaire. •

Par là , je mets là nature parfaitement d'accord avec elle-même; et, comme la sensation est la déglutition de l'aliment idéal , le mouvement musculaire sera l'expulsion de ses parties excrémenteuses. Qui pourrait nier en effet que les images des choses transmises à l'esprit par les sensations, ne puissent , après une digestion convenable, produire un résidu qui doive être rejeté par le mouvement musculaire?. Au reste, ce n'est qu'une ébauche grossière que je trace ici ;. je n'ai voulu qu'apprêter h penser aux philosophes ingénieux ; j'espère qu'avec le temps

TttÉOniE BU DOCTEUR BRIGGS. Ol^S

cette h^>éthèse s'accréditera , et qu'elle sera exposée soUs un jour si clair ^ qu'elle deviendra un système non Iho^ns philosophique que ceux dés ondulations des esfmts animaux et d^s vibrations des fibres nerveuses.

Pour parler sérieus^nent , je tiens que toutes les théories des philosophas sur les opérations de la nature, lors- <}u'^les ne soat point £^puyées sur des faits, méritent la même estime que les rêves d'un malade ou les imag|înations extravagantes d-'un^ homme en démence? Nous rions de ce philosophe indien quîy dans l'embarras de soutenir ta terre, s'avisa; de dire qu'Ole était portée par un éléphant, et que cet éléphant Tétait à son tour par une grande et l^ar^e tortue. Si nous voulons avouer ingénument kt vérité, notis conviendrons que nous cortnaissons aussi peu les op^ations des nerfe , que cet Indien le système du sBonde; èfc que toutei nos hypodièses, touchant les esprits ^ânimaux, la tension et la vibration des nerfs, ressemblent autant à la vérité que la sienne. Son éléphant était une kypothèse , et nos hypothèses sont des éléphants. Toutethéorie philosophique,, qui n'est bâtie que sur des cônjeetui^es , est un éléphant ; et celles qui reposent en partie 'sur des &its^, et en partie sur des conjectures ^ ressembhut à la statue dé Nabuehodonosor , dont lés pieck étaient moitié d'argile et moitié de fep.

Le grand Newton est le premier qui ait donné aux. philosophes un exemple qu'on devrait toujours suivre,, mais qui malheureusement n'est que très rarement imité. U a soigneusement distingué ses conjectures de ^s conclusions positives , en rangeant les premières sous le titremodeste de questions. En agir de la sorte , c'est donner chaque marel|andise pour ce qu'elle vaut, et se conduire en honnête homme. Toute autre manière de débiter des conjectures , si j'ose ainsi m'exprimer , devrait être pro--

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liibée comme un négoce illicite. Comme les conjecttrre!$ de Newton ont ea général plus de vraisemblance et sont communément plus appuyées de faits que ,les théories dogmatiques de beaucoup d'autres philosophe»^ nous ne négligerons point celle qu'il a émise sur la cause qui fait que nous voyons les objets simples avec deux yeux. Voici «comment il lexppse dans la quinzième question de son optique.

a Les images des objets aperçus avec les deux yeux , « ne s'unissen telles pas dans le point où les nerfs op- « tiques se rencontrent avant que d'entrer dans ïe cer- 4c veau ; les fibres du coté droit des. deux nerfs se réunisr <c sant dans ce point, et après cette union^ entrant dans le « cerveau en formant le nerf qui est à la droite de la a tôte, et les fihi'es du côté gauche de ces nerfs, se réucc nissant également dans le même lieu, et après cette union <c entrant dans le cerveau en formant le nerf qui est à la « gauche de la tête; et les deux nerfs se rencontrant ente suite dans le cerveau de telle manière que leurs fibres ce ne produisent qu'une seule et même image de l'objet, ce dont une moitié , savoir celle qui ek sur le côté droit « du sensorium, vient du côté droit des deux yeux à trace vers le côté droit des deux nerfs optiques au point ce où ces nerfs se rencontrent, et passe de là dans le cerce veau sur le côté droit de la tête, et dont l'autre moice tié, celle qui est sur le côté gauche du sensorium , vient ce de la même manière du côté gauche des deux yeux? ce Car les nerfs optiques de tous les animaux qui regâr- <e dent le même objet avec les deux yeux, tels que ee l'homme, le chien, le mouton, le bœuf. , etc., se réuc< nissent avant que d'entrer dans le cerveau , tandis que « ceux des animaux qui ne regardent pas le même obcc jet avec les deux yeux, comme les poissons et le camé*

THÉOIUE DU DOCTEUR BRIGGS. HQ'J

<c léon, ne se rencontrent pas, si Ton m'a biçn informé. » Je demande la permission, de diviser cette question en deux autiTs, dont l'une seiti purement anàtomique, et dont l'autre aura pour objet la manière dont les images des cîioses sont transmises au sensorium.

L'objet de la première question est de savoir, si les fibres, venant des points correspondants des deux rétines, lie s'unissent pas au point de rencontre des nerfs optiques, et ne continuent pas à rester unies en pénétrant dans le cerveau; en sorte que le nerf optique droit, à partir de ce point de rencontre , se trouve composé des fibres qui viennent du côté droit des deux rétines,, et le nerf optique gauche, des fibres qui vieiinent du côté gauche des deux rétines ? '

Cette question est sans doute fort curieuse et très-rationnelle ; car si nous pouvions la résoudre affirmativement par l'anatomie, nous aurions fait un pas de plus vers la cause de la correspondance sympathique qui existe entre certains pqints des deux rétines. En effet , quoique nous ne sachions pas quelle est la fonction particulière des nerfs optiques , il est probable cependant que l'in^pression faite sur ces nerfs^ et qui- se communique dans toute l'étendue des fibres dont ils sont composés , est absolument nécessaire à la vision ; et, quelle que puisse être la nature de cette impression, il est probable que, si les deux fibres sont réunies en une , l'impression faite sur l'une seulement aura le même effet que l'impression faite sur toutes les deux. Les anatomîstes pensent que la sympathie entre deux parties du corps est suffisamment expliquée, lorsque ces deux parties sont servies par des branches du même nerf 5 ce serait donc une découverte importante en anatomie, de démontrer que le même nerf envoie des branches aux points correspondajits des deux rétines.

Mais jamais ce fait a-t-il été constaté? Malheureuse^ meot non. Non-seulement Tanatomie ne l'a jamais ob- . serve dans aucun sujet ^ mak elle parait avoir constaté le contraire dans plusieurs. La docteurr Porterfîeld rapporte deux cas particuliers, Tun tiré de Vésale et l'autre de Gésalpin, dans lesquels les nerfs optiques , après leur point de rencontre ordinaire, paraissaient se replier sur euxrmémes, et se retirer chacun du coté d'où il venait, sans mêler leurs fihres ensemble. Ces deux sujets avaient perdu tous deAix l'un de leurs yeux avaat de mourir, et le nerf optique , appartenant à cet œil , était retiré de ma^ nière qu'on pouvait aisément le distinguer de l'autre au point de réunion. Le même auteur fait mention d'un autre cas tiré de Vésale, qui est encore plus remarquable ; c'esl celui d'un sujet dans lequel les nerfs optiques ne se rencontraient point du . tout. £t cependant les informations que l'on prit constatèrent, qjue la personne défunte ne s'était jamais plainte d'aucun dé&ut dans la vue , et qu'elle n'avait jamais dit qu'elle vît les objets doubles. Dimerbroeck nous assure avoir ttouvé plusieurs sujets dans lesquels les nerfs optiques ne se touchaient pas : Aquapendente et Yalverda prétendent avoir observé la même chose.

Comme ces observations étaient publiées avant que Newton publiât sa conjecture , on ne sait s'il les ignorait, ou s'il les soupçonnait d'inexactitude et désirait que le fait fût examiné avec plus d'attention. Mais le passage que nous allons rapporter de Winslow , cet auatomiste si exact , prouvera que les observations plus récentes n'ont pas été plus favorables à sa supposition.

«c L'union de^ nerfs optiques, dit -il, n'est que fort difficilement aperçue dans le corps humain. £n général cette union paraît très-étroite , et cependant , dans quel-

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•ques sujets, elle semble n'être autre chose qu-unie forte adhésion 9 et, dans d'autres, qu'une intersection ou entrerlacement des fibres. On a trouvé dés sujets oii les deux nerfs étaient entièrement séparés ;. on en a tix>uvé aussi ob. l'un paraissait considérablement altéré dans ses pn>' portions et dans sa couleur, tandis^que l'autre demeurait dans son étal naturel, »

Quand on considère la conjecture de Newton en ellemême, on la trouve si ingénieuse et si vraisemblable^ qu'on s'étonne de la modestie et de la défiance de l'auteur, qui ne la propose que comme une supposition qui mérite d'être examinée. Mais, quand- on la compare avec les observations anatomiques qui la détruisent, elle fait naître urie réflexion bien différente ; elle prouve en effet que le seul avantage qu'on puisse trouver à s'en rapporter aux conjectures des hommes de génie relativement aux opérations de la nature, c'est d'être trompé d'une manière plus ingénieuse.

La seconde question se réduit à savoir si les deux images de Fobjet ne se réunissent pas , dans le point où les deux nerfs se rencontrent , en une seule et même image , dont une moitié serait transmise au sensormm par le nerf optique droit, et Fautre moitié par le nerf optique gauche? et si, de plus, ces deux moitiés ne se réunissent pas elles-mêmes dans le sensormm^ pour n'y former^ qu'une seule et même image?

Ici le bon sens exige que nous posions une question préalable. Quelle raison avons -nous de croire que des images des objets soient portées dans \e sensorium par la. voie des nerfs optiques ou par celle d'autres nerfs? Ne serait-il pas possible que Newton , comme beaucoup d'autres philosophes moins distingués , après avoir reçu cette opinion à l'école , l'ait conservée , et ait continué d'y.

3oO CHAPITRE VI.— SECTION XIX.

€*oirey simplement pour n avoir jamais songé à la révoquer en doute? Je confesse que telle a été ma situation pendant un temps fort considérable. Mais, depuis qu'un hasard ma conduit à examiner sérieusement pour quel motif je croyais, j ai reconnu qu'il n'en existait aucun, et que mon opinion n'était appuyée sur aucun fondement. Elle n'est en effet qu'une pure hypothèse à mes yeux, tout aussi chimérique que l'éléphant du philosoplie indien. Je n'ai pas plus conscience de l'existence des images «dans mou sensorium que dans mon estomac; les choses que je perçois par mes sens me paraissent hors de moi et nullement dans mon cerveau ; et mes sensations n'ont aucune res^semblance avec les objets extérieurs.

La conclusion de tout ce qui a été dit dans les sections précédentes sur la question de savoir, pourquoi nous voyons les objetssimples avec les deux yeux, se réduit donc à ces deux points: i^ Par une propriété primitive des yeux humains, les objets peints sur les centres des deux rétines ou sur les points semblablement situés par rapport à ces centres , nous apparaissent dans la même place vÎt sible; %^ Toutes les explications, même les plus plausibles, qu'on a données de cette propriété de l'oeil^ sont absolument insuffisantes, et il Êiut de toute nécessité que cette propriété soit une loi première de notre constitution , ou une conséquence de quelque loi plus générale qui n'est pas encore découverte.

Nous avons maintenant terminé tout ce que nous nous étions proposé de dire, tant sur les apparences visibles des objets, que sur les lois de notre nature en vertu desquelles ces apparences sont produites. Rappelons encore en finissant ce que nous avons déjà observé au cominenr cernent de ce chapitre, c'est que les apparences visibles ne sont que les signes de la distance , de ia grandeur, de la

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figure, et des autres qualités tangibles des objets. L'apparence visible est ce qui est présenté à l'esprit par la nature, en vertu des lois de notre constitution; la/ chose signifiée par cette apparence est au contraire ce qui est présenté à l'esprit par l'habitude. •

Quand quelqu'un nous parle dans un langage qui nous est familier, nous entendons certains sons, etc'est là tout l'effet que son discours produit sur nous en vertu des lois naturelles de notre constitution. Mais, en vertu de l'habitude, nous comprenons le sens de ces sons, et nous fixo/is notre attention non sur les sons eux-mêmes , mais sur les choses qu'ils signifient. Il en est de même de l'apparence visible des objets; nous ne voyons naturellement que cette apparence; mais l'habitude nous apprend à l'interpréter, à comprendre ce qu'elle signifie; et , lorsque ce langage oculaire nous est devenu familier, nous ne faisons plus attention qu'à la chose signifiée, et ce n'est pas sans une grande difficulté que nous parvenons à remarquer le signe lui-même. L'esprit passe si rapidement et si habituelle-ment de l'un à l'autre^ que le signe ne laisse aucune trace dans la mémoire^ et qu'il semble que nous percevions la chose signifiée immédiatement, et sans l'interven* tion d'aucun signe.

Lorsque je regarde le pommier qui est devant les fenêtres de ma chambre, j'aperçois au premier coup d'œil sa distance et sa hauteur, les aspérités de son tronc, la disposition de ses branches , la figure de ses feuilles et de ses fruits; il semble que je perçoive toutes ces choses à la . fois et immédiatement; l'apparence visible qui les présente toutes à mon esprit m'a entièrement échappé, et ce n'est qu'avec une extrême difficulté et un effort pénible d'attention que je parviens à la remarquer, alors même qu'elle remplit mes yeux. Cependant il est bien

3CKI CHAPITRE VI. SECTIOK XIX.

certaÎQ qae la nature ne présente que cette apparence à mon esprit, et que c'est par Thabitude seulement que j'apprend$ à en induire tout ce que je crois voir aujourd'hui. Si j'avais toujours été aveugle jusqu'à ce moment^ eu ouvrant les yeux je ne pourrais percevoir ni la distance, ni la figure tangible de ce pommier; il faudrait que j'^icerçasse ma vue pendant plusieurs roois^ pour substituer à la perception primitive donnée par la natitre, celle que j'ai maintenant et ^pe je dois à l'habitude.

Les objets, tels -que nous les voyons naturellement, n'ont que de la longueur et de la largeur; leur épaisseur et leur distance de l'œil ne sont point perceptUaies. L'habitude , par une espèce d^esoamotage , isàt disparaître peu à peu ces objets piropres et originaux <le la vue^ et leur substitue Jes objets du toucher , qui ont de la Ion-* gueur , de la largeur , de l'épaisseur, et qui sont à une distance déterminée de l'œil. Comment ce changement se produit-il^ et quels scmt les principes de l'esprit humam qui y concourent P-c'est oe que nous allons 'examiner dans la section suivante.

SECTION XX

Quoique d'une nature eatièromeot ^ifliéren te, lefeitde la sensation et celui de lia perception des objets e?:térieur8 par les sens ^ ont été généralement considérés compne un seul et même fait. Rien dans les habitudes ordinaires de la vie ne feit une loi de les distin^er, et ks systèmes des philosophes tendent à les confondre l'un avec l'autre;

Î)E Là. MRCEPTIOW EN GÉNÉRAL* 3o5

m. toutefois si l'on ne tient pas scrupuleusement compte de cette distinction, il est impo$sible de se faire une idée juste des opérations de nos sens. Les plus simples opérations de l'esprit n'admettent point une définition logique; tout ce c[ue nous pouvons faire, c'est d'en donner une description assez exacte pour conduire ceux qui en ont le sentiment intime , à les remarquer et à les étudier; encore e»t*il souvent difficile d'y réussir.

Comme -on se sert ordinairement de la même expression pour désigner la sensation et la perception, nous somnies portés à les considérer comme des choses de même nature. De ces deux phrases, par exeraple,ye sens une douf leur^je vois un aihre^ la première désigne une sensation^ et l'autre une perception. Cependant l'analyse grammaticale de ces deux propositions est la même; ear elles sont composées l'une et l'autre d'un verbe actif et d'un objet. Mais si nous conridérons les choses qu'elles signifient, nous trouverons que dans la première la distinction entre l'acte et l'objet n'est pas réelle, mais seulement grammaticale,^ que dans la seconde au contraire cette distinc* tîon n'est pas seulement grammaticale, mais encore réelle.

Cette expression je sens une douleur paraîtrait annoncer que le sentir est quelque chose de distinct de la douleur sentie; dans la réalité, pourtant, il n'y a point de distinction. Comme penser une pensée y serait une expression qui ne signifierait pas autre chose que penser; de même sentir une douleur , ne signifie rien tîè plus que souffrin

Ce que nous venons de dire de la douleur s'applique à toutes les autres sensations. Il est fort difficile de multiplier les exemples, parce que parmi nos sensations il y en a peu qui aient des noms , et que quand elles en ont, ces noms représentent à la fois et la sensation elle-même et

3o4 CHAPITRE VI. -— SECTIOrr XX.

quelque chose qui lui ^t associé et qui n'est pas elle; mais toutes les fois que nous prenons la peine d'envisager la sensation en elle-même, en ja séparant des autres faits avec lesquels elle est associée dans notre imagination, elle se montre à nous comme une chose qui ne peut avoir d'existence que dans un être sentant, et qui est identique à l'opération de l'esprit par laquelle elle est sentie.

La perception, telle que nous l'entendons ici, comprend toujours deux éléments : un acte de l'esprit qui perçoit, et un objet perçu distinct de l'acte et qui peut exister indépendamment de cet acte. Je perçois un arbre qui croît devant mes fenêtres : il y a dans ce fait un objet perçu et un acte de l'esprit par lequel il est perçu ; ces deux choses ne sont pas seulement susceptibles d'être distinguées, elles sont encore d'une nature absolument différente. L'objbt est composé d'un tronc et d'une multitude de branches et de feuilles ; l'acte de l'esprit par lequel il est perçu, n'a ni tronc, ni branches, ni feuillage. J'ai conscience de l'acte, et je puis y appliquer ma réflexion; mais il est trop simple pour admettre l'analyse,^ et je ne puis trouver des expressions convenables pour le décrire. Je ne vois rien qui lui ressemble autant que le souvenir ou la conception de l'objet qu'il m'a fait connaître; et cepenpendant ces choses différent essentiellement de' la perception , comme elles diffèrent l'une de l'autre. C'est en vain qu'un philosophe me proteste que la conception d'un arbre, le souvenir d'un arbre, et la perception d'un arbre sont une seule et même chose , et qu'il n'y a entre ces trois faits qu'une différence de degrés; je sais positivement le contraire; car ces trois faits me sont aussi familiers que les différentes chambres de mon* appartement. ^Je sais de plus que la perceptiop d'un objet renfertne deux éléments, la conception de sa figure et la croyance à son

Googk

DK LA PERCEPTION EN GÉNJÊRAL. 3o5

existence présente. Je sais enfin que cette croyance n'est point en moi la conséquence d'aucun raisonnement, mais , ' qu'elle est l'effet immédiat de ma constitution naturelle. Je n'ignore pas que cette croyance qui accompagne la perception a provoqué le feu de toutes les batteries dii scepticisme; mais je sais aussi qu'elle peut le braver. Pourquoi, disent les Sceptiques, croyez-vous à l'existence de l'objet e^xlérieur que vous percevez ? Je réponds que cette croyance n'est potnt de ma façon, mais de celle de la nature; c'est une pionnaie frappée à son coin, elle porte son empreinte, et jsi elle n'est pas de bon aloi, cW sa faute et non la mienne ; je la prends de confiance et sans former adcun soupçon. La raison, s'écrient les Sceptiques, est seule compétente pour décider de ce qui est vrai , et vous devez rejeter toute opinion et toute croyance qui n'est pas fobdée sur la raison, je réponds qu'on m'obligerait d% m'apprendre pourquoi je dois croire à la faculté qu'on nomme raison, plutôt qu'à la faculté qu'on appelle perception ? Ne sortent-elles pas toutes les deux du même atelier? N'ont-elles pas été fabriquées par le même artiste? Et si l'un des instruments qu'il a mis entre mes mains est trompeur, qui peut me garantir la fidélité de l'autre. Peut-être qu'ébranlés par cet argument, les Sceptiques aimeront encore mieux se défier de la raison, que d'accorder leur confiance à la perception. Puisque, de votre propre aveu , diront-ils, l'objet que vous percevez et l'acte de votre esprit par lequel vous le percevez, sont deux choses absolument différentes, l'une peut exister sans l'autre; et de même que l'objet peut exister sans être perçu, de même la perception peut s'opérer sans objet réel ; rien n'étant plus honteux pour un philosophe que d'être abusé, vous devez donc prendre le parti de refuser votre assentiment au témoignage de vos sens, et vous 11. " -ao

3o6 CHAPITRE VI.-— SECTION XX.

défaire de cette croyance à Texistei^ce des objets extérieurs qui peut, à la rigueur, n'élre qu'uoe illusion.

Malgré ce vigoureux argument, je dois avouer que mon parti est pris, et que je suis bien résolu à ne jamais tenter en moi cette glorieuse révolution; et quoique la partie sensée du genre hlimain ne s'inquiète guère de connaître mes raisons, c^ndant, pour Tagrement et l'utilité des Sceptiques, je veux les dire ^ les voici.

Ma première raison, c'est que la chose n'est pas en mon pouvoir^ et que je ne vois pas pourquoi j[e tenterais une entrepiise impossible. Je serait très-çharmé dejnonter dans la lune, et d'aller faire un tour dans Saturne et dans Jupiter; mais, comme je sais que la nature m'a enchaîné à la planète que j'habite par 1^ lois de la gravitation , je me résigne à mon sort, et je me soumets paisiblement à la nécessité de voyager avec elle dans l'orbite qu'elle parcourt. Ma croyance à l'existence des corps est aussi invinciblement attachée à là perception que mon corps l'est à la: terre, et le plus grand Sceptique qui soit au monde est soumis comme moi à cette contrainte Êitale ; qu'il se débatte de toutes ses forces pour ne point croire aux in* formations que ses sens lui donnent, il n'y gagnçra rien , et, semblable au nageur qui veut remonter un torrent, il faudra qu'il cède à la nature. C'est en vain qu'il se battra les flancs, c'est en vain qu'il Ê^tiguera ses ner& à.hitter contre elle et contre les objets qui tombent sous ses sens; après qu'il aura perdu toutes ses forces dans cette tentative inutile, il sera entraîné par le torrent et confondu dans un sort commun avec ceux qui n'ont jamais songé à résister.

Ma seconde raison, c'est qu'il me semble qu'il serait imprudent à moi de me dépouiller de cette croyance, alors même qu'il serait en mon pouvoir de le faire. Si la

DE LA , PERCEPTIOTf EINT G^KÉRAL. So^

nature avait voulu me tromper par de fausses apparences, et si à force de pénétration et de logique j'étais parvenu à découvrir ses mauvais procédés , la prudence me prescrirait encore de supporter cette insulte aussr paisiblement que je pourrais^ et de ne point la traiter en face de menteuse ipdigne, de peur qu'elle ne se vengeât d'une autre manière. Que pourrais-je gagner en effet à mour trer ainsi mon ressentiment? Au moins, dira-t*on, vous devez cesser de^croire ce qu'elle vous dit. Ce parti me senible effectivement raisonnable, si elle me troinpe; mais voyez la conséquence. Je me résous à ne plus m'en rapporter à mes sens : à merveille; mais qu'arrivet-il? je commence p^r me casser le nez contre un mur que je rencontre; un peu plus loin je me jette dans un bourbier; i^^près cent actions aussi belles et aussi raisonnables, on me saisit et l'on m'enferme dans un hôpital de fous. J'avoue qujà tout prendre, j'aime encore mi^ux faire partie de ces fous crédules que la nature trompe, que de ces sages et raisonnablçs philosophes qui refusent leur assentiment, au risque d'être enfermés. Si quelqu'un a la prétention d'être sceptique sur letémoignagne des sens, et qu'il prenne néanmoins les mêmes précautions que les hon^mes crédules pour se préserver du choc des objets extérieurs, qu'il me pardonne ma sincérité, maïs je ne puis m'empêcber de croire qu'il nous en impose, ou qu'il s'en impose à lui-même; car s'il doutait véritablement, et que la balance n'inclinât pas plus d'un côté que de l'autre, il serait impossible que ses actions fussent dirigées par les règles de la prudence ordinaire.

Quoique les raisons que je viens d'alléguer soient plus que suffisantes, et que je pusse me dispenser d'en présenter d'autres , cependant j'en produirai encore une troisième. J'ai accordé une confiance abisolue aux informa-

3o8 CHAPITRE VI. — S£CT|OJir XX.

tions de mes sens^ pendant un temps fort considérable de ma vie, avant que j'eusse appris assez de logique pour être en état de les révoquer en doute ; et maintenant , lorsque je réfléchis sur ce qui s'est passé , je ne trouve pas que cette confiance m'ait été funeste. Je trouve au contraire que, sans cette confiance absolue, j'aurais péri mille fois et par mille accidents divers; je trouve que sans elle je ne serais pas plus sage aujourd'hui, ni plus éclairé que je ne l'étais au moment de ma naissance; il y a plus, saas elle il m'aurait été impossible d'apprendre cette logique, en vertu et au nom de laquelle je la rejette et ,me mets à douter. Que veut -on donc que je pense de cette croyance instinctive? je suis forcé de la regarder comme un des plus grands présents dont la nature m'ait gratifié , et je remercie l'Auteur de mon être de m'avbir accordé cette utile lumière avant que mes yeux fussent ouverts à la raison, et de permettre qu'elle continue à m'éclairer, quand la raison me laisse dans les ténèbres. Si donc aujourd'hui je m'en rapporte à mes sens, ce n'est pas seulement par instinct, c'est aussi par la confiance que m'inspirent en l'Auteur de mon être les sages directions que sa paternelle providence m'a données jusqu'ici.

En ceci , je me conduis à son égard comme je le fais, et comme je trouve raisonnable de le faire à l'égard de mes parents* J'ai cru par instinct tout ce qu'ils m'ont dit, long-temps avant que l'idée du mensonge' entrât dans mon esprit, ou que je soupçonnasse qu'ils pussent me tromper. Réfléchissant maintenant sur la manièi*e dont ils ont agi envers moi, je vois qu'elle a été noble et pleine de bonté et de dévouement; je vois que si je n'avais pas cru à leurs discours , avant d'être en état de justifier ma croyance, je ne différerais guère aujourdliui d'un idiot.

DE LA PERCEPTION EN G]ÉN]éllAL. Sog

Quoique ma crédulité naturelle ait donné à quelques personnes l'occasion de me tromper, en définitive cependant elte a été pour moi d'un avantage infini. Je la rer garde donc comme un don précieux de la nature. Je continue doue, par réflexion, à donner à ceux dont la pro* bité et l'intégrité me sont connues , la confiance que je leur accordais auparavant par instinct.

Il y a beaucoup plus de similitude qu'on ne l'imagine communément entre le témoignage de la nature donné dans la perception , et le témoignage des hommes donné dans le langage. La confiance que nous accordons à l'un et à l'autre, n'est d'abord que l'effet de l'instinct; mais lorsque nous avançons en âge , et que la raison nous permet de les apprécier, la foi que nous accordons au témoignage des hommes s'affaiblit par l'expérience du mensonge, tandis que celle que nous, accordons à nos sens , se confirme par l'expérience de la perpétuité et de l'unifor^ mité des lois de la nature.

Nos perceptions sont de deux sortes : les unes sont naturelles et primitives, les autres acquises par l'^xpé» rience. Lorsque je perçois que tel goût est celui du vin; telle odeur , celle d'une pêche ou d'une orange ; «tel bruit ^ celui du tonnerre; tel son, celui d'une cloche; telle voix^ celle d'un ami , etc., toutes ces perceptions et autres semblables sont acquises et non primitives et naturelles^ Mais celles que j'ai, parle toucher, de la dureté des corps^ de leur étendue , de leur figure , de leur mouvement, etc., ne sont point acquises , mais naturelles et primitives.

Dans tous nos sens, les perceptions acquises sont tou-^ jours en plus grand nombre que les perceptions naturelles, surtout dans celui de la vue. Nous ne percevons originairement par ce sens , que la figure, la couleur , et la place visible des corps; mais nous apprenons à percevoir, par

3lO CHAPITRE VJ. SECTION XX.

ce même sens, presque tout ce que nous percevons par le toucher. Les perceptions primitives de l'œil ne sont que des signes pour introduire les perceptious acquises.

Les signes par lesquels les objets nous sont révélés dans la perception sont le langage que la nature^ parle à l'homme. Ce langage a beaucoup d'analogies avec celui que l'homme parle à l'homme, celle-ci entre autres, que tous deux sont moitié naturels et moitié acquis par l'habitude. Nos perceptions naturelles et primitives' tiennett la même place dans le premier que le langage naturel dans le second, et nos perceptions acquises correspon- ' dent au langage artificiel^ que nous apprenons à peu près comme nous acquérons ces perceptions , ainsi que nous le montrerons plus clairement ci-après.

Non-seulement les hommes, mais encore les enfants, les idiots et les animaux même, acquièrent par l'habitude plusieurs perceptions qu'ils n'avaient point originairement. Presque toutes les professions de la vie ont des perceptions de cette espèce qui leur sont particulières. Le berger connaît toutes les brebis de son troupeau , comme nous pouvons connaître nos amis ; il sait parfaitement les distinguer , et lorsqu'elles se mêlent dans un autre troupeau, il les reprend une à une sans se tromper. Le boucher juge d'un coup d'oeil, du poids et de la qualité des animaux qu'on lui présente. Le fermier voit qu'il ne pourra recueiUir que tant de blé dans ce champ, et tattt de foin dans ce pré. Le matelot reconnaît à une grande distance en mer la construction, le tonnage et la nation du vaisseau qui flotte au loin sur les ondes. Nous reconnaissons nos amis à leur écriture comme à leurs visages. Lé* peintre connaît le style et la touche des grands maîtres; et lorsqu'il voit un tableau de leur composition, il en nomme l'artiste sur-le-champ-. En un mot les percep-

DE LA PERCEPTION EN GENERAL. 3ll

lions acquises varient d'une personne à une autre selon lesobjets dont elles s'occupent, et l'attention avec laquelle elles les étudient.

On doit distinguer la perception non*seulement de la sensation, mais encore de la connaissance des, objets sensibles que le raisonnement nous donne. Il n'y a point de raisonnement dans la perception, ainsi que nous l'avons observé : la croyance qu'elle nous inspire est l'effet de l'instinct; mais il y a plusieurs choses, relativement ^vm objets sensibles, que nous pouvons inférer de ce que ii6«is percevons, et ces conclusions tirées par la raisoa doivent être distinguées de ce qui est simplement perçu^ Lorsque je regarde la lune, je ^aperçois tantôt ron4e, et tantôt échancrée : voilà ce que montre la perception au pâtre comme au philosophe ; mais de cçs différentes apparences, je<x>nolus qu'elle est réellement sphérique*: et cette conclusion n'est point l'effet de la simple perception , mais du raisonnement. La simple perception est aux conclusions que la raison en tire, ce que les axiomes sont aux propositions en mathématiques. Je ne puis démontrer ni que deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles, ni que l'arbre que je perçois existe; mais, en vertu de la constitution de ma nature, l'axiome n'est pas plutôt conçu et l'arbre perçu, que la vérité de l'un et l'existence de l'autre me paraissent évidentes, et que ma croyance est invinciblement déterminée. Tout raison-^ nement est fondé sur .des principes; les premiers principes du raisonnement mathématique sont des axiomes et des définitions, et les premiers principes de tous nos raisonnements touchant les existences, sont nos perceptions. Les premiers principes de tout raisonnement possible nous sont donnés par la nature , et leur autorité est égale à celle de ta raison, qui est aussi un présent de la nature; les coaclu*

3ia CHAPITRE VI. SECTIOW XX.

sions que tire la raison s'appuient nécessairement sur ces premiers principes, et ne peuvent avoir d'autre fondement.. C'est donc avec justice que ces principes refusent de se, soumettre à l'examen de la raison, et qu'ils se moquent de toute la puissance de la logique , lorsqu'elle se tourne contre eux.

Lorsqu'il est nécessaire dépasser par une longue chaîne de raisonnements pour démontrer une proposition mathématique, on distingue aisément cette proposition d'un axiome, et il est facile de voir que ce sont deux choses d'une nature différente. Mais il y a certaines propositions si voisines des axiomes, qu'il est difficile de dire si l'on doit les regarder comme des principes ou comme des propositions à démontrer. La même chose arrive par rapport à nos perceptions primitives et aux conclusions que l'on en tire. Quelques-unes de ces conclusions dérivent si immédiatement de nos perceptions, et leur sont si étroitement associées , qu'il est extrêmement difficile de poser la limite qui sépare ces deux ordres de faits.

Primitive ou acquise , la perception n'implique point l'exercice de la raison, elle est commune aux hommes,,, aux enfants, aux idiots et aux animaux. Parmi les conclusions que la. raison tire de nos perceptions, les plus immédiates composent ce qu'on appelle le sens cmnmun ou cet ensemble de données par lesquelles les hommes se conduisent dans les affaires ordinaires de la vie, et qui les distinguent des idiots ; les plus éloignées forment ce qu'on appelle science dans les différentes parties de la connaissance naturelle. Quand je parcours un jardin bien entretenu, et qui contient une grande variété de productions de la meilleure espèce, je conclus immédiatement de tous ces signes que le jardinier est habile et entend parfaitement son art. Un fermier qui en se levant le matin a-

DE LA PEIhCEPTION EN GÉNEAAL. 3l3

perçoit que le ruisseau du voisinage a dëbordé et qu'il inonde* son champ, conclut aussitôt qu'il est tombé beaucoup de pluie pendant la nuit. S'il remarque que la haie qui environne son champ soit rompue, et que son blé soit foulé, il juge que les bestiaux de ses voisins se sont échappés, et ont pénétré dans son enclos. S'il voit que les portes de ses étables soient brisées «t que ses chevaux né s'y trouvent plus , il juge sur-le-champ qu'un voleur les a enlevés; il suit la trace que leurs pieds ont laissée sur la terre, afin de découvrir le chemin qu'ont pris les ravisseurs.

Tous ces jugements appartiennent au sens commun , et dérivent si immédiatement de la p est difficile de marquer la ligne qui 1 science à son tour touche de si près a que nous ne pouvonà dire précisément menée et où celui-ci finit. Je vois que les corps plus légers que l'eau surnagent, et que ceux qui sont plus pesants. tombent et vont au fond; j'en conclus qu'un corps qui reste dans l'eau à la place où je le mets , soit au fond, soit au milieu , soit à la s^urface, ala même pesanteur spécifique que Feau. S'il i^e demeure immobile que lorsqu'une partie de sou volume est hors de l'eau , j'en conclus qu'il est plus léger que l'eau, et d'autant plus que la partie qui surnage est phis considérable. S'il n'avait point de pesanteur du tout, il ne ferait aucune impression sur le liquide, et se tiendrait tout entier au*-dessus de l'eau. C'est ainsi que tout homme peut, à l'aide du sens commun, juger de la gravité spécifique des corps qu'il plongé dans l'eau ; quelques pas de plus , et le voilà dans l'hydrostatique.

Notre connaissance de la nature peut se comparer à un arbre qui a sa racine, son tronc et ses branches. La

3l4 ' CHAPITRE VI. SECTIOW XX.

perception est la racine, le sens commun le tronc , et les sciences les branches de cet arbre.

SECTION XXI

Bien que le raisonnement n'entre pour rien dans ia perception , la nature a voulu qu'elle ne s'opérât qu'à certaines conditions et par certains moyens. Ces moyens et ces conditions imposent à nos perceptions et leurs li* mites et leurs lois.

Premièrement, si l'objet n'est point en contact immédiat avec l'organe, un milieu est nécessaire pour les^ mettre en communication. Ainsi les rayons de lumière dans la vision , les vibrations de Fair élastique daos l'ouïe, et les émanations des particules odcMrantes dans l'odorat, sont des intennédiaires indispensables entre l'objet et l'organe; sans eux il n'y aurait point de perception.

Secondement , il faut qu'une action soit exercée et une impression produite sur l'organe , ou par l'objet lui-même, ou par le milieu qui les met en communication.^

Troisièmement, l'impression produite sur l'organe doit être transmise aux nerfs qui du cerveau aboutissent à cet organe, et cette impression ^ produite sur les nerfs, doit probablement à son tour en produire une autre sur le^ cerveau.

Quatrièmement, l'impression produite sur l'organe, sur les nerfs et sur le cerveau, est suivie de la seasation.

LOIS DE i:.A PERCEPTION. 3l5

Cinquièmement enfin ^ la siaausation e§t suivie de la perception de l'objet. ,

C'est ainsi que la perception des objets résulte d'une suite d'opérations, dpnt quelques-unes affectent ckcIusivement le corps, et les autres l'esprit. Nous- ignorons presque entièrement la nature de quelques-unes de ces opérations; et nous ne savons en aucune, malïière ni comment «lies sont liées l'upe à l'autre, ni en. quoi elles* contribuent chacune à la perception qui en résulte^ Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en vertu des lois de notre constitution, nous ne percevons ni ne pouvons percevoir les objets que de cette manière et à ces conditions.

Il peut y avoir des.êtreà qui p^çoiyent les objets ext^ripuïïs sans l'intervention des rayons lumineux , des vibrations acoustiques, des émanations odorantes, des impressions organiques , peut-être même sans la médiation d'aucune sensation. Quant à nous, l'Auteur de la nature nous a tellement constitués, que dans le temps même où nous sommes environnés d'objets extérieurs, nous pouvons n'en percevoir aucun. Notre &culté perceptive reste ensevelie dans le sommeil tant qu'elle n'est pas réveillée et excitée "par la sensation; et la sensation est impossible à son tour, tant qu'une impression n'a pas été faite par l'objet sur l'organe sensitif , et transmise de l'organe aux nerfs et au cerveau.

A présent suivons autant qu^il est possible cette chaîne de phénomènes dont les impressions , les sensations et les perceptions sont les anneaux, en commençant par ceux qui sont les premiers dans l'ordre de production, c'e^tà-dire par les impressions produites sur les organes. Malheureusement nous ignorons de quelle nature sont ces impressions, et. nous savons bien •moins encore comment elles excitent des sensations dans l'esprit.

3l6 • CHAJPITRE VI. SECTION XXI.

Nous savons qu'un corps peut agir sur. un autre par pression , par percussion , par attraction , par riépulsion ^ et probablement de plusieurs autres manièrei^ inconnues et qui n'ont point de nom dan^ les langues humaines. Par laquelle de ces différentes manières l'objet que nous percevons agit-il sur l'organe , Forgane sqr les nerfsy les nerfs sur le cerveau? nous l'ignorons. Est -il un homme qui puisse dire coinment, dans la vision^ ^ les rayons lumineux agissent 'sur la rétine ^ la rétine §ue le nerf optique , et le nerf optique sur le cerveau ? U n'en est point.. f

Lorsque je sens la douleur.de la goutte dans l'orteil, je sais que cette partie de mon corps éprouve j^ne impression qui ne lui est pas ordinaire. Mais de quelle nature est cette impression? Leà petits vaisseaux sont-iU distendusi par la présence de quelque fluide élastique ou par celle, de quelque liquide surabondant? Les fibres éprouventelles uùe tension extraordinaire ? Sont-elles déchirées pac quelque force inconnue;; ou rongées par quelque Jiumeur acre et corrosive? je ne puis répondre à aucune de ces questions. Je ne sens qu'une chose, la douleur; et la douleur n'est pas une impression sur le corps, mais une impression sur l'esprit ; tout ce que je perçois à l'occasioa de cette sensation, c'est qu'il y a dans mon orteil quelque désordre ;qui la produit. Mais , comme je ne connais ni la texture de cette partie de mon corps , ni ce qui con- *" stitue en elle l'état de santé, je ne puis savoir non plus ni la nature ni la cause du désordre qui y existe et qui me fait éprouver la sensation douloureuse que je ressens.

Il en est de même de toute sensation ; toutes présupposent une impression sur l'organe corporel; mais c'est une impression dont nous ne connaissons point le carac-

LOIS DE LA PERCEMION. 'ii'J

lève. Elle est trop subtile pour que nos sens grossiers puissent déterminer sa nature , et nous pouvons faire là-dessus mille conjectures sans approcher de la vérité. Quand même nous connaîtrions assez la structure de nos organes, pour découvrir les effets que produisent en eux les objets extérieurs , cette connaissance né ferait pas que nous percevrions mieux les objets; car ceux qui n'ont pas la moindre idée des lois de la perception, perçoivent aussi distinc- • tement les objets que les plus grands philosophes. Il est nécessaire qu'une impression soit faite sur l'organe, mais il n'est point nécessaire que nous connaissions cette impression. La nature u'ejdge point notre intervention dans cette première opération, elle agit seule, et n'a besoin ni que nous l'aidions , ni que nous ayons conscience de ce qu*elle fait.

Il n'en est pas de même de la seconde; nous avons nécessairement conscience de la sei^sation qui suit immédiatement dans l'esprit l'impression produite sur le corps. Il est essentiel à. une sensation d'être sentie, car elle ne peut être que ce que nous sentons qu'elle est; si nous pouvions Honc acquérir l'habitude de remarquer et d'étudier nos sensations , nous les coùnaîtrions parfaitement. Mais comment la sensation est-elle causée par l'impression faite sur l'organe? nous l'ignorons absolument; car nous n'avons aucwi moyen de connaître comment le corps agit sur l'esprit ni comment l'esprit agit sur le corps. Lorsque nous considérons la nature et les attributs de ces deux choses , nous les trouvons si différentes et si dissemblables que nous ne pouvons voir par où l'une peut avoir prise sur l'autre : il y a entre elles un abîme que l'esprit humain ne peut franchir ; l'action qu'elles exercent l'une sur l'autre est une énigme dont le mot lui est impénétrable.

L'expérience nous enseigne, d'un côté, que certaines

3l8 CHAPITRE VI. — SECTION XXI.

impressions sur le corps, sout constammeiit suivies de certaines sensations dans l'esprit; et de lautre, que certaines détermiiTations dans Tesprit sont constamment suivies de certains mouvements dans le corps ; mais nous n'apercevons point le lien qui unit ces phénomènes. Qui sait si leur connexion n'est point arbitraire, et si elle n'est pas le pur effet de la volonté du Créateur ? Peut-être que lès mêmes sensations auraient pu être attachées à d'autres impressions, et les mêmes impressions à d'autres organes? Peut-être aurions-nous pu sentir les saveurs par le bout des doigts^ les sons par le nez, et les odeurs par l'oreille. Peut-être encore aurions-nous pu recevoir toutes les sensations et toutes les perceptions que nous avons sans aucune impression sur les organes corporeb.

Quoi qu'il en soit, il est certain du moins que, si la nature ne nous eut accordé que des impressions organiques et des sensations, nous n'aurions été que des êtres sentants et point du tout des êtres percevants ; jamais nous n'aurièns été capables de concevoir les objets extérieurs, bien moins encore de croire à leur existence. lïos sensations n'ont point de ressemblance avec les objets extérieurs, et le raisonnement ne peut découvrir aucune connexion nécessaire entre l'existence des unes et celle des autres.

Peut-être aurions -nous pu être feîts de manière que nos perceptions eussent été liées à d'autres sensations, ou qu'elles nous fussent arrivées sans aucune impression et sans aucune sensation préalable* Peut-être aussi que nos perceptions auraient pu suivre immédiatement lies impressions organiques, sans l'intermédiaire des sensations : il paraît même que c'est ainsi que s'opère la perception de la figure visible , comme nous l'avons observé dans la quatrième section de ce chapitre.

LOIS DE LA PERCEPTION. SlQ

Nous pouvoqs donc considérçr la manière dont la nature procède d^ns la perception , comme une sorte de drame, dont quelques actes se joueat derrière la toile ,^ tandis que les autres s'aocomplissent ^us les yeux même de l'esprit. L'impression iaite sur l'organe, soit par le contact immédiat de rohjf t , soit par l'iaterventiîon d'un milieu , et , celle qui eu résulte sur les nerfs et sur le cerveau, sont les iac(es qui $e passent derrière la toile; l'esprit n'en voit rien du tout. Mais , en vertu des lois du drame, toute impression est suivie d'une sensation, qui forme le premier acte visible à l'esprit, et'oet acte est promptement suivi d'un autre, qui est la perception même de Tobjet.

Dans ce drame, la nature est IWeur, et nous sommes les spectateurs. Le mécanisme , qui à la suite d'une impression sur l'organe, les.nerfs et le cerveau, produit invariablement une sensation correspondante, et celui qui à la suite de cette sensation fait naître une perception analogue, nous échappent entièrement. Nous recevons la sensation, nous recevons la perception par des moyens également inconnus. Seulement , comme l'esprit passe immédiatement de la sensation à la conception jet à la croyance de l'objet perçu , de la même manière qu'il passe du signe à la chose signifiée, nous avons appelé nos sen* sations les signes des objets eûftérieurs^ ne trouvant point de mot plus propre à exprimer la fonction dont la nature les a chargées dans la perception, et à marquer la relation qui les unit aux objets corrc^spondants.

Il n'est pas nécesaire qu'il y ait une ressemblance entre le signe et la chose signifiée : aussi bien la sensation ne ressemble point à l'objet extérieur; mais, pour connaître les choses par le moyen des signes , deux conditions sont indispensables : 1° Qu'une connexion réelle existe entre le

signe et l'objet signifié, soit que la nature Tait elle-même établie, soit qu'elle dérive de la volonté et du consente- - ment des hommes. Dans le premier cas, le signe est naturel, dans le second, il est artificiel; ainsi la fumée est un signe naturel du feu, et certaines e]q)res»ons du visage sont les signe? naturels de la colère; au contraire, les mots de la langue^ articulés ou écrits ^ sont des signes artificiels de^uos pensées et. de nos desseins. 2^ Que Tapparition du signe à l'esprit soit suivie de la conception et de la croyance de l'objet signifié , autrem^t le signe n'est ni compris ni interprété , et alors il. n'est pas un signe pour nous, quelque propre d'ailleurs qu'il puisse être à cet usage. .

Maintenant, l'esprit pas^e du signe naturel à la conception et à la croyance de la chose signifiée de trois manières différentes ; ou en vertu des principes primitifs de notre constitution, ou par Uhabitude, ou par le raisonnement.

Nos perceptions primitives nous sont données de la première façon, nos perceptions acquises de la seconde, et tout-ce que la raison nous fait découvrir des opérations de la nature de la troisième. C'est par la première de ces voies que la nature, au moyen de la sensation du toucher, nous informe de la dureté ou de la mollesse des corps, de leur étendue, de leur figure, de leur mouvement, et nous révèle l'espace dans lequel ils sont placés , ainsi que nous l'avons expliqué dans le chapitre du toucher. C'est par la seconde qu'elle nous apprend à connaître par nos yeux presque toutes les choses que nous ne percevons naturellement que par le toucher.

Afin de mieux comprendre comment nous apprenons à percevoir avec l'œil tant de choses que nous ne percevons naturellement que par le toucher, deux conditions sont nécessaires; la première est de reconnaître les signes par

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